Comme un mirage

Elle est apparue comme un mirage, un jour de février… L’été et le soleil brûlant ne pouvaient pourtant pas troubler nos vues.

Elle m’a émue de sa présence et j’ai lancé mes bras vers elle pour la bercer.

Elle est apparue sept ans après moi ; Comme un radeau dans la tempête ; Comme une chance à ne pas lâcher…

Elle était belle et je pressentais qu’elle ferait de grandes choses ;  par notre amour portée ; Par l’audace qui émanait d’elle à chaque instant ; Son rayonnement.

Elle apprît le violon, la guitare, le piano; le théâtre aussi…Mais surtout le savoir d’être au monde; sûre mais sans prétention , à l’écoute et tellement gaie!

De mon côté, j’appris moi aussi bien des choses : la harpe, le dessin, un peu de chant; l’art d’écrire…Mais je me sentais malhabile; dans une bulle protectrice mais une bulle de fer hermétique au monde.

Cette sœur adorée ; enviée, jalousée parfois – l’esprit se fait souvent mesquin – je l’ai choyée comme je pouvais ! Je l’ai surprise par de petits présents ! J’ai tenté de l’aimer malgré l’absence, en somme. Je crois que j’y suis parvenue…

Puis, le départ d’un père, qui fend la terre plus sûrement qu’un séisme, nous a pour un temps séparées. J’aurais aimé, ma toute petite, t’épauler. Mais murée dans mon propre deuil, je n’ai pu que t’abandonner à l’âge singulier de l’adolescence.

Adultes, réunies, nos liens se sont resserrés et la petite s’est muée souvent en protectrice telle une grande sœur. Les liens changent parfois ; j’essaie de l’accepter ; L’esprit est souvent orgueilleux !

Ma sœur est devenue, mon adorée, plasticienne ; Créatrice d’œuvres apaisantes qui nous suspendent hors du temps ! Je suis un peu fière d’avoir pressenti cette force en elle!

Il me reste à aimer mes propres œuvres pour mieux encore vivre les liens que nous avons, beau temps et mauvais temps, su préserver.

Comme un mirage

Elle était
Apparue
Sept ans après moi.
Radeau inespéré dans la tempête !

Elle était
Apparue comme un mirage un jour de février!
L’été
Et son soleil brûlant
Ne pouvaient pourtant pas
Troubler nos vues.

Elle était
Belle
Et je sentais
Qu’elle ferait de grandes choses !

L’audace émanait
D’elle
À chaque instant !
Elle rayonnait.

J’aurais aimé
Souvent
La serrer contre moi !
L’âme et le cœur savent se censurer.

Nous reçûmes le meilleur :
À elle les cordes de la guitare et du piano !
A moi celles de la harpe… Et une plume.
L’avenir se joue pourtant des illusions;
Nos routes se firent parallèles…

Elle eut
Le savoir
D’être aux autres :
Sûre mais sans prétention;
À l’écoute :
Et tellement gaie!
Pour cette sœur fascinée
– Enviée et jalousée –
j’ai tenté par l’amour de déjouer l’absence!

L’esprit est paradoxe !
Moi
Je me sentais malhabile…
Prise dans une
Bulle de fer ;
Et je défiais quiconque de la transpercer.

Après
Bien des écarts
Je me suis faite poétesse ;
L’esprit sait si bien se piéger!
Ma soeur est
Créatrice
D’oeuvres monumentales,
Qui nous mènent hors du temps
Et de l’espace
En des lieux inaccessibles et apaisants.

Adulte,
Nos liens
Se sont réinventés.
Mon adorée
S’est soudain muée
En protectrice…
J’essaie de l’accepter.
L’esprit sait bien se perdre en arrogance !

Il me reste pour préserver
Ces deux soeurs
Qui s’aiment
Retenues
De fils insaisis
D’éclater cette bulle geolière
De par ma force et mon désir !

Et nous pourrons,
Enfin,
Sensiblement,
Nous rencontrer.

Le meurtrier

Il était 3h20 environ. Il n’a pas particulièrement cherché à être discret. C’est la vérité, on ne s’occupait pas assez d’elle. Les yeux ne la regardaient plus vraiment, je veux dire avec amour. La vérité c’est qu’on ne regardait plus par là depuis déjà longtemps.

Elle a déboulé dans la cuisine comme une furie. Elle avait les cheveux éclatés. Dios mio, ses beaux cheveux ! Elle les a toujours gardés long et noirs. Sa chemise était auréolée par la transpiration d’une nuit d’insomnie. C’était le déshabillé qu’il lui avait offert pour son anniversaire, en soie véritable. Il lui faisait toujours des cadeaux luxueux, ça aussi c’est la vérité.
Elle s’est jetée sur nous. Je pourrais témoigner Monsieur le juge. Avec tout le respect que je vous dois, elle criait Perra! Perra ! Basura !, en français c’est Salaud ! Ordure ! Elle hurlait et elle frappait le visage, le
torse, les épaules, tout. C’est là que j’ai réagi, je me suis dressé pour parer les coups. Mais elle a continué.

Je pourrais témoigner, on ne voulait pas lui faire mal, juste se protéger, mais elle ne s’arrêtait pas, au contraire, on dirait qu’elle frappait encore plus fort si c’est possible. Et elle criait, elle hurlait Monsieur le
juge, tellement que les oreilles souffraient.
Elle a pris le couteau sur la table. On dirait qu’il lui a sauté dans la main tellement c’est allé vite. Et le couteau s’est mis à nous frapper partout. Nous portons encore des entailles, c’est écrit dans le rapport.

Je ne l’ai pas touché ce couteau, sauf pour la désarmer. Il ne voulait pas lui faire de mal. Il répétait No me
mates ! No me mates ! Ne me tue pas, mais on dirait que ça ne s’arrêterait jamais. En vérité tout le corps
se tendait de plus en plus, c’est là que je l’ai repoussée. Mais on est plus fort, on est un homme. Elle est
tombée par terre. Santa Madre, elle avait l’air égarée, entièrement perdue. Ce qu’on voulait c’est la prendre, la serrer contre le torse, mais quand les pieds se sont avancés vers elle, elle s’est relevée et elle a littéralement bondi. On ne la reconnaissait plus, elle avait en elle une puissance, et même on dirait une légèreté. Dios, cette femme que les grossesses et aussi la peine, c’est la vérité, avaient rendues lourde.

Elle était devenue folle. Comme si toute la rage contenue depuis des années avait explosée d’un coup. En vérité on lui était infidèle depuis des années. Je sens encore sur moi les peaux fines, les cheveux soyeux et el sexo mojado das otras mujeres, des autres femmes. Monsieur le juge il veut être puni pour ça. Il n’a pas été un bon mari. On est coupable. On est impardonnable. Dios mio ! Mais pas de meurtre. Ça non ! On ne l’a pas fait.


Elle frappait et il répétait No me mates ! No me mates ! Ne me tue pas. Mais plus rien ne l’arrêtait. On l’a ceinturée et on l’a plaquée au sol. C’est moi qui lui ai arraché le couteau mais je n’ai pas frappé, je l’ai seulement jeté plus loin. Dans le rapport c’est écrit qu’elle n’a pas pu se porter elle même le coup qui l’a tué. C’est peut être en la plaquant au sol, quand j’ai pris le couteau…Avec le poids des corps il s’est peut- être enfoncé…Santa madre ten piedad !

Aujourd’hui tout le tribunal voit, corps et âme, un meurtrier. Mais moi, moi qui ne suis pourtant pas ses oreilles, j’entends l’homme. C’est de moi qu’il parle : Es el, es este brazo, c’est lui, c’est ce bras, je voudrais le couper, arrebatarlo, l’arracher. C’est la voix de l’intérieur, celle que je lui ai toujours entendu, mais je ne la reconnais plus comme elle ne me reconnaît plus. Moi qui ne faisait qu’un avec lui comment allons nous cohabiter maintenant ? Monsieur le juge ? Maintenant qu’il est parti ?

Je pourrais témoigner, cet homme est parti avec sa femme. Et dans ce tribunal ce que vous voyez
aujourd’hui ce n’est plus que des morceaux de corps.

 » Do witzenia« … je raccroche le téléphone. Silence en moi. Cœur qui bat.

Il l’a dit. Il s’enrôle en Ukraine, soldat pour la liberté aux frontières de sa terre natale.
Il l’a dit, en riant, sa voix pleine de fièvre et de folie. Comme une flèche décochée qui attendait depuis bien longtemps ce prétexte là. Sa prédiction de mourir jeune serait donc réelle ?

Une courte vie d’extase, d’orgueil, d’adrénaline, de visions fulgurantes.

Le choix lucide de tout cela. Une vie à vouloir vivre chaque seconde entièrement sans rien retenir, sans aucune attache. Une vie à se brûler le corps, avec un cœur sculpté dans une armure de plomb.

J’avais lu en lui dès notre rencontre l’impressionnante folle sagesse dans ses yeux bleus divergeants qui semblaient envelopper tout l’espace. J’avais ressenti l’appel du combat, la fascination pour la mort, et puis cet absurde paradoxe de douceur presque enfantine, cette sensibilité extrême, cette intense et si douloureuse opposition entre un père guerrier, et une mère, inexistante artiste évaporée. Il incarnait les deux, le génie artistique tout en finesse dans un corps d’Achille, homme montagne.

Il était entré dans ma vie de la même manière qu’il savait en sortir : imprévisible et radicale, une bourrasque de vent qui sème le chaos et entraine une onde de choc sur son passage. J’avais vu venir par la forêt ce géant au sourire d’enfant perdu, qui ne parlait pas ma langue, gêné dans son corps trop grand et trop fort. Trouvant enfin un asile dans notre maison accueillante, il s’était agenouillé pour caresser le chien. Il m’a fallu peu de temps pour prendre conscience de ce conflit intérieur, cette bête féroce née pour tuer, qui luttait sans répit avec la sensibilité du peintre au regard qui transperce, le tout petit enfant blessé qui avait grandi entre des murs pleins de moisissures, d’injures et de coups, contraint de se fabriquer une épaisse carapace d’acier inoxydable et de nombreux masques mythiques dont il jouait à loisir pour construire sa propre légende.

À présent, je crois avoir tout reçu, les coups et la douceur, la violence implacable, et la vision hors norme. Son corps d’immortel infatigable, sa concentration et sa maîtrise totale de ses moindres mouvements font de lui un être à part. Conscient de cela, il en joue et renforce cette aura qui brûle, insupportable pour la plupart. Il s’en moque. La terre entière peut bien le détester, il s’en moque.

Et pourtant, aujourd’hui encore, je raccroche le téléphone. Le silence en moi me montre à quel point je me suis mentie : non, je ne l’ai pas cerné, je ne le cernerai jamais, aucune prise, aucune attache sur cet être énigmatique qui me fascine pourtant, dans ce mouvement d’attraction et de répulsion.

Dans le vide laissé en moi, les questions se cognent contre mes tempes : pourquoi m’appelle-t-il ce matin pour m’annoncer cette nouvelle et me dire que rien n’est important ? Souhaite-t-il encore provoquer un séisme en moi, ou bien est-ce qu’une infime fissure a su s’immiscer en son centre, brèche que le soldat orgueilleux n’avouera jamais ? Aurait-il su recevoir ne serait-ce qu’un grain de sable, une poussière de tout l’amour que mon cœur lui offre ?

Il n’y a aucune réponse à attendre, il a raison : ce n’est pas important. Rien n’a d’importance d’ailleurs et tout n’est que croyances qui s’entrechoquent. Nous mettons tant d’énergie à lutter, à combattre, pour défendre nos idées, nos points de vue, lutter ensemble et contre nous-même.

De ses yeux qui percent les apparences et lisent entre les lignes, il a gratté les couches en moi qui masquaient des ombres bancales et maintenaient des béquilles fragiles, il a interrogé chaque contradiction, jusqu’à me mettre face au précipice que j’avais moi-même masqué avec soin. Il a agrandi férocement et consciencieusement la déchirure devenue béance.

Mais que pourrais-je dire sinon merci ? C’est sans doute grâce à tout cela, qu’aujourd’hui je sais où est ma place, et quelles sont mes armes face à toutes les guerres internes et externes à nos frontières  : ma place est ici, dans la quiétude de cette forêt, dans la contemplation, à choisir de rayonner la lumière. Mes armes sont l’Art, les mots, la Beauté et l’Amour. Mon choix est fait. Radical et sans appel.

Je choisis.  »Powodzenia », bonne chance l’Ami, merci pour ton appel.

Vivifiante

Jamais vu fille plus gaie, plus enthousiaste, plus vivante. Jamais. Toujours le sourire. Toujours aimante, aidante. Pleine d’allant. Aucun recul devant la vie. Jamais elle n’aurait fugué. Je leur ai dit et répété. Vous comprenez, nous étions très « famille », je leur ai dit.
Vous savez, je l’ai tenue sur mon ventre, elle gigotait déjà. C’était ma première-née. Elle était la vie même.
J’ai vu mille fois le fond de ses yeux. J’ai vu sa silhouette d’arbre frêle, ses branches vivaces, ses feuilles
remontées vers la lumière.
Je l’ai vue grandir et s’épanouir. Je l’ai vue rire, aimer, boire, manger, danser, sauter. Je l’ai vue trébucher, tomber et se relever. Je l’ai vue saigner et je l’ai soignée. Je l’ai consolée comme toute mère fait.
J’ai aimé ce que j’ai vu d’elle, j’ai été fière. Elle n’a eu besoin de personne pour délimiter ses espaces, pour asseoir sa personnalité. Elle était plus grande que la moyenne. Je ne parle pas de la taille mais de l’être, de l’aura.
Je l’ai vue marcher dans la vie sans frayeur, j’ai vu son insouciance et ses plaisirs. J’ai vu qu’elle serait heureuse. Elle allait devenir une jeune femme formidable, avant d’être fauchée dans ses vingt ans. Elle serait devenue une femme formidable si son chemin n’avait pas croisé celui de ces deux monstres.
Elle aimait tant faire la fête , elle était un modèle pour sa soeur. Le carnaval était une date importante, et chaque année, elles en étaient. Elles n’auraient manqué ça pour rien au monde, vous pensez !
Je l’ai vue ce jour-là, radieuse. Elle portait du bleu, brillant, satiné, assorti à ses yeux. Je l’ai vue si rayonnante, si pleine de vie.

Je l’ai gardée intacte dans sa jeunesse, je l’ai gardée enfouie en moi encore vingt ans avant de mourir moi-même.

Maintenant que je suis morte, je ne vois plus rien.

Lilly

Elle est jolie ma Lilly. Elle a la grâce d’un cygne et la légèreté d’un oiseau en plein vol. Ses longs doigts grattent sa guitare accompagnée de sa douce voix. Elle captive le monde depuis sa naissance. Elle est celle qui s’attache aux autres juste par un claquement de rire, un grincement de cœur.
Son maître la met au piquet comme chaque jour. Elle arrive à parler, suivre, écouter le programme des plus grands. Elle est partout. Collée contre le mur, elle parle au silence, à l’invisible comme elle parle à la mouche attrapée dans un bocal. Tout est vivant chez elle. Elle a une autre dimension du monde. Rien n’est figé, rien n’est rien. Tout est tout.
Elle marchande sur les marchés balinais. Trois jours qu’elle est là. Elle connait déjà tant de mots. Elle est belle avec ses boucles d’or, sa taille de guêpe, sa tête dans les étoiles. On veut me la marier. Elle a le même sourire qu’eux, limpide de joie, transparent de bonheur. Elle aime le monde. Elle boit chaque goutte de sang qui coule dans les veines du cœur des autres. Elle s’enivre de leurs différences. Elle s’offre à la vie.
Maman regarde, il y a un rapace dans le ciel. Ses palmes aux pieds, son masque de snorkelling plein de buée, elle photographie le monde de ses yeux chercheurs. Elle est partout. Sous l’eau, dans le ciel. Rien ne lui échappe. Elle vit de ce qui l’entoure. Elle boit, elle mange le monde.
Endormie sur son sac-à-dos, dans un couloir en face de toilettes nauséabondes, elle occupe tout l’espace avec ses rêves défilant à la vitesse du train du Sri Lanka : lentement. Même endormie, elle est là. Sa gentillesse, sa bonté transpercent le silence et le sommeil. Une dame la réveille doucement pour lui offrir son repas. L’odeur de la noix de coco lui chatouille les narines. Le goût du partage flotte dans l’espace. Le goût des autres. Le goût de l’humanité au-delà des mots. Ce qu’elle est, ce qu’elle cherche, partout elle le trouvera. Il y a des êtres plus clairs que l’eau de roche, plus limpides qu’un diamant. Elle est la fée clochette, lumineuse. Elle s’éclaire d’un regard, d’un geste, d’une parole. Elle rend ce qu’elle prend de l’autre et de la vie.
Son prénom est Lisa, tout droit sorti d’un album de Cabrel. Un titre que je n’aime pas. Il y a des sons plus fort que tout.  » Lisa nos barques en papier dans le grand matin bleu…tu disais souvent on vivra ailleurs ». Peut-être que tout part de là. On dit que le fœtus entend et ressent. Il y a des hasards envoyés comme des pétales de rose dans nos cœurs. Il m’a fallu attendre 20 ans pour comprendre pourquoi ce prénom. Je n’aime toujours pas cette chanson mais toi je t’aime plus que tout.

Une vie

Des yeux tournés plus haut
bleus│bleus intenses
à chavirer une goélette
dans les Altocumulus
elle déploie sa voilure
elle s’élève dans les lettres
radieuse adolescence
elle retourne le sang
des tocadors à genou
à la corde d’une guitare
elle attache ses pattes
d’échasse sauvage
juvénile
avant la migration de l’azur
vers les Apennins
son dos et ses ailes noirs
deviennent louve
son ventre blanc se gonfle
elle allaite l’allégresse
d’une langue nouvelle
revenue en elle
instinctive│primitive
elle s’échappe
de nos paysages
elle rassemble ses oisillons
leurs fronts│leurs cous
leurs corps fragiles
elle les porte à bout de bras
sur le fil ténu des jours
dans le nid effiloché
de l’agonie précoce
elle offre ses seins gonflés
elle s’imbibe de leurs chants
aria│requiem│oratorio
elle est revenue à la mer
aux cris des oiseaux
ses yeux tournés plus haut
bleus│bleus intenses.