Je me répète -tous les jours-
Le monde est long
Mes bras sont courts.
Je ferme mon cahier,
j’éteins le son.
Et puis, alors ?
Je me répète -toutes les heures-
Le vent est fort
Mon âme est souple.
Je frappe ma tête,
je coupe le son.
Et puis, alors ?
Je me répète -de chaque instant-
Les étoiles ne sont pas des étoiles
Mon corps n’est pas mon corps.
Je vide mon cœur vide,
j’éteins à nouveau le son.
Silence. Silence.
Et puis,
alors ?
Mois / avril 2025
Ce qu’on a traversé et ce qu’on traverse encore, le souffle et le saisissement. L’inverse de l’oubli se trouve dans ce recoin, là précisément où nous étions hier, le jour d’avant, il y a dix jours, il y a dix ans. J’arpente la campagne ou je ne l’arpente pas, qu’est-ce que ça change, je l’ai tellement arpentée. Je me fuyais dans l’arpentage et pourtant je me trouvais. Est-ce que j’ai encore besoin de ça, de me trouver ? Je préfère me perdre aujourd’hui, dans des voies moins claires, dans des noms moins étroits, des noms qui laissent la place au hasard. A moins que ce ne soit l’absence. Je me perdrai encore demain, sans me chercher, seule ou avec un, une autre, un regard me poussera dans le dos sans que je m’en aperçoive et je me verrai hier, le jour d’avant, il y a dix jours, il y a dix ans, je me verrai et pourtant invisible. Je me saurai sans vraiment me reconnaître. Je forcerai le pas pour me distancer. Comme j’ai toujours fait.
Libres
Je pense souvent : le temps –
cette invention stupide
ronge tout,
soi et
les autres avec
Et ?
Je pense souvent : il s’en fout
le temps
il file
il s’en fout
des traces
des êtres
des hiatus
de ses affres
Et alors ?
J’en viens alors à penser : les signes,
les mots scandalisés
c’est çà
qu’ils lui jettent
en pleine figure
sur les pages
leur pouvoir :
l’arrêter
le stopper
le ligoter sans démesure
Et alors ?
Je pense encore : il faut écrire
tout
absolument
tout
pour figer le soi
disant
le soi dit
en passant
Et alors ?
J’en viens même jusqu’à penser : c’est la seule façon
de se battre – les mots
ils finiront bien
par réduire
éphémère et éternité
à néant
ils finiront bien par le tuer
Et alors?
Resteront les grains de sable éparpillés
Libres
Et alors ?
Quoi ne rien dire
J’ai l’âge de porter un enfant
Un morceau de gigote tiède qui serre mon doigt
On me l’a posé dans les bras
Trimballe ses yeux de girouette
Je n’avais jamais osé avoir l’âge de porter un enfant
Je décidai maintenant de le faire
J’eus délicatement l’intime conviction que c’était là
Qu’il fallait que je le fasse
J’en avais enfin
Comme ça, comme une nécessité
L’envie de
Laissez-moi porter ce petit truc
Cette espèce de machin apeurant
Je saurai quoi dire
Ou quoi ne rien dire
Je pris ces petits pieds
Il prit mon petit doigt
Je …
Il …
Parcelle
Mon dos a mal depuis des siècles
Ce n’est pas moi qui souffre, c’est mon dos
Mon dos est tourné vers le passé endolori
et c’est ainsi
Ma bouche ma bouche ne connaît que la tienne
Elle ne connaît que la tienne et elle rêve de baisers
qui durent
toute la vie
Comme tout le monde mon cou craque
cric croc
il me croque
jour et nuit
craque avec les fissures du plafond au dessus du lit
Mes pieds ah mes pieds
sont des racines je suis un arbre parfois
Le vent dans mes cheveux
a comme un air de souvenir
Mon ventre toujours en feu
pour toi pour lui pour elle
pour une pelletée de terre arrachée
là bas
Et mes mains
ne sont pas les miennes, mes mains…
Je les regarde et je ne sais
pas
quoi
en faire.
je me dis : tout brûle tout fond tout s’effondre —
on marche sur des braises
on respire des cendres
on boit de l’acide
on appelle ça vivre —
qu’en faire ?
je me dis : la peau garde tout —
les griffures de l’enfance
les morsures du monde
les baisers non-voulus —
elle retient
elle refuse d’oublier
elle parle à ma place —
qu’en défaire ?
je me dis : les jours sont des bêtes affamées —
ils nous rongent les os
nous avalent tout crus
nous digèrent sans un bruit
dociles on tend la gorge —
qu’en refaire ?
je me dis : il faudrait mordre hurler arracher
les fils qui nous cousent la bouche —
il faudrait casser les murs
renverser les tables
incendier les évidences
mais on apprend à se taire —
qu’en panser ?
Un après-midi ou peut-être un matin
C’était un matin peut-être l’après-midi
il n’est pas dit que les choses importantes commencent le matin
donc disons par prudence un après-midi ou peut-être un matin
il y a du soleil
je me lève
je ressens un léger déséquilibre
j’enfonce mes pieds sur le plancher
je me dis je suis juive
juive voilà ça vient comme ça
pile au moment où le soleil trace une ligne jaune sur ma main
je ne me dis pas autre chose
non
je me dis je suis juive
juive c’est venu comme ça
maman disait catholique depuis des générations
papa ne disait rien
moi je me dis ça
un matin ou un après-midi donc
c’est venu sans prévenir
juive
ça vient et après c’est là ça sera toujours là
dans ma tête entre mes deux oreilles derrières mes yeux sous ma peau
même quand je serai un tas de poussière
les mois d’avant dans les rues de Bruxelles j’ai marché
marché beaucoup
des larmes coulaient sur mes joues
c’est la pluie je me disais car à Bruxelles il pleut tout le monde le dit
c’est peut-être venu comme ça en marchant dans une rue à Bruxelles avec des larmes sur la figure
l’idée que j’étais juive ou plutôt
pensais l’être
même si le dimanche
grand-père sortait le salami de chez Suba
cuisinait du poulet au paprika
qu’on mangeait pas des
Gefilte fish
à huit ans si j’avais su qu’on était juifs en plus d’être hongrois j’aurais certainement voulu manger des
Gefilte fish
sauf que personne ne disait qu’on était hongrois même si on l’était
un demi mon père
un quart ma sœur et moi
alors juive en plus d’hongroise
si je ne m’étais pas levée ce matin ou cet après-midi-là avec Firn di Mekhutonim
dans la tête
je n’aurais pas eu l’idée puis l’envie de
l’être
Je me dis qu’après tout il y a toi
Et que toi, c’est tout
Que toi, c’est beau
Et alors ?
Je me dis qu’il n’y a pas de fumée sans eux
qu’eux, c’est ma famille
Le cœur de mon cœur
Et alors ?
Je me dis que ma tête parle trop
Qu’elle pourrait faire vœux de silence
Mais elle n’écoute rien
Et alors ?
Je me dis qu’il faut vivre maintenant
Parce qu’après ce sera trop tard
Après ce n’est bon qu’aux regrets
Et alors ?
Je me dis que tu as raison
De voir la vie comme une pelote
Qui a perdu son bout de ficelle
Et alors ?
Je me dis pas grand chose aujourd’hui
Ma tête fait grève, mes muscles aussi
Personne ne veut plus me porter
Et alors ?
Des limbes aux lombes
Ce sera le même bain aujourd’hui
qu’hier
c’était le même
que demain
jusqu’à ce que je quitte
cette salle de bain
Je ne l’ai jamais quittée
C’est toujours le même bain
depuis la naissance
de mes seins
Je suis dans le bain
à partir de la chute
de mes reins
dans l’océan
je suis restée dans le bain
Je déménageai
dans la baignoire
parlai dorénavant
la langue
de l’eau
courante
en continu
_________ – – j’ai mal –
sur le carré des lombes
et ça fait dix-sept ans
_________ – – miroir,
_________ vous avez une douleur
_________ miroir carré des lombes
_________ slash abdomen depuis
_________ la chute une sacrée con
_________ tracture avec tassement
_________ d’un disque interverté
_________ bral et la hanche hyp…
que depuis le bain je regarde
debout la douleur
_________ miroir
dans le _ miroir
je la mets en
abyme
C’était dommage
de ne pas plutôt
contempler
la naissance de Vénus
J’étais tombée de la
falaise
C’était dommage
La douleur
J’aurai essayé
de la mettre à l’ombre
— ou la beauté —
du pommeau de douche
en faisant couler
l’eau qui coule encore en
continu
Je ne déménagerai plus
l’espace avant qu’il se colore de ma voix
qu’il se charge de ces choses
qu’à force de ne pouvoir dissoudre
j’essaime par les fenêtres
l’espace avant que ma buée ne le réchauffe
ma vapeur intérieure
sa surface au repos
une enfilade de volets fermés
celui qui entre par mes poumons
et qui lorsque je respire reste toujours tranquille
c’est lorsque je lui parle que je l’agite
lorsque je lui transmets mes idées
je ne sais pas l’inviter à rester
je n’ai peut-être pas assez respiré
savez-vous respirer ?
laisser le calme dissoudre vos idées
___________ le sucre qui fuit devant l’absinthe
___________ celui-là, il faut le garder
je garderai après
une fois que je saurai respirer
tout ce qui a précipité
tous les cristaux
toutes les fumées
tout ce qui m’aura été renvoyé
tous les reflets
toutes les transparences
tout ce qui tiendra cousu dans mes ourlets
tout le coton qui remplacera le plomb
toutes les voix transformées par le rire
toutes les voix, tous les rires
toutes les expirations stables et encadrées
tous les cadres, dorés, brûlés et enchâssés
___________ les cadres sans toiles, les cadres toujours penchés
___________ les cadres sans paysages et sans portraits
___________ sans scènes et sans histoires
___________ la poussière de tous les cadres, précipitée