Le visage versatile du père devint dur et froid, sombre comme un nuage en forêt nous jète dans l’obscurité.
Un mécanisme qu’on connaissait trop bien allait s’enclencher.
Dans un temps lent, volontairement étiré, il retirerait ses lunettes, les yeux fixes, perçants, retenant toute la violence qu’il allait bientôt nous balancer.
Il déboutonnerait ses manches, les retrousserait une à une jusqu’aux coudes. Il dégraferait sa montre et la poserait bien à plat sur la table pour ne pas l’abîmer.
D’une voix quasi sifflée, il lâcherait un « viens ici » donnant fin à la scène suspendue.
Nous irons prendre notre raclée comme des chiens.
Auteur / revue Miroir
Se replier
Dans sa tête,
des images, des rires, du mouvement.
Des gens.
Encore !
Encore entendre les voix des autres,
encore sentir les mains des autres,
les pieds des autres,
encore voir le corps des autres
se replier, se rétrécir,
se rétracter, se courber, en chien de fusil,
se rabattre, se replier en deux, en trois, en quatre, en triangle,
délicatement comme un papier de soie
précautionneusement comme un papier de riz,
méthodiquement comme un papier à lettre administratif.
En un geste assuré, volontaire,
ferme, décidé,
un choix délibéré.
Choisir un lieu,
être dans ce lieu
y être seul
ou presque seul
refermer son corps sur lui même
lui dire ne bouge pas.
lui dire reste là
en silence.
dans l’espace personnel
qu’il occupe.
Un corps plissé avec l’âge
le froisser, toujours avec l’âge,
trembler,
sursauter,
abandonner le terrain,
se cacher.
Devenir invisible
presque disparaître
se faire oublier
être dans l’obscurité
voir sans être vu.
Demander à son corps de rapetir.
L’esprit se replie-t-il dès lors que le corps se replie ?
L’esprit infuse,
se recentre,
se concentre,
s’absout des contingences physiques.
Il n’est plus subordonné à son corps
il en oublie le rythme
il se dissocie,
il a son propre rythme
il est dedans, dessus, tout autour
il agrandit son périmètre
il s’étale
il est partout, vigilant.
Quand vient le moment de réintégrer la carapace
l’état de nature,
l’état de matière,
le corps physique,
C’est pour que s’ébranle la machine de guerre complexe.
A cause du soleil, je ne peux pas la toucher
A mes pieds, je peux juste la croiser.
Elle ne me voit pas,
Elle ne m’entend pas.
A cause du soleil, elle grandit, grandit, grandit, grandit.
Plus elle grandit, plus elle s’éloigne de moi.
Je ne peux toujours pas la toucher.
A cause du soleil, à mes pieds, parfois elle rétrécit
Jusqu’à disparaître sous mes semelles.
Elle ne me voit pas,
Elle ne m’entend pas.
Mais elle me suit à la trace, où que j’aille, elle est là.
Moi, je l’observe, si je tourne la tête, elle tourne la tête.
Du moins la silhouette qui semble être sa tête.
Je ne vois pas ses yeux, sa bouche, son nez, ses ridules,
Tout est sombre chez elle.
Elle ne me voit pas,
Elle ne m’entend pas.
Mais elle me suit à la trace, où que j’aille, elle est là.
La corde invisible
Mais par quel bout dénoue-t-on la corde invisible ?
On s’allonge ventre contre terre sur le sable, et on avale, à pleines dents, ses grains bruns et humides ; on s’éventre à main nue, dialogue avec les neurones de l’estomac, entre les tours noires des organes qui guettent ; voyage dans les cavités effrayantes de soi, où un liquide se répand, insatiable.
Allez, arrête,
Regarde encore les poèmes qui attendent
Sur le bord du chemin,
Métaphores levées.
Allez, arrête,
Ecoute les songes,
Chants de vérités
Sur l’innommé,
Inutiles loyautés,
Fragilités autres
Qui te sont étrangères :
tu ne comprends plus leur langue. Tu fais juste semblant : tu prends un air entendu, tu adresses un sourire au hasard, tu feins d’acquiescer, et le corps, lui, est pris dans cette transe.
Allez, arrête,
Sens sous tes doigts la bure du temps,
Lourde et menaçante,
Solide comme les genoux des moines,
Pliés, relevés, increvable prière.
Allez, arrête,
Il y a encore une lumière bleue
Et de pourpres filaments
Qui tracent l’univers
Juste pour toi,
Indifférents au désespoir noir
Que tu avales chaque matin.
L’habitude est un Golgotha,
Et souviens-toi : tu ne crois plus.
Alors, allez, arrête,
Et balance en grands débris fracassants
Sur la dalle sombre que balaie le vent
Les cordes, les verres et les chaînes,
L’agonie douce du mouvement.
Et le bleu noircit et tu parles plus bas. Quand Lucie perd ses chagrins, elle devient chat, après minuit. Tes doigts s’enfouissent dans ses cheveux, dans les chemins perdus et sombres. Tous les jours, le noir, les sauve.
Les corps deviennent lourds
*
Les peaux plus douces
*
Les peaux plus dociles
*
Quand la nuit regarde
*
Lentement
*
Cachée
*
Les corps avalent des couleuvres
*
Et muent
*
Nus
La petite aiguille arrive sur la sonnerie et les lueurs montent. Les vêtements reprennent les corps et tu hésites. Le thé n’a pas d’odeur mais il fume dès ton réveil, pour te séduire.
Promesses de l’aube.
J’ai voulu croire en la véracité du doute.
J’avais beau le malaxer, le découper, le classer en tranches fines,
il a tout de même réunit ses parties perdues, éparpillées, empoussiérées et m’a joué des
tours sans que plus aucune prise ne fasse sens.
Sable filé entre mes doigts, fraîcheur de l’humide revenue sur ma peau, je n’ai plus rien
compris.
Depuis, je doute de sa véracité.
L’innommer
Je sais son gémissement
sa supplique qui explose dans mon crâne
oiseaux du ciel,
grive, hirondelle, moineau, mouette
vos chants pour couvrir son râle sournois
Je sais un à un ses membres brisés
ses yeux qui n’en finissent pas de racler ses os
de creuser son visage jusqu’au sang
grains de la grève
votre simple geste du plat de la main pour l’effacer
Je sais sous ses larmes
son goût amer plus que salé
qui me revient en bouche
eaux sous mes pieds douces comme un torrent
votre lit de vase au plus profond pour l’enfouir
Je sais ses lambeaux
ses hardes mal rapiécées qui s’effilochent
fil tiré, refilé, rembobiné
recousue à grands points
votre étoffe nouvelle tissée avec des mots pour l’innommer.
Je sais ses relents
ses entailles qui scarifient ma mémoire
qui ouvrent à nouveau les brèches, tailladent les cicatrices
nuages, danseurs légers du ciel,
vos ombres propres à refermer les souvenirs pour l’emporter.
Nuitcore
il se peut que les lumières tombent comme la pluie et autour les barreaux de la nuit ferment leurs bouches alors je ne sais rien faire d’autre qu’allumer la caméra de mon téléphone et dire c’est la seule version de moi qui soit valable : nue et voici mes cuisses et ceci est ma main je te les donne prends les comme tu regardes les images de Marilyn un poème de Sylvia Plath que tu ne comprends pas et je te dis que j’aime ça et tu payes pour te croire éternel peut-être est-ce le cas
*
tu te tiens
contre la nuit
sa vitre te passe en travers
mais tu ne sens pas
*
quitter
*
une nuit brûle
le morceau
sale
de tes corps
*
loin
des figures me rentrent dedans
tu voudrais être grand chose
et m’aimer
*
toutes les nuits comme un râle
*
froisser ma cervelle
à lécher le son
de la nuit
*
dans le bruit de la ville
ma persona
me fait mal
*
mais quitter où
*
ce que le jour fait à la nuit
il bat des ailes tu vois le pognon est sur mon Apple Pay les chasses d’eau bouillonnent sur mon visage intact le matin Netflix gorge ma tête dans mon panier j’hésite entre une robe en léopard et des peintures acryliques les oiseaux blessent le silence je tombe amoureuse de moi il faut que je dorme quelque part j’espère ne pas me réveiller
L’ardoise au-dessus de ma tête
L’ardoise est une pierre tendre pourtant elle m’a blessée quand je venais d’avoir 5 ans. Mademoiselle Carrera nous avait demandé d’inscrire notre âge à la craie blanche, ensuite de le montrer aux camarades de classe, CP Notre Dame de Toutes Grâces. Mon chiffre 5 n’avait pas la tête en avant comme l’exige la règle d’écriture, le 5 pointé droit dans le sens de la lecture. Mon chiffre filait en marche arrière.
L’ardoise est une pierre tendre pourtant on aurait dit aussitôt le chiffre apparu, inscrit si blanc sur noir sur la surface poudreuse qu’il n’avait qu’une idée en tête : disparaître. S’effacer. Et redevenir 4. La maîtresse connaissant par cœur ma grande difficulté y revenait souvent. Je connaissais la punition. Pour avoir inscrit mon chiffre 5 à l’envers je retournais en maternelle.
L’ardoise est une pierre tendre mais elle n’efface pas tout. Je devais traverser la cour en passant devant toutes les classes dont les fenêtres braquaient leurs regards lourds sur moi. A cinq ans je découvre la honte sur mes épaules. Quand on retourne là d’où l’on vient sans que ce soit un choix, plutôt une régression. Je me rappelle la solitude de ma longue traversée. Depuis je marche très vite et parfois même sans respirer.
L’ardoise est une pierre tendre, il n’empêche qu’on s’endette. J’ai toujours cherché à comprendre. Ce n’est que bien plus tard, une décennie après, en lisant l’épisode biblique où dans la Création il est dit que dieu crée au Cinquième Jour les animaux les poissons les oiseaux ceux qui filent et s’échappent que j’ai compris mon chiffre 5. S’écrivant à l’envers mon animal sauvage ne veut pas être domestiqué.
L’ardoise est une pierre tendre au-dessus de ma tête, elle a fait de moi une têtue. Un animal qui ne se laissera pas faire. Avant le sixième jour l’humain n’était pas une option, l’espoir régnait sur Terre. Sans guerre ni haine ni soumission. Et tout était possible, surtout la liberté de l’envisager pleinement. Au sixième jour, le vers est niché dans la pomme. Comme mon 5 au creux de mon cœur.
Entretien avec un inconnu rencontré au café
Moi : Le langage
Lui : le langage est une forme de mensonge.
Moi : la tristesse
Lui : la tristesse est une forme d’épine.
Moi : les autres
Lui : les autres nous ressemblent
Moi : la nuit
Lui : la nuit est nécessaire
Moi : la chaleur
Lui : la chaleur tient dans un récipient.
Moi : l’amour
Lui : l’amour ne tient pas entre les doigts.
Moi : la musique
Lui : la musique est plus forte que la vie
Moi : la mort
Lui : je suis mort une fois, il n’y avait rien
Moi : la violence
Lui : la violence infecte l’écorce des arbres
Moi : la folie
Lui : je suis fou et consentant
Moi : le feu
Lui : le feu éteint le silence
Moi : l’enfance
Lui : oui
Moi : que fais-tu seul dans ce café
Lui : j’attends le train