Il m’arrive de mettre du sel sur mes plaies
La salaison reste une étape pour sublimer les goûts
Brulure par le sel, la cicatrise sèche, le temps de laisser croûter
Cuisson lente pour le cuir véritable

Tu sais la fois où la couture était à vif

Il m’arrive d’assaisonner mes plaies
Le plaisir de plaire, le cuir épais
La saison d’hiver pour chercher le réconfort
Le gras et le chaud pour réchauffer un intérieur à température négative
Il m’arrive de faire tomber de l’encre sur ma peau
Le tatouage invisible à l’œil nu, l’invincible douleur
Marqué par le plomb juste sous la peau
Souvenir en croûte, pour ne pas y penser tous les jours

Tu sais la fois où la morsure seule, te calmait

Il m’arrive de me taire, la bouche exigeante
La parole n’existe plus, le temps de l’écoute
Pour comprendre l’autre, le temps, puis la chute
Nous ne sommes pas les seuls à avoir des plaies d’encre sur nos dermes salés.

La lumière de la lune jette un drap blanc sur mes épaules.
Son regard silencieux m’enveloppe.
Me propose un moment d’intériorité.
J’ose un instant me laisser porter
Dans le creux de ses bras.
Puis j’ai rendez-vous avec ma liberté
Dont je ne fais rien.
J’en jouis par l’inaction.
Le silence est bercé par le
Tic
Tac
De l’horloge.
Un nuage passe.
Dans la nuit sur mon visage, une pluie se fait jour.
Les gouttes font
Floc
Floc
J’ai plu.

/

J’ai tendrement froid.
*
Les ombres ne sont pas portées.
Elles sont soutenues.
*
Formes farfelues
Bruits ébouriffants
*
Ce monde ionégasque
Me cause parfois de l’effroi.
*
Heures grises.
*
Espace frêle.
*
Des mains en croix
Sur le rebord du lit.

/

Dernières traces d’absence intense.
Premiers rayons.

Sa rotation est complète en mon point.
Elle ignore qu’elle joint
Deux mondes en transition.

Silence de nuit
Laisse place à silence de matin.
Vies immobiles
À statures mouvantes.

Volutes de thé fumant
Remplacent brume de nuit.
Ombres bleues
Succèdent à obscurité fraîche.

On pense souvent à tort que celui qui a le dernier mot l’emporte en matière de raisonnement, d’argumentation.
Moi, j’ai une autre théorie : la vérité se niche dans nos émotions.

Il suffit que quelqu’un dise quelque chose – ou ne dise rien d’ailleurs – pour qu’une émotion, d’abord imperceptible, commence à bouillonner au tréfonds de nos organes, nos viscères. Elle se trémousse là, l’air de rien, s’éveille, bâille, commence à s’étirer en repoussant de part et d’autre les parois de l’abdomen, puis subitement sort ses griffes, s’accroche au péritoine, remonte jusqu’à trouver une brèche, s’y infiltre, prend l’air deux minutes. Puis c’est reparti : la voilà qui agrippe maintenant le nerf le plus proche – aïe, ça pince, ça picote, ça tricote – et hop, elle attrape au vol ici un muscle, là un os, et tel un trapéziste sûr de sa trajectoire, s’élève toujours plus haut pour parvenir jusqu’à la trachée. C’est en ce conduit étroit et visqueux qu’elle choisit de cracher son feu intérieur, brûlant tout sur son passage, avertissant de son arrivée imminente en milieu hostile pour faire entendre sa voix. Mais elle n’a pas encore fini son ascension. Il lui reste le plus difficile, le plus ardu, le plus inconcevable pour qui n’est pas aguerri à pareille épopée : la traversée du larynx, sombre, angoissant, qui filtre tout ce qui ne rentre pas dans les clous, les règles, les codes. Alors l’émotion doit user de ruse pour tromper l’ennemi : elle se camoufle en une sensation, indescriptible, message indéchiffrable, et enfle, enfle, enfle à n’en plus finir dans ce cerbère de la parole qui n’aura alors d’autre choix que d’expulser l’intrus : les mots de la vérité.

Jasmin de nuit

Je n’ai pas peur de ma nuit naissante
pas peur de ses grésillements et reflux noir
*
L’éruption solaire éclaire l’espace imprégné et traînées de filantes
remouille les couleurs d’un amour d’hiver
*
il y eu un massacre et le sang éclot allongé sur de larges pétales
*
il n’y a plus de visage
il y a les restes, les traces, les impressions de mémoires
il n’y a pas de paysage,
il y a les corps de la nuit absorbés par le brouillard
*
et le périphérique d’un inconnu
son sommeil nous relit, me rappelle
*
cherche mère ou père aux confins, ici au battement il y a le coeur de la nuit
son oeil enveloppant caresse les pensées échaudées sur le trottoir trempe
*
il a dit qu’il allait revenir
il est revenu
nous cueillons les odeurs des constellations dans mon champ
*
mollir la nuit sans lui nuire est-ce possible ?
os brûlés, coulures bleu sciant, coquillages pulvérisés
délicate éclosion de Leste vert et d’Agrion de mercure
*
crépitement intertissulaires parmi les cendres
nue florissante honteuse, je sens ma nuit noire pénétrante
*
je sens ma nuit noire et son orbe montante
au sommet sommée d’explorer, de veiller, d’honorer
la juste soumission de dominer ma nuit, d’agir et d’achever
*
déterminée à embraser l’horizon
je n’ai pas peur de ma nuit or orange
pas peur de digérer le feux de l’aube et ses myriades d’ombres

LeCri

Entre le tic et le tac des secondes de la nuit, j’entends ton cri pousser dans la chambre d’à côté.
Sur mon lit les yeux grands ouverts dans le noir, j’entends le mot casser le silence.
Un son désarticulé,
Dans la pièce il est deux heures,
Plutôt trois et demi,
Alors je te bois j’ai peur.
*
Ta peur devient ma peur.
*
Ma peur le sommeil tes cris.
*
Alors la nuit l’angoisse de dormir, te boire.
*
Te boire et plonger avec toi.
*
Que le noir nous avale. Nos deux chambres.
*
Chambres collées sœurs.
*
Alors venir ton rêve, me glisser dans.
*
Ton cauchemar.
*
Et puis à cinq heures ou plutôt six,
Les yeux se réveillent sur les sons électriques.
Les sons trop forts leur font mal,
Aux yeux électriques.
Le matin,
Les cris de la nuit accrochés au plafond, à ta gorge, mes cheveux.
Rien ne dissipe rien. Les jours sont comme mes nuits. Rien ne se cache, ne s’apaise.
La lumière crue en plus.

La nuit

Elle est dehors. Elle a décidé de sortir à cette heure où la ville dort. Elle ne pouvait plus rester chez elle, suffoquait. Elle a eu l’envie de marcher. Elle a suivi les rues, un peu au hasard. Humé le froid de la nuit. Les lampadaires ont dessiné son chemin sur les pavés, de zones obscures à celles illuminées. Depuis Montmartre, elle voit toute la ville.

Des fenêtres allumées
Des cheminées fumantes
Des solitudes ailleurs
*
Une ville immense
Et pourtant le silence
*
Les autres s’aiment
Les autres sommeillent
Les autres travaillent
Les autres
*
Et la lune
Qui regarde
Qui berce
Qui protège ou juge 
*
Combien de temps est-elle restée assise là ? Le vrombissement de la ville éveillée l’a sortie de son rêve. De son hypnose. Sous les pavés, le métro, n’est-ce pas ? L’odeur des croissants sortants du fournil se mêle à l’acidité de l’urine qui tapisse le bas des murs. Rentrer chez elle ? Elle ne sait pas encore. Mais la symphonie des rideaux de fer de cafés lui ouvre une réjouissante perspective. Et déjà, les autres, voisins inconnus, commencent leur journée au comptoir. Elle n’est plus seule. Et la vie reprend une nouvelle fois…

Entre chiennes et louves
j’habite une fourrure
je deviens furry
entre terrier et chasseur
je me sens entredeux
*
J’avale le jour qui m’a empatté
la glace touche mes pieds
*
Ma tête gagne les rêves
ils sont bleus
bleu froid, bleu chaud
*
Des sortes de yoyos m’envahissent
une spirale de mots
je les partage à mon amix
*
le lapin sort dehors
s’élance et brandit
bandit·e de la lune
rentre finalement avant minuit
*
Je casse mon cratère
pique-nique sur ses ondes
*
Regarde la technologie battre son fouet
agitée ses blancs en neige
ses pixels de couleur
*
La nuit crépite parfois jusqu’au matin
l’atmosphère en devient orange
le crépuscule
*
la lumière artificielle
vert fluo l’herbe perlée
*
On entend vrombir
il est 10 heures
sonne les matines
*

Les vagues se pliaient
contre elles même
violence viscérale
elles giclaient une salive
d’un blanc ultime
avant de s’écraser sur le plomb
d’une eau matrice d’encre
la crinière du reflux
ouvrait les gerçures des lèvres
pour avaler les derniers rais
de lumière détrempée
le fond de l’océan raclait la gorge
de galets déjà noirs de suie
la submersion d’une étoffe grise
bâillonnait l’horizon
juste la respiration d’un immense remous
persistait sur les visages

avale une flaque de mer sombre
*
lave ton visage de sel gris cendre
*
bave du plancton
*
la nuit a un goût de poisson
*
de lieu noir des cavernes
*
la mélancolie se colore d’ombres
*
les fantômes nagent jusqu’aux rivages
des mots
*
la nuit expire ses filaments

A l’aube, le soleil ne s’était pas encore levé, que le silence s’étalait sur les yeux.
Les paupières, mouettes muettes se déployèrent, les vagues refluaient, un mouvement lent se retirait sous les langues. Une aspiration réveillait les pas sur le sable. Ils promenaient leurs chiens sur la plage.

La blessure

Tu sais que l’entaille se devine
Au diamètre du silence
À l’envergure des mots tus
Et à cette odeur-là
Rentrée en elle-même
Au dedans du dedans
Là où l’œil ne peut voir
Tapis dans tes bois grottes cavernes
Fauve presque
Celle des traquées attaquées battues

Tu sais qu’au dedans du dedans
Au sous-sol de ta peau
En deçà de ta carcasse
Là où tout pourrit
Des vies commencent
Rampantes, grouillantes et dévorantes
Avalant failles, lambeaux et plaies
Et pondent
Dans ta propre chair
Dans ta propre terre
Une cité à venir

Tu sais qu’il te faudra attendre
Des nuits entières
À ne pas gratter ne pas creuser
À coincer tes poings mordre ta langue
T’armer de patience
La porter en armure presque
Et écouter
Au rythme des saisons
Le grouillement vacarme d’ici-bas
Ce qui finit ce qui commence
Et supporter l’odeur cadavre
Avant la clôture la repousse la floraison

Tu sais que tu tiendras debout
Malgré les cassures la poussière et les ruines
Et que tu marcheras encore
Malgré les rochers les pierres les cailloux
Et que tu avanceras toujours
Malgré le poids de ta propre mort

Tu sais que l’ombre qui te suivra
Ne sera plus tout à fait toi-même
Et que tu devras lui tendre la main
Et ne plus l’écraser la piétiner
La laisser être telle qu’elle est

Tu sais qu’à la grande saison
Tu sortiras de tes plaies
Boîteuse et bancale au monde
Invisible pour celui qui ne sait voir
Ni lire
Ni entendre
L’envergure de tes silences
Le poids de tes mots tus
Au dedans du dedans
Au sous-sol de ta peau