Enfle la nuit

ma voix éteinte
écorche les heures
*
l’obscurité
*
frôle les corps
la nuit se rapproche
s’épaissit
*
les gestes qui s’abattent
les éclats des miroirs
*
désarticulés
*
ça enfle dans la gorge
ça enfle
*
une ombre se glisse sous la peau
grince entre les côtes
*
étouffe les bruits
étouffe
*
le temps se plie
les mains tremblent
*
s’éclaire alors l’aube fragile
insiste sur les rideaux
*
les traits tirés
la lenteur amère du café
*
les yeux s’ouvrent
pour ne plus se fermer

Besoin de souffrir sur ce balcon. Pour éradiquer le matin.
Besoin de me blesser, exprès. Pour retrouver ma nuit.
Automutilation
Besoin d’expectorer cette douleur. Pour me vider.
Besoin d’éclater en mille feux. Pour me sauver.

Besoin de ne pas penser, pour ne pas être en peine.
Besoin de ne voir que du noir, pour ne pas être distrait.
Auto-exclusion
Besoin de me renfermer, pour ne pas exister.
Besoin de m’atrophier, pour mieux disparaître.

La blessure est là.
Je sais d’où elle vient.
Depuis je veux être seul.
Je ne veux plus des autres.

La douleur est là.
Je sais où elle va.
Une douleur, ça ne se partage pas.
Je veux personne.

C’en est fini.
Blessez-moi.
Ici sur ce balcon
Avec du contondant.
Que ça coule et rattrape la nuit,
Ma nuit solitaire
Où je m’oublie.

Un belle plaie
Qui appelle des soins
A refermer
Et qui laisse des traces.
Ainsi la souffrance aura servi
A marquer le moment.
Je me souviendrai de ce matin maudit
Qui gomma cette nuit
Dans laquelle je voulais
Je désirais
Je souhaitais
J’étais obligé de

te survivre.

Car on survit en être blessé, seul dans la nuit qui nous appartient.

Je ne reconnais jamais personne 

Alors à quoi bon mémoriser les visages 

Leurs visages ressemblent à s’y méprendre au mien 

C’est comme s’ils s’étaient greffés un masque de moi 

J’évolue dans un monde rempli d’individus portant un masque de moi 

Je suis seule dans une foule de moi 

À quoi bon mémoriser les visages car le monde est peuplé de moi et je me fonds dans une masse de moi 

Et lorsque je ferme la porte de chez moi, je les entends encore je les vois encore car ils sont imprégnés en moi et ils sont infiltrés dans chaque cellule de ma peau 

Ils me portent comme une fragrance, il me portent comme un body couleur chair 

Qui es tu qui es tu qui es tu 

Je ne peux pas être sans eux ils ne peuvent pas être sans moi 

Ils se sont injecté ma substance dans leurs veines gonflées de moi et je circule dans leurs artères et leur cœur me pompe 

Moi ils me pompent mon énergie vitale l’énergie au sens propre, ma force, ils me l’ont pompée 

Mémoriser les visages c’est vain, vous êtes tous les mêmes vous voulez tout me prendre vous m’avez déjà tout pris 

Vous portez mon visage, vous me l’avez arraché 

Devant le miroir je suis l’être sans visage, je suis la seule à ne pas porter de visage, je suis à nue car vous m’avez dépouillée de moi 

Et la solitude, la vraie solitude, n’est ce pas l’absence de soi ? 

Levée

Tu te lèves.
Tu étires ton corps grand.
Tu ouvres la mâchoire et bâilles.
Tu retires le drap blanc
Tu soulèves le corps grand
Tu t’arraches.
Tu t’arraches du lit 
Tu arraches le rêve engourdi
Tu le déchiquètes en confettis riquiqui et
Tu chasses la nuit et 
Tu bois ton café tu bois un autre café
Tu te noies dans la caféine pour être opé
Tu es une femme très occupée oui très occupée
Tu dois être opé dès le matin toi tu ne peux pas te permettre de déconner
Tu bois un troisième café et puis tu
Te déplies t’emploies te réveilles te wakes up te makes up tu te démarques te décolles tu décolles tu t’emploies tu t’emploies à tuer tuer la nuit tu tu te tartines une tartine te tartines la gueule tu tu tu as déconné hier trop bu trop bu tu bous tu bois tu bois tu bois du café du café tu fais pétiller un citrate de bétaïne dans un verre d’eau pour ta gueule de bois tu bois un citrate de bétaïne tu tu déplies ton corps grand ton journal tu as mal mal au crâne tu poses ton journal tu te brosses brosses les dents brosses brosses tu as déconné maintenant tu te reprends tu te recomposes tu retrouves tes repères tu te mets bien machine de guerre bon tu gerbes tu nettoies tu te rebrosses brosses les dents tu te vois là-dedans trouble tu te vois floue dans le miroir sale ta gueule sale du matin sale de la vie sale tu te vois salie par la vie saloperie tu subis tu subis tu subis tu subitement te mets à penser je subis je subis saloperie je veux recoller les morceaux de la nuit et me replonger dans le rêve noyé par le café. 
Et puis j’oublie.

Argenté partout.
Argenté comme le ciel de neige de l’enfance qui hésite au-dessus du vallon, argenté le toit de la
mangeoire au-dessus du beurre de l’hiver des oiseaux.
Argenté comme la dentelle de givre sur la branche squelette du jardin que je quitte.
Argentée la suspension de l’heure invitée par le gel.
Argenté le cheveu du temps qui a pris le large et l’aube.
Argenté là où versent les gouttes expérimentales d’encre diluées sur la photo.
Argentée depuis le bout du monde la perle au poignet du voyage.
Argenté là où court la lumière sous le nuage blanc qui souffle le flocon, argenté le flocon qui se
souvient de noël et se dépose la veille en cape fine sur les toits.
Argenté couvrant la peau de la bourse que je t’offre en cadeau.
Argenté comme les pigments du khôl sur le bord de paupière de la nouvelle année, argentés
comme les contours des vœux que mes doigts te murmurent, argentée comme l’aura de santé
assurée que je te prie de vêtir longtemps.
Argenté.
Argenté partout.

c’est grave
très
comme l’accent
c’est toi qui te distingues
tu crois te distinguer penser courir et être
tu crois penser non mets l’accent tu penses à
alors là tu penses
tu crois courir mais non l’accent tu cours où
alors là tu cours
tu crois y être ah ouais t’y crois tu t’y crois
bon sang mais sois

c’est lourd pesant tu pèses
comme gravée dans la pierre
à main levée donne l’importance à l’accent sois tonique
arme ton verbe à toi la lyre pointe ton arc
au futur simple tu marcheras tu répondras tu cogneras
tu grandiras tu seras vue et entendue tu feras peur
tu feras taire tu te battras tu salueras accèderas
tu seras fière oui
tu seras
présente et agaçante arrogante incessante et conquérante
coute que coute et crâneuse outrecuidante hautaine et vaine
si distante qu’à la fin de ta phase te voilà guerrière et orgueilleuse
lève
les yeux regarde les et vois
lève toi tu crois t’écrire
ta main
t’écris plus que tu crois
lève la
je te fais signe
je te fais signe

j’ai appris la nouvelle
je suis sortie de l’hôpital
j’ai regardé les gens qui déambulaient dans la rue comme si de rien n’était
j’ai mis un pied devant l’autre
je suis rentrée à la maison
j’ai téléphoné au chirurgien
j’ai téléphoné à l’oncologue
j’ai noté les rendez-vous
je suis sortie déjeuner au café du coin
j’ai commandé un croque-madame
j’ai fermé les yeux en l’avalant
et j’ai profité du soleil.
Pendant que j’étais auscultée, tâtée, radiographiée, anesthésiée, incisée, recousue, tout ce temps que j’étais perfusée, traitée, déperfusée, analysée, suivie, quand je marchais pour combattre la fatigue par la fatigue, mangeais, dormais, marchais, mangeais, dormais, marchais marchais marchais, et quand j’ai été programmée, endormie, opérée, pansée, quand j’ai cicatrisé, quand j’ai été tatouée, irradiée, brûlée, quand enfin j’ai été libérée, quand j’ai pris des vacances, quand j’ai nagé, quand j’ai lu, quand j’ai cru que j’étais sauvée et que j’ai retravaillé, et puis quand j’ai rechuté, que j’ai dû rappeler les médecins, reprendre rendez-vous pour être examinée, palpée, scannée, anesthésiée, incisée, recousue, ces longs mois au cours desquels j’ai été de nouveau perfusée, médicamentée, déperfusée, surveillée comme de l’huile sur le feu, quand j’ai recommencé à marcher pour combattre la fatigue par la fatigue, quand enfin j’ai été reprogrammée, sédatée, amputée, pansée, pendant tout ce temps, que je guérissais, rechutais et renaissais, pendant que je comptais, neuf cents jours, neuf cents nuits, tu n’as pas lâché ma main.