Le vieux

Le vieux
Une cuisine ensoleillée. Cuisinière à charbon.
Chaleur. Cheveux blancs.
Un tablier à carreaux blancs et bleus ou roses
Ou les deux, peut-être.
Un dos à carreaux sans visage.
Une odeur de café moulu à la main. Un bol de café brûlant, fumant.
Fumée. Dans un nuage, un son. Un son à la radio.
Une chanson, peut-être.

Un peu plus tard. Un béret. Un béret noir et un bleu. Un bleu de travail.
C’est ce qu’il dit. Son bleu. Pour moi une salopette.
Oui, ce sont ses mots, peut-être.
Une main. Une grande main. Une main de grand.
Un arbre à cinq branches tordues.
Oui, c’est ça. Une main à l’écorce traversée par deux rivières très bleues.
Vieux.
C’est ce qu’il dit, peut-être.
Un coup d’œil à ma menotte. Si lisse. Si minuscule.
Au bout d’une branche, l’arbre tend un croissant. Un croissant chaud.
Une odeur magique, feuilletée, beurre fondu.
Ferme les yeux. Une odeur ou un goût.
Oui, les deux peut-être.
Une saveur de dimanche. Un délicieux moment.

Puis là-haut un visage, ou plutôt deux yeux.

Deux yeux souriants, malicieux.
Des yeux qui savent. Un regard étoilé efface la pièce.
C’est un jeu peut-être
Un plaisir, une joie d’enfant. Un rire qui emplit tout l’espace.
Ferme les yeux et devine. Devine l’autre arbre.
S’ouvre sur un malabar.
Un malabar enveloppé de jaune. Un vrai. Un rose.
Oui, un rose et un tatouage.
Un bonhomme aux gros bras, cheveux jaunes, peut-être
Dans les yeux du grand père, le bonheur
Une larme d’amour peut être.
Dans le cœur de l’enfant, un miracle
Une petite main qui se glisse sous l’écorce
Une grande main avale la petite
Engloutie en une seule bouchée
Une petite main juste pour dire merci.

Extinction

Nous irions sur la plage. Sur la plage là où. Sur la plage là où le sable. Sur la plage là où le sable dans notre bouche. Sur la plage là où le sable dans notre bouche, nous ramasserions. Sur la plage là où le sable dans notre bouche nous ramasserions des mots. Des mots. Des mots. Des mots. Nous ramasserions des mots. Nous ramasserions des mots arme. Nous ramasserions des mots explosion. Nous ramasserions des mots prison. Nous ramasserions des mots barreau. Nous ramasserions des mots mur. Nous ramasserions des mots virus. Nous ramasserions des mots masque. Nous ramasserions des mots algorithme. Nous ramasserions des mots nucléaire. Nous ramasserions des mots bombe. Nous ramasserions des mots guerre. Nous ramasserions des mots charogne. Nous ramasserions des mots sang. Sur la plage là où arme explosion prison barreau mur virus masque algorithme nucléaire bombe guerre charogne noient les mots dans le sang. Là où les mots meurent sur la plage. Sur la plage des mots là où le sable dans notre bouche nous nous ramasserions.

Les pouls sont dans la tête

Les rues seraient parsemées de gens, beaucoup, enfin ça dépendrait de qui compte mais ça ne voudrait pas dire que c’était faux. La joie illuminerait certains visages, glisserait sur d’autres, et répercuterait la tension de tous sur les vitres des bâtiments, sur les fibres serrées des rideaux de fer, sur les vibrations stridentes des mégaphones. Les porte-voix rendraient audibles la détresse, feraient oublier l’humiliation, essaieraient de maintenir avec force le rapport entre une parole et un nuage de fumée. Des yeux contractés trouveraient un appui, des peaux usées marcheraient et seraient soignées le temps d’une chorégraphie éphémère, la fatigue serait déposée au détour d’une rue qui comprendrait et délivrerait un regard réciproque : « Je t’ai vu ». L’État est partout dans la ville mais tord le bras des rues qui ne baissent pas les yeux devant ses costumes flamboyants,

l’État danse toute la nuit sur des pavés clandestins auxquels il dénie le droit mais prend l’argent. Pourtant ses pierres de rue existent, on marche tous dessus. Il y aurait irrémédiablement le moment de bascule où tous redeviendraient chacun, où la hiérarchie exercerait sa pression, où les visages se disperseraient, où les rues reprendraient leur forme de statue. Dans la ville désertée où le vent balaierait les oripeaux, soulèverait les poussières et peindrait un souvenir fait de sillons sur les surfaces de béton, subsisterait un être humain assis dans un croisement, qui gênerait indéfiniment le passage, et refuserait l’anéantissement.   

À pleines mains

Regarde, c’est là que nous creuserions à pleines mains, nous aurions de la terre plein les doigts. Nous y planterions nos voix vives pour les faire grandir. Elles pourraient prospérer au milieu des cadavres d’oiseaux, les débris d’insectes. Les lombrics les tresseraient entre elles pour en faire un chant, muet encore.
Nous laisserions le silence faire son œuvre et danser entre les plaies ouvertes du sol.
Nous repèrerions de loin cette clairière qui attend son heure. Tu sais, là où le soleil s’écoule en pluie. Là où il perce l’ombre et la glace. Là où les animaux se glissent la nuit. Cet endroit précis où les forces semblent se recentrer, où l’énergie jaillit de ne nulle part. Là où croît cette épaisseur du mystère, le bourdonnement tellurique à peine tremblé. Si tu tends l’oreille, tu l’entends jusque sous l’écorce des arbres, ce souffle dense et tiède dans l’exigu des choses. Il est là, dans le battement intense, le renflement doux.
C’est cette rumeur qui monte et gronde, s’augmente de nos émotions. C’est là où nous irions quérir à la fois une paix et un espoir. C’est là où nous irions arroser chaque jour nos humeurs pour les nourrir de joies et nous arracherions les mauvaises herbes de colère ou de rancoeur. Nous verrions fleurir nos vœux et deviendrions ce que nous aurions toujours du être.

Ecoute
Ecoute ce que le ciel convoie
Ecoute ce que le vent te veut
Ce que tu n’entends pas de prime abord
Ce que tu devines dans l’obscurité
dans l’opacité du langage
dans le silence qui oblitère
Ecoute ce que tu ne sais toi-même
prononcer
Ecoute ce qui devrait te guider
Ecoute comment te conduire
à destination
là où les traces retentissent à l’oreille
où les pluies laissent un sillage
au cœur de ta sécheresse
là où tu te laisseras grapiller le cœur
Ecoute si tu n’es pas sourd aux extensions
musicales de l’inaudible
si tu te laisses bercer par la dimension
fleuve du silence
Ecoute car c’est dans le mystère des choses
que tu te trouveras toi-même

Le photographe et l’oeil

Chambre noire. Bains chimiques, l’image s’imprime sur le papier qui flotte. Lumière rouge. Voix basse.
Le photographe dialogue avec son propre oeil.

Le photographe : Pigments ou pixels parfois, mon oeil, tu fais semblant de ne pas distinguer. Tu te perds dans les noirs, dans leur profondeur.

L’œil : Je suis décidé, je me décille à mesure que je pénètre dans les noirs. Entièrement. Je m’y fonds. Je deviens le noir. Toi, tu restes en bordure. Tu te raccroches aux gris. Tu ne te laisses pas absorber facilement.

Le photographe : Je suis attentif au motif, à la forme, à l’architecture, à l’esthétique. Mais surtout, je m’applique à traverser les moments qui s’offrent, là où se trouve aussi la vie. Toi, tu ne prêtes attention qu’à l’abîme du noir.

L’œil : C’est faux, offre-moi la couleur et je jubile. Ma pupille s’exerce à voyager dans toutes les demi teintes, dans toutes les nuances. Je bois le souffle de la couleur, je m’emplis d’elle. Vois comme ma pupille se dilate, j’y fais entrer tout un univers.

Le photographe : Mais c’est le mien ! Tu t’appropries ce que je vis, tu restitues au mieux ce que cerveau te dicte. Il te dirige comme je dirige l’objectif de mon appareil. Cet œil second, cette ouverture sur le monde. Entre toi et lui, je vois double.

L’œil : Les procédés techniques ne m’intéressent pas. Je veux juste l’ombre et la lumière. Je veux sentir leurs variations sur mon cristalin, je veux juste les sentir palpiter. Vois comme mon iris s’agrandit. C’est pour toi, pour que tu profites au mieux de ce qui t’es offert.

Le photographe : Merci mon oeil de t’ouvrir ainsi, de toucher de la pupille les émotions du monde. Sans toi, je serais aveugle, quel sens aurait ma vie ?

L’œil : Sans moi, tu aurais cette discussion avec ton oreille. Sans moi, tu serais peut-être musicien.

Le chasseur et l’animal

Le vent souffle à peine dans les feuillages des arbres. La lumière filtre à peine dans la clairière. Le chasseur vient d’abaisser son fusil. Il a tiré sur la fourrure qui courait à quelques dizaines de mètres devant lui. L’animal semble blessé.

L’animal : Pourquoi avoir tiré, je ne faisais que passer. Je ne faisais que traverser mon territoire. Vois ma plaie. Vois comme je saigne.

Le chasseur : Je ne fais que mon travail de chasseur. La battue a été organisée de longue date. Vous êtes trop nombreux. Vous pullulez. Vous mangez les cultures. Vous êtes néfastes, des parasites dans cette forêt. Vous faites peur aux enfants qui la fréquentent.

L’animal : Nous ne voulons de mal à personne. Nous ne faisons que vivre, nous nourrir. Nous nous tenons
loin des humains. Nous ne cherchons pas les conflits. Nous sommes des êtes vivants, comme vous.

Le chasseur : On nous rabache le vivant, ce qui l’est, ce qui ne l’est pas. Ce qui a droit de vie et de mort sur l’autre. Le vivant est ce qui respire sans piller son voisin. Mais vous, vous mangez ce qui ne vous appartient pas. Contentez-vous de glands, de sorbes. Laissez les raisins aux vignerons, les figues dont vous vous gavez aux cultivateurs. C’est leur gagne-pain. Vous n’avez pas besoin d’argent, vous. Vous n’êtes que des bêtes.

L’animal : La nature est à tous. Les arbres ne vous appartiennent pas plus qu’à nous. Nous ne faisons qu’emprunter les voies que vous avez marqué d’une croix, nous ne faisons que dénicher, creuser de nos groins la terre meuble pour trouver des racines, nous mangeons le sauvage. C’est vous qui vous accaparez les arbres, les fruits.

Le chasseur : Sans nous, ces arbres n’existeraient pas, nous les avons perfectionnés, nous les avons soignés, c’est grâce à nous s’ils portent des fruits. Vous nous volez.

L’animal : Le vivant ne vous appartient pas. Les fruits ne vous appartiennent pas. Et vous en avez assez pour vous. Vous pourriez les partager avec nous. Nos besoins ne sont pas les vôtres. Nous nous satisfaisons de peu. Nous pourrons partager les fruits. Nous sommes indispensables dans la chaîne du vivant. Aussi indispensables que les mulots ou les rapaces.

Le chasseur : Les mulots, nos chats les mangent. Les rapaces nous débarrassent des importuns, ils sont
beaux à voir dans le ciel. Ils sont décoratifs. Mais vous… Vous êtes surtout bons à manger. D’ailleurs, vous devriez être mort à l’heure qu’il est.

L’animal : Je ne vais pas tarder si vous vous acharnez, ma plaie saigne. Je me vide. Je ne suis qu’une pauvre laie. Epargnez au moins mes petits. Qu’ils grandissent, qu’ils s’ébattent. Vos petits, vous les préservez de la mort, n’est ce pas ?

Le chasseur : Oui, nos enfants sont notre avenir. Ils meurent seulement en temps de guerre.

L’animal : La guerre ? C’est quoi ?

Le chasseur : C’est tuer ses ennemis, jusqu’au dernier, enfants compris. C’est tuer pour ne pas être tuer.
C’est pour garder nos droits sur cette terre.

L’animal : Alors c’est une guerre que vous menez contre nous…

Des images

C’était un mirage sans doute. Une image mais floue, que l’on déflore d’un œil suffisamment perçant, un oeil comme une lame. Une image comme une peau que l’on s’empresse de dépecer. Peu à peu, la pellicule en surface s’en va. Il suffit de peler suffisamment. Alors on atteint le cœur des choses.
En fait, on pourrait voir avec les mains plongées dedans. La façon un peu sale de voir vraiment, aussi avec le ventre. Elle sait qu’on ne peut parvenir loin qu’en y mettant les doigts, qu’en se confrontant au sang. C’est là, dans la chair et le sang qu’elle y voit clair.
Je dois exercer ma vue. Voir en profondeur. Ce serait comme développer un don de clairvoyance, tu vois ? C’est une histoire de vision au-delà des apparences. Parce que ce que tu aperçois n’est qu’apparence. Je sais, dit comme ça, ça a l’air con. Tellement une évidence.

Ce sont les aveugles qui voient le mieux car ils ont acquis une sorte de double vue. Je devrais me crever les yeux mais je n’en ai pas le courage alors souvent, je les garde fermés. Je les ouvre seulement pour moi-même.

Elle ignore la pelure de peau qui recouvre les souvenirs. Ils sont un cahier d’images foutraques, bordéliques, consultables à l’envers, ou au hasard. Feuilleter de façon aléatoire, c’est bien aussi, pense-t-elle.

Merci mon dieu de placer autant de faits réels dans mes mirages, autant de réalité dans mes déserts. Elle ignore exprès que les souvenirs ne sont qu’une version revisitée des choses, qu’elles n’ont de réalité que l’apparence sensorielle, qu’elles sont aussi éloignées émotionnellement du réel qu’une oasis. Mais elle fera semblant d’y boire. Elle fera semblant d’y croire.

Nager

La vie c’est se jeter à l’eau. Grand bain. Grand bassin. Grande brasse. Coulée. Pleine voie de pleine mer. Il faut savoir nager.
Moi je ne sais pas bien nager. Quand j’ai passé mon bac, mon prof a dit « c’est le retour des naufragés ». La honte.
Quand j’avance on dirait que je recule. Au mieux je flotte.
Je flotte mieux loin de la foule.
Elle a son regard qui se perd dans le bleu. Avec le blanc c’est la meilleure couleur pour se perdre. Elle le sait, elle l’a expérimenté dans plein de bleus différents. Là, elle cligne de l’œil au fond du ciel. Pour y trouver quoi ? Un semblant de reflet de la mer, ailleurs.
Longtemps elle a cherché un message dans une bouteille. Quelque chose qui lui serait destiné. Une bouteille avec des voix à l’intérieur.
Elle entend d’ici la voix de la mère. « Ne te noie pas dans un verre d’eau ». Mais c’est en se noyant qu’on trouve du neuf, parfois. C’est en se broyant à la vie. En se cognant à défoncer les parois, à s’enfoncer la tête sous le mur de la mer. Tu ne crois pas ?
J’essaie de surnager mais je ne fais que couler.
Celui-là aurait dit qu’avant le message, il faudrait boire le contenu de la bouteille. Cul sec. Et sel et sable avec. Et toute la mer. « Tu sais boire, non ? »
Elle aurait aimé qu’on lui apprenne à nager. Au lieu de ça, on l’a balancée par-dessus bord. Et vogue. Et devient. Et vit. Ou survit.

le jour de l’homme filmé sur le quai de la télé …

Il y aurait un homme, son café du matin, son travail son salaire son loyer. Elles vivraient avec lui, la grande femme blonde et la petite fille aussi. Ils auraient des fenêtres dans l’appartement pour le jour, pour la nuit, pour les voitures pour les piétons pour les chiens et tous les bruits vivant dans la rue.

Il est sur le quai et c’est sûrement le soir. Il a un long manteau noir, un trois quart épais, lui descend jusqu’aux genoux, peut-être même un peu en dessous.

Ils auraient une porte pour tous les entrer et les sortir… ils diraient les : Ah te voilà ! ça faisait bien longtemps, depuis quand déjà ? les reviens plus souvent les fais bien attention à toi surtout sois prudent. Aussi les mots tamisés des habitudes : à ce soir, à tout à l’heure, bonne journée.

Sa longue écharpe coupe un grand trait blanc sur le noir du trois quart.

Ils auraient des amis, pour aller courir, pour se promener, pour rire, boire, s’attabler, pour discuter… Ils auraient des fous-rires, de longues journées, des visages lassés, des rêves et des regrets, ils auraient papa tu me portes je suis fatiguée, ils auraient des disputes des colères des joies des secrets des espoirs des déceptions, les espoirs refleuriraient, ils auraient la vie ordinaire. Ils penseraient parfois le temps c’est si longtemps, parfois le temps c’est si usant, parfois le temps on s’ennuie parfois le temps heureusement on n’y pense pas tout le temps !

Elle a l’anorak rose, celui qui fait doudoune avec les petits bourrelets doux à toucher. Elle a la capuche relevée et les cheveux blonds dépassent sur les bords et sur le front.

Ils auraient le bois préféré, le parc pour aller jouer, le petit bassin aux lumières comme des papillons dans l’eau. Les roues du petit vélo grignoteraient le gravier quand il la pousserait. Ils riraient. Ils auraient parfois des heures qui passent toutes douces d’autres en trop, des heures superflues. Ils auraient quand on se prend dans les bras ils auraient leur vie ordinaire.

Il lui caresse la joue et sa main est mouillée. Il lui parle des mots qui ne s’entendent pas. Il se retourne qu’elles ne le voient pas pleurer. La petite bafouille peut-être : tu reviendras vite papa ? Les mains sur ses épaules veulent lui faire une armure contre la peur et les larmes, un mur contre le partir à la guerre des enrôlés.

Il y a des vies blessées sur le quai d’une gare à la télé.