Le promeneur et l’odeur

Un homme marche dans une forêt dévastée, des souches brûlées, un désert de branches noires, une
odeur s’enracine , elle s’intensifie, elle se propage …jusqu’à lui.
le promeneur. — qui suis je dans ce chagrin? Je te sens, tu me suis dans les traces de suie ou je te suis dans le noir d’os de branches calcinées.
l’odeur. — es tu si fier de m’inspirer? d’incorporer l’incendie dans ta gorge dilatée?
le promeneur. — je retiens mon souffle, je voudrais courir plus vite que toi, m’enfuir, te semer aux quatre vents, tu me poursuis, tu gravis par les pieds mes muscles tétanisés, j’avance fakir sur un tapis de feuilles cautérisées.
l’odeur. — crois tu que je sois encore la vie? acceptes tu nos empreintes irradiées?
le promeneur. — brume ou fumée, viens tu de la terre ou descends tu des cieux? Obsédante, irradiante, mendiante, tu tourbillonnes de poussière en particules, tu éclos en capsules, corps volatile, invisible.. je voudrais te saisir dans mes mains, te pétrir et éclaircir la forêt des brûlis ancestraux. J’invoque une cérémonie où tu serais encens disséminé, éparpillé.
l’odeur. — laisse l’humus moisir dans les cendres, laisse toi descendre dans les exhalaisons des calcinations. Je suis celle qui annonce l’alchimie. Chacun de tes pas me soulève…
le promeneur. — je pleure les cèdres, les peupliers, les châtaigniers.. à tes combustions se joignent la saveur primitive de leurs sèves. Sucrée et âcre, tu coules sur mes joues, je laisse s’écouler tes flux, serpent sous les feuilles mortes de ma peau
l’odeur. — oui, je suis la vague noire qui recouvre et découvre les souches pour que tu te souviennes
le promeneur. — viens contre moi, viens frotter tous les pores de mon corps, viens te glisser dans mes cellules, j’embrase tes cils vibratiles en une infinité de brindilles calcinées, je te respire ensemble, le souffre s’insinue, ardeur dans le chaos du corps. Tu es là à l’instant où l’allumette craque en même temps qu’une étoile s’allume. Tu agglomères le pur et l’impur, tu sens la mort en même temps que la vie. Enlace moi comme je t’enlace, embrasse moi, comme je t’embrasse, console moi comme je te console, ensemence moi comme je t’ensemence
l’odeur. — je divague dans le sillon que tu traces.. tu remues le sous bois où le lichen pulse je fonds dans tes poumons où le respir expulse
le promeneur. — inspir…expir…inspir…expir…inspir…expir
L’homme marche en respirant fort et derrière lui, des feuilles commencent à reverdir.

Deux voix

Elle regardait le centre de la lune, comme un astre qu’elle portait dans son ventre, rond, brûlant, humide avec des cratères et de l’eau en abondance. Elle caressait le vivant sous son nombril dévasté, la lumière traversait la peau et fendait l’espace en une cicatrice sanguine.

« tu m’entends, je t’appelle petit pois, petit bois derrière chez moi. La peur ce soir perdue dans les mots que tu as abandonnés sous le lit. Debout, tout est noir, je t’appelle, les lettres sont des ogres, je suis avalée par deux voyelles..Ou …Ou… Ou…. La fenêtre s’est ouverte et la nuit est rentrée dans ma bouche. Je mâche l’obscur jusqu’à le rendre à la poussière. Je marche l’obscur jusqu’à le rendre à la lumière. Où suis je? Je t’appelle …Ou …Ou… Ou…. »

Elle renversait son corps à l’envers du décor pour retourner dans les coulisses. Elle voulait retrouver celle qui s’était échappée au moment même où la lune s’était levée, rouge, gonflée, exaltée, derrière les rideaux. Elle croyait au crépuscule entre chiens et loups pour mettre au monde le désastre et le destin d’un astre. Elle s’enfonçait dans de petites bulles d’excroissances, d’effervescences, de lucioles et de broussailles.

« tu n’es pas loin, je te sens , tu pues le sous bois, l’humus noir, les souches dévorantes, tu fourmilles d’idées, tu calligraphies de brindilles ma cabane cérébrale, je t’appelle …Ou …Ou… Ou…. tu ne m’entends plus, je m’accroche aux araignées, à leurs broderies, point compté, point de croix, petit point… tu as disparu dans les trous sombres où s’enfoncent mes doigts. Attends moi »

Elle tissait l’obscurité avec du fil d’or, l’enlaceur des mondes dormait tout contre elle, belle au bois dormant, elle s’endormait au centre de son visage circulaire où tournoyaient des comètes. Le sang gorgeait le noyau de la lune qu’elle portait en elle, sanguinaire.

« tu craches la terre décomposée entre tes dents, je cherche les débris, les cadavres, les exsudats, les signes, les frottis, les phylactères racinaires, en brouillon sous le sol, enlacés, embrassés, ensemencés dans des nids infinis, points croisés, entrecroisés… je t’aime, je nous aime, je suis la même et l’ancienne et la nouvelle »

Elle s’étourdissait dans la clarté d’une clairière d’une éclaircie, tout vacillait sous ses pieds sous la terre, elle était grenade dans la nuit, un fruit luminescent dans les entrailles. Elle ouvrait la forêt en brassées de lumière.

Nous irions promener nos corps contenus et nos visages relâchés – les dents découvertes.

Nous ririons en ramassant des pins, dans la forêt rapace, au bord du ciel. Nous irions lécher la sève des arbres, cueillir le jasmin de nuit qui diffuserait son parfum en plein jour. Nous tâcherions d’être gais et limpides et nous rangerions nos tristesses rabougries au coin d’une rue sauvage.
Les volets sont ouverts comme mon coeur l’est à chacun de tes mots.
Nous grattons une allumette, l’odeur de brûlé s’empare de nos poumons et nous reniflons nos ambivalences au milieu d’un cri d’enfant doux et dense à la fois – étreinte océanique.
Le ciel nous prie de nous étendre et d’accueillir les sentiments disponibles, sans frais.
Nous dessinerions des chemins à la craie sur le sol tonique des routes sans mères.
Nous déciderions d’emprunter une voie ou une autre, le rein prêt à rebondir face aux brisures des âmes juxtaposées.
Nous ne nous accrocherions ni au convenable, ni à l’amertume, le coeur tout dehors, nous nous ferions du bien en caressant le juste et le tendre.

Question
Qu’est-ce qu’un jardin ?
Une promesse d’avenir, sans cesse renouvelée.

Et tandis qu’on arrête les jardiniers
La promesse ?
C’est une friche inculte que je délaisse,
que je délaisse sans aucune échéance.

Question
Qu’est-ce qu’une fleur ?
Un très léger tutu dans un ballet de couleurs.

Et tandis qu’on détraque les saisons
Les fleurs ?
Les couleurs que je fais éclater dans tous mes souvenirs,
que je fais éclater en les fouillant des yeux ;
dans ma mémoire,
je les fais éclater
jusqu’à ce que je les vois toutes.

Question
Qu’est-ce qu’un océan ?
C’est un trop-plein de tout qui déborde par vagues

Et tandis qu’on déboussole l’océan
Les vagues ?
Ce sont des boomerangs que je lance,
ils reviennent ;
que je lance,
ils reviennent, sales, de plus en plus sales ;
que je lance, ils reviennent
jusqu’à ce que tu comprennes.

Juste une journée

Je suis une humaine
J’aime bien
J’ai des rivières, j’ai des cours d’eau paisibles, j’ai des torrents, j’ai des fontaines
J’ai des orages cévenols qui grondent et depuis tout au fond viennent taper jusque sur la paroi de ma peau
Depuis le jardin je traverse la danse de ma journée

Le ciel est clair, l’air doux fait des volutes sur mes bras, l’eau sort de moi au goutte à goutte
Je suis nulle en jardinage
J’aime regarder les herbes sauvages et puis les laisser là
J’aime qu’elles trouvent leur chemin partout
Ce n’est pas fou une herbe qui est libre

J’ai le corps de quelqu’un qui n’est pas d’accord
Je n’ai pas de cancer mais je m’empoisonne à ma manière
En équilibre détendue sur ma terrasse
J’inspire et j’expire,
deux mouvements pour faire entrer un problème puis l’exfiltrer de suite
-ça dérange qui l’indépendance à la fin ?

La pie entre en trombe dans le séquoia, qui en crache la poussière accumulée par le vent hivernal
Je me demande si les oiseaux toussent
Quand on étouffe et avant de devenir bleu sous nos plumes, écorces de singularité, veines vivantes
Près du seuil de la mort, quand on arrive à sa hauteur et qu’elle s’agenouille en silence
Est-ce que les derniers souffles sont comme toussés, et sont entendus ?

Aujourd’hui mon sang bout
C’est bien
Parfois c’est à cause de la vase d’hier qui bouchent mes artères mais pas là, hiérarchiser la détresse n’a pas sa place et les eaux usées s’évacuent discrètement
Par la bouche, par les yeux, par la pensée sort la boue ; c’est bien foutu comme on refuse de mourir
Mon corps est humain et sauvage
Mais il n’est pas fou
Desserrer mon poing des herbes
Et juste une journée, pour toutes les journées, laver la vie

Petite fille

Petite fille
j’ai une confidence à te faire
une confidence
harnachée à la rage
qui va t’arracher
t’arracher au ciseau de la pensée
t’arracher à la lame du silence
t’arracher au sécateur de la fatigue
t’arracher aux mains de l’enfance
qui tranchent ton cou à la hache
t’arracher à la kalache de la mémoire
attentat cérébral à perpétuité

Petite fille
j’ai une confidence à te faire
une confidence
qui va donner
peau
peau
peau
sang
chair
souffle
souffle
souffle
langue
bouche
corps
corps
corps
à tes mots

Petite fille
j’ai une confidence à te faire
pour que tu
que tu parles
pour que tu
que tu cries
pour que tu
que tu pleures
pour que tu
que tu décolles 
les cicatrices 
dans ta chair
pour que tu
que tu tues le monstre 
dans ta tête
pour que tu
que tu exploses brises fracasses
les barreaux des non-dits
rouges poing, rouges bite, rouges ventre

Petite fille dans mon ventre
J’ai une confidence à te faire
à nous faire
je t’aime
enfin

Le cambodge

1977
De la fumée au loin. Maman m’a expliqué . Une fois, deux fois, dix fois.
Maman m’a répété.
Si tu les vois, réfléchis pas, cours. Fuis.
La fumée, c’est eux.
Je suis encore loin. Je me retourne et je cours, je cours, je cours.
Vite, encore plus vite . Loin, encore plus loin. Je fuis. Je fuis mon village. Je ne
réfléchis pas. Je fuis.

1981
À mon arrivée, je comptais le temps.
Au début, je faisais des traits. De petites lignes bien droites gravées sur la
pierre. 4 verticales 1 horizontale par-dessus.
Maintenant le mur est rayé, complet.
Maintenant je suis un homme. Chef de quartier du camp.
Le camp protège, paraît-il. Les barbelés aussi ? Plus personne n’entre.
Personne ne sort.
Des milliers de survivants dans ce camp. Tous réfugiés. Le camp est un refuge,
c’est bien. C’est ce qu’on nous dit.
Je n’ai pas revu mes parents. Ne pas penser. Agir. L’eau. La nourriture. Les
vêtements.
Survivre. C’est ma loi.

1984
Dans la cale du bateau. Cinq. Juste cinq.
Cachés, agglutinés. Pas de bruit. Surtout pas d’air.
Autour, des caisses. Des containers empilés. Des rouges. Des verts. Des bleus.
La tête penchée sur le côté, une paille dans la bouche, j’aspire.

Juste cinq pailles. Une chacun. Une fente dans la coque. La longueur d’une
paille. Quinze centimètres de survie.
Ne pas bouger. Inspire. Expire. Pas trop fort. Ne pas avoir peur sinon je meurs.
J’ai faim. J’ai froid . J’ai soif. Ne pas lâcher la paille. Inspire. Souffle. Doucement.
Ce bateau nous emmène. Où ? Zéro question. Respire c’est tout.
Ne pas penser. Mes doigts tremblent. Tenir. La bave coule le long de la paille.
Survivre. C’est ma loi.
Combien de jours sans bouger ? Odeur abominable. Mélange de merde, de
pisse, de sueur, de mort. Mon voisin de gauche, mort. Sa paille est tombée.
Il a fermé les yeux. Mon voisin de droite, froid, les yeux grands ouverts. Il sourit
à sa mort.
Surtout ne pas dormir. Inspire. Expire. Plus que trois. Ne pas réfléchir. C’est
maman qui l’a dit. Ça fait si longtemps.
S’habituer au roulis du bateau. Prier. Demander à Dieu. Pas de tempête.
Survivre. C’est ma loi.
Plus que deux. Celui d’en face a vomi. C’est fini.
Ne bouge pas. Ne pense pas. Des images dans ma tête. Une femme me parle.
Un feu. La fumée. La fuite. Non. Efface, les souvenirs. Fabrique un futur. Ne
lâche pas la paille. Pisse toi dessus.
Pas de larmes. Inspire. Souffle. Ne dors pas. Ne réfléchis pas. C’est maman qui
l’a dit. Mais c’est qui maman ? C’était quand ? Ça fait si longtemps.
Survivre. C’est ma loi.
Paris. On m’a dit Paris. Je suis sorti. Seul. L’autre est mort aussi.
Plus que moi . Moi et le froid. Pas de chaussure. Des journaux autour des pieds
froids. L’endroit est froid. Il pleut blanc et froid. Jamais vu ça. Immense. Des
maisons à étages.
Une seule pensée, toujours la même, survivre. Avancer. Stopper les images. Le
blanc se dit neige. Un morceau de pain dans ma main. Un abri. Apprendre les
mots. Ici, personne ne me voit. Je suis transparent.
Survivre. C’est ma loi.

2007
Un accent qui fait sourire. Peu importe. Marié, deux enfants. Je nettoie le sol
au volant d’une machine. Je n’ai plus faim ni froid. Je gagne de l’argent. J’ai bien
appris la vie d’ici.
Parfois, seul dans un coin, je pleure et je prie pour mon village et mes parents.
Pas trop souvent pour rester vivant.
Les souvenirs, les images envahissent mon âme. Je laisse la porte ouverte.
Je vis. C’est ma loi.

2011
Dieu m’a écouté. Je lui ai tant parlé.
Retour au Cambodge. Chez moi ? Mon pays ?
Mon cœur s’affole. Mon pied foule la terre rouge de mon village. Encore
quelques pas…
Elle est là ? Elle est là. Elle est là ! Je l’ai toujours su.
J’écarte les bras.
Et la vieille femme qui vit sans ses dents.
Et la vieille femme s’y jette dedans.
Et la vieille femme pousse un cri strident.
Cette vieille femme que j’appelle maman.

On dirait ma bouche

On dirait que je serais une image, un effet transitionnel d’un esprit plaqué sur du papier. On dirait que je me découperais selon une ligne verticale pour me séparer en deux côtés, ou alors que je me replierais sur moi-même.
On dirait que quelqu’un cracherait son chewing-gum entre les deux moitiés de moi-même. On dirait que ça me collerait de l’amour entre les parties visibles du visage.
Là, à l’endroit exact de la bouche, sur les lèvres se déposent un baiser chaste qui hésite, qui a l’air de ne pas vouloir. C’est une autre bouche, celle qui a mâché le chewing-gum, celle qui se refuse à laisser plus de salive.
Mais là, on dirait que la salive arriverait par flots continus, par cascades, que ma bouche en serait remplie, qu’elle boirait tout et que cela déplierait la photo de mon visage, que ça le remettrait dans le bon sens, avec ma bouche en plein milieu.

Ephémère

Nous souririons à la vie et nous nous amuserions de rires et de plaisirs en observant les étoiles filantes dans la nuit et puis au grand jour, sous la lueur du soleil levant, nous envolerions nos maux au ciel qui les saupoudrerait de teintes opalines. Nous aurions la prétention de rien, ta main dans la mienne. Nous dessinerions juste des mots heureux.
Nous danserions sous la pluie, sous l’écume des jours qui passeraient et il pousserait des nénuphars délicats dans nos cœurs qui grandiraient lentement comme toutes ces Fleurs du Mal que nous ne voudrions pas voir noircir puis ensevelir notre tableau d’amoureux.
Un mot lourd vient de tomber, il fait du bruit à terre, il a même rebondi dans la pièce à coté et nous nous taisons. Dans un grand silence, il revient en fracas rouler à mes pieds. Je n’ose le ramasser de peur qu’il ne m’explose au visage lacérant jusqu’à ma dignité. Mais je le vois. Il me dévisage avec sa Majuscule malhabile et ses minuscules déshabillées, démasquées qui tentent de fuir lâchement et qui s’agrippent les unes aux autres entre consonnes et voyelles. Je fixe chaque lettre d’un regard acéré. Une à une, elles s’impriment dans ma rétine, reflétant la noirceur du monde. Et toi, toi tu disparais, brumeux, lointain, fuyant, insignifiant sous la gomme à immondice.
Au bruit terrifiant, nous n’aurions pas bougé. Blottis là, l’un contre l’autre dans notre lit d’alcôve, nous aurions attendu. L’orage gronderait, lointain.
Et tous les mots seraient tombés sans salir les murs et le parquet de notre cage dorée. Nous aurions mis nos mains sur nos oreilles pour couvrir tout ce sale obscur et nos corps cotonneux se seraient endormis, une fois encore, se mêlant l’un à l’autre. Et nous rêverions la candeur d’un matin-crépuscule, promesse insaisissable d’un lendemain sans fin et nous continuerions à caresser la plume et colorer des arcs en ciel, insouciants sous la lune.
Mais le mot est tombé.

La danse

Nous danserions sous la voûte céleste. Les notes endiablées nous transporteraient dans la folie d’une farandole ou d’un forró, improvisés sous ce kiosque à musique sans mesure. Les mouvements de nos bras raconteraient nos rêves, nos mains rythmeraient nos espoirs et nos jambes s’animeraient pour redessiner l’univers, partir à la chasse aux étoiles et réinventer la vie. Les pas de danse nous emmènent toujours vers un ailleurs ou un exil en fête. Ils serpentent à travers la beauté du monde et nous élèvent dans leur ronde comme des oiseaux délicats. La valse fait voler les volants des robes qui virevoltent au rythme des pas dans l’air léger. Et, dans nos arabesques éphémères, ils nous rapprochent du ciel au bord du monde. Nous recommencerions inlassablement. Nous chercherions notre style dans les pleins et les vides, dans la gesticulation chorégraphique de nos corps libérés, dans nos yeux grands ouverts. Nous trouverions notre harmonie au milieu de l’encombrement de la Terre.