L’étrange promenade

Après son étrange promenade, il rentra chez lui les yeux remplis des choses mystérieuses qu’il avait vues : des poussières d’étoiles, des créatures fabuleuses, des fontaines magiques et leurs gerbes d’eau gigantesques, des plantes rares.


Un artiste aurait battu des mains devant tant de féerie. Comment créer une telle œuvre : inimaginable, hors du commun, démesurée ? Tous les pouvoirs de la création avaient dû être réunis pour réaliser un spectacle vivant aussi grandiose.


Michel avait les yeux brillants lorsqu’il évoquait cette promenade merveilleuse. Il ne pouvait se détacher de cette expérience atypique si incroyable. Il s’agrippait à ses souvenirs, se rappelant précisément chaque détail. Il les évoquait à voix haute comme pour mieux en imprégner sa mémoire et refaire cette balade, que jamais plus, il ne lui
sera donné de revivre.

La suprise

Au grand étonnement de tous, elle arrivait on ne sait d’où et on ne sait quand. Elle ne prévenait jamais personne.
Parfois, elle se cachait dans une pochette devant laquelle on s’exclamait :
« Quoi ! C’est pour moi !? Vraiment ! Ça alors ! Qu’est-ce que cela peut bien être !? ». Pour les enfants, elle se glissait, par gourmandise, dans des œufs en chocolat. Elle adorait se dissimuler dans des boîtes et s’envelopper de papier aux couleurs brillantes et éclatantes.

A chaque fois, elle s’arrangeait pour que l’on s’extasie et que l’on ait du mal à y croire. Elle montrait des yeux écarquillés, une bouche bée ou bien les deux. Quelquefois, elle éclatait même de rire. Mais, il lui arrivait aussi de
verser des larmes surtout quand elle était mauvaise. Quand il lui venait l’idée de se mettre à table, le chef, lui, devait se mettre en quatre pour la concocter. Comme elle était d’un naturel joyeux, elle aimait également aller au théâtre assister à sa pièce favorite : La surprise de l’amour de Marivaux. Les vaudevilles, où elle figure en bonne place, avaient sa préférence.
Cette demoiselle imprévisible, arrivant toujours l’improviste, n’était aucunement blâmée pour son manque d’éducation. Bien au contraire, on l’accueillait toujours avec beaucoup d’enthousiasme et de prévenance. Il faut dire qu’elle faisait son effet là où elle arrivait particulièrement lorsqu’elle était de taille. Elle s’invitait, avec un plaisir sans cesse renouvelé, aux grandes occasions. Elle avait une prédilection pour les anniversaires et les fêtes de famille en tout genre. Cela dit, elle ne dédaignait pas non plus les soirées spéciales entre amis ou collègues de travail. Ce qu’elle affectionnait au plus haut point, c’était de débarquer, en catimini, sans raison aucune, comme çà, inopinément, pour pimenter et égayer le quotidien. Quand elle arrivait, il fallait bien évidemment la saisir avant qu’elle ne soit partie.

Sub.versive/sub.normale

Si j’étais un visage, je choisirais celui de l’inconnue, qui nous dépasse d’une épaule et s’absout dans la nuit, le long d’une ruelle, martelée de ses talons, de sa robe rouge qu’on aperçoit, lointaine, un halo de couleur dans ce qu’il reste de visible, dans ce champ de vision raccourci par l’obscurité, qu’elle seule égaye. Je serais ce mystère, les traits qu’on imagine un instant percevoir sans qu’ils impriment sur la rétine leurs contours définis, ceux qu’on espère familiers et la promesse fugitive d’un jour avoir l’audace, oui l’audace d’élever la voix pour interpeller le visage, enfin le rencontrer.
Si j’étais l’audace, je serais lettre manuscrite et enveloppe cachetée. Tous ces fragments de phrases qui croupissent de ne pas avoir été expulsés de la matrice de nos cerveaux, des neurones déjà mortes et infécondes, privées de leurs germes. J’inventerais les noms qu’on donne aux choses pour les faire exister, la révérence d’un substantif pour reconnaître la beauté : ce qui émeut.
Si j’étais la beauté, je me glisserais dans les interstices de la normalité, j’irais me loger dans les fissures des taudis et les fenêtres arrachées. Je déchirerais la toile de la cordialité, le tableau de campagne et des vies alignées. Je tendrais la main à la dissonance, au doute, à l’excès et à la luxure. Je poserais mes lèvres sur les corps voûtés, la graisse, les cheveux sales, les yeux gonflés et la rage.
Si j’étais la rage, je me voudrais orpheline. Aimée pour ce que je suis, pour la liberté qui exulte, pour les champs de coquelicot et les ruines. Pour la perte de l’humanité, ou son accomplissement, qui figurent les deux pôles de sa condition et le moteur de l’Histoire. Je serais apatride, j’abolirais les limites. J’aimerais pouvoir dire : je ne sais pas qui je suis et j’y tiens.
Si je savais qui j’étais, je serais sans doute moins soucieuse. Mais je ne saisirais pas la beauté de l’indéfini. La beauté de l’inconnue sans visage, des fragments de phrases qui croupissent, des fenêtres arrachées, des champs de coquelicot et des ruines.
Alors je dis : Je ne sais pas qui je suis.
Et j’y tiens.

C’est quand ?

Pudeur :
Les pétales tombent doucement
Dénudée, la fleur se meurt.
A côté d’elle,

La liberté :
Elle n’a pas fière allure
Sous sa coquille, ses traces gluantes.
Pourtant, elle vit en cet escargot
Qui a tout son temps. Jamais sans abri.
Sur sa route, il rencontre

L’enfance :
La rosée perle sur ses pieds nus
Cheveux au vent
Elle observe le monde.
Attend

L’adolescence :
La fumée d’une cigarette
Allongée dans l’herbe
Regardant les étoiles filantes
Faire des vœux à l’infini.
Buée de camouflage sur les vitres
Couverture nuageuse des émois
Nus
Enlacés
Seuls au monde
Bulle cotonneuse des premières amours interdites.
En nous un sentiment d’

Eternité :
Ta bouche chatouille ma peau
Elle engloutit mon sein
Tu t’endors collée à moi
Notre amour nous caresse.
Instant de

Bonheur :
Eclat de rires transperce de sa flèche le silence
L’arc de la joie se détend en humour
Sourire d’un mendiant,
Des grands yeux ébahis
Suspendus sur le fil du

Regard :
Phare lumineux par temps de joie
Boussole de la vie
Livre ouvert de ceux qui veulent se taire
Parfois il est noyé de

Maquillage :
Peinture des fenêtres, des murs,
Des portes de notre façade.
Ustensile illusoire d’illumination des

Autres :
Des mouches, agglutinées
Entre elles sur les vitres de ma demeure.
Cherchent juste à déféquer
Sur tout ce qui leur sert d’appui.
Se collent près de qui passe
Parasites ne servant à rien.
Allez dehors prendre votre

Envol :
Le fil des ans, la peau sur l’étendoir à linge
Espoir de voir sécher et retrouver sa fraicheur
Au vent du désir de jouvence.
Regarder les oiseaux
Ramasser une de leurs

Plumes :
Douceur du duvet où s’enroulent les rêves
Moteur à réactions des écrivains.
Sa légèreté biseautée caresse mes

Tatouages :
On a peint mon corps avec l’encre des blessures de ma vie.
J’ai ainsi écrit à ma peau.
Raconté les combats de mon âme
Je suis l’indienne de mes douleurs
La mort se dessine en noir et blanc.
Puis j’ai déposé de mes rêves, les couleurs
« impose ta chance, serre ton bonheur, va vers ton risque »
Témoigner, ne pas oublier
Ne pas se noyer
Dans

L’alcool :
eau polluée
Baignade interdite
Cascade
Risque de courants forts
Liquide transparent
Couleur de l’innocence
Coloré
Couleur d’un tableau
Flamboyant d’espérance
Traitre besoin d’évasion
Mon ivresse

Le voyage :
Maldives
Un balai de raies Manta
Tournoie autour de moi
Danseuses classiques
Silences hypnotiques
Des profondeurs
Marcher sur la douceur
De la langue de sable
Entourée d’une bouche
Cristalline est sa couleur
Immenses chauve-souris à table
Me mènent ensuite à ma couche…

Madame vous gâchez tout
il m’a lancé à la figure
pendant que j’absorbais doucement
les peintures entourées de poèmes
qu’il avait accrochées le long d’un trottoir
grillagé de Saint-Germain-des-Prés

Un oasis —j’avais pensé
en m’arrêtant devant ces couleurs vives et ces mots
sur le chemin du musée Delacroix où je me rendais
en quête d’un Graal pour survivre
au bitume que je foulais
depuis des mois
respirant du gris
recouvrant de larmes les trottoirs de Paris

Vous gâchez tout Madame
ça sonnait comme une alarme
(un parfait état des lieux
du désastre)

Il ressemblait à un sage
ce peintre au visage anguleux
à la peau burinée sous
barbe sourcils cheveux blancs
tout habillé de lin blanc
chemise veste pantalon foulard
col grand ouvert
corps long maigre élancé
un chaman égaré
à Saint-Germain-des-Prés

Qu’est-ce qu’il a vu en moi
quand moi je ne voyais que ses traits
de pinceaux ses marges
composites citer tout à la fois
Milosz Bobin et Rilke

Qu’est-ce qu’il a vu de moi
pendant que je glissais tout entière
dans son havre

Pendant que j’oubliais
le chaos de ma vie
mon impasse
mon errance à Paris
pendant que j’espérais ne pas
tout perdre
à force de ne pas
savoir choisir
entre deux
vies deux
amours

Pendant que je foutais
tout en l’air

Madame vous gâchez tout

Juste parce qu’il avait aimé
que j’arpente en silence
avec cérémonie
ses rouges et ses turquoises
son orange feu
la main sur le cœur
juste parce qu’il aurait préféré
que je ne lui pose aucune question

Un fou sans doute
mais j’étais si perdue
de folie
je ne voyais
que la mienne

Ça hurlait dans mes tempes
je marchais nue
j’étais transparente

A découvert
béante

Tout se voyait
tellement
tout
ce que je perdais
se répandait
s’offrait en pâture
à n’importe qui
et même aux sages
aux fous aux peintres
aux poètes je n’avais
plus personne
dépouillée de
tout

Et pour seule patrie
un gâchis ambulant
Il n’y a que moi
pour être torturée par un sage
je me disais regard figé
sur une dernière image
l’autoportrait du peintre
recouvert d’un poème de Pasolini
à jamais gravé dans le flou de mes larmes
« Je reviens d’une virée désespérée.. »

Séquences ciel

Au bord du chemin roule quelque chose qui ressemble à une pierre.
Elle pourrait s’envoler si on soufflait dessus. Alors je souffle dessus.
Le vent m’aide dans mon entreprise.
Rafale ou saccade, la chamade du cœur de la pierre, à brides rabattues. Blanc, le ciel bat son unisson.

Regarder le mont gardien de ses neiges jadis. Leur fonte en rigoles, en rivières. Une berceuse à tremper entre deux rochers avant l’heure de la sieste. S’approcher des cimes, troisième à gauche derrière l’écran total des sapins. Ici, étang à poissons, ciel à rapaces, le pressentiment d’un orage à venir dans la zèbrure du jour.

C’était au bord du lac, bientôt la nuit, bientôt le soleil fondu au fond. Gesticulent les lézards, leur dernier soubresaut. Tout se cache, chassé par l’unique coup de balai de l’obscurité. La poussière sous le tapis d’herbes.

Comme si la lumière naissait dans mes mains
Comme si la chaleur allongeait le pas sous les miens
Comme si la caresse du soleil soudain s’impatientait
Comme si chaque silence me poussait entre les lignes de vie comme un arbre
Comme si le vent soufflait sur mes feuillages pour y voir de la vie
Comme si chaque pensée passait d’une main à l’autre, un tressaillement dans les branchages
Comme si chaque chose était à sa place au bout de mes doigts
Comme si chaque image à toucher y trouvait son juste révélateur
Comme si chaque parole déjà bue revenaient naître dans mes mains
Comme si dans le creux de mes paumes pouvait surgir une source
Comme si tu pouvais y boire comme un animal sans peur
Comme si ta langue léchait mes mains d’une soif oubliée
Comme si chaque sensation volait une part de moi pour la distribuer
Comme si tu pouvais saisir au vol chaque parcelle de ma peau
Comme si tu pouvais faire tien chaque énoncé de mes ongles
Comme si ton visage apparaissait ici juste entre mes deux bras d’appelante
Comme si l’invoquant de mes mains il était là l’instant d’après

Savoir

Brûlée. Marquée au plus vif de la chair.
Précisément là où l’on ne sait plus à quoi tenir. Mais tenir bon. Mais persister. Mais dénombrer une à une les heures. Démembrer le temps, ses tenailles, ses tiraillements.


Savoir tracer ses propres lignes, savoir traverser les voies sans vérifier leur horizontalité, sans hésiter et se
laisser glisser sur le chemin.
Savoir se perdre en route sans prendre la mesure précise de l’écart qui nous éloigne.


Savoir percer à jour les écrans de pleine nuit, savoir les ouvrir en deux dans le sens du coeur ou celui du vent, c’est du pareil au même.
Savoir se laisser porter loin, au delà des limites, au delà des fortunes et des infortunes, au delà des frontières imposées.


Savoir avouer à tel, savoir ouvrir la bouche et lui dire ce qui n’a pas été dit, savoir faire fi des pudeurs qui
emprisonnent.
Savoir vouloir peut-être encore. Tout et son contraire. L’impossible et l’irréel. Le plein et le vide.
Savoir attendre l’inattendu, savoir le reconnaître à son visage incertain, à son regard éperdu.


Savoir plier sans rompre tout à fait, savoir se coucher dans ses propres béances, savoir choisir ses ailleurs.
Savoir délier ses propres vérités.
Savoir bercer les émotions comme on les enfante.
Savoir pleurer, hurler, jusqu’à ce que. Si loin. Sans se retourner. Avant, bien avant. Et surtout sans regret.