Le derviche tourneur

C’est dans le silence de nos vacarmes que le monde nous offre sa couleur.
Et c’est dans ce silence que je me tiens.

Le vent impose aux feuilles des platanes d’inkaya et des abies leurs folles danses désordonnées.

Sur mes paupieres maintenant fermées, leur image poursuit son mouvement.
L’air chaud me submerge.
La mémoire résineuse s’imprégne en moi.
Les brindilles tapis sous mes pieds craquent leur petit corps déjà meurtri par la chaleur de l’été.

Et je ne sais précisément ce qui commande à mon corps, mais j’ouvre grand mes bras à l’image de l’inkaya, et je tourne autour de moi-même comme un soleil caché.

Entre mes bras, je voudrais tout rassembler, tout embraser, en ne gardant que le meilleur de ce monde, en rejetant le pire, loin.

Je deviens faqir et je tourne tel un derviche, je tourne et je tourne et je tourne pour rattraper la course de la terre.
Le monde devient vacarme et trône en moi un silence de paix.

Il n’y a plus rien que je veux garder pour moi, je rends tout à la terre et à ce monde.
Il n’y plus rien de manquant au fond de mon âme, aucun pays, aucun amour, aucune âme.

Je fais partie de ce monde et sa beauté m’annihile.

J’ouvre les yeux et tout me paraît immobile, comme spectateur de ma propre danse.

Je suis le monde en mouvement et il est moi.

C’est un jour de Noces.

Si je me présentais

Si j’écrivais ce post, nouveau sur ce groupe, soit je mourrais de honte, soit j’affrontais ma peur.

Si j’affrontais ma peur, soit je décrivais mes maux soit j’écrivais ces mots.

Si j’écrivais ces mots, soit se dessinaient ces quelques lignes, soit naissait ce texte, alambiqué.

Si ce texte naissant, laissait place à ma présentation, soit je me disais soit je vous disais: bonjour !

Si je vous salue, soit je vous remercie, soit je vous lis et me tais.

Si je vous lis et que je ne me tais pas, soit je fuis, soit j’écris.

Si j’écris , et que je vous lis, alors je vous dit.
Merci pour ce groupe et bravo pour vos mots. Merci pour la chance.

Et bonjour !

Quand quelqu’un dit
(N’allume pas la lumière !)
moi je l’entends
/ma mère/
dans l’obscurité
baignant dans le rouge
de ses poignets tranchés
(Va chercher ton frère !)

Quand quelqu’un dit
(Calme-toi ça va passer !)
c’est lui que j’entends
/mon grand-père/
au jardin d’enfants
ma chute du toboggan
mon poignet cassé
(Tu ne diras rien à ta mère !)

Chaque lumière
obscurcie
me rappelle
ce petit matin
/à moins que ce ne fut
la tombée de la nuit/
où nous avons fui
les créanciers
de ma mère
laissant là
la maison
et notre vie
dedans

Chaque fois
que quelqu’un me quitte
une bille de verre
légèrement bleutée
me dégringole
dans la poitrine
(Quand on sera loin
l’une de l’autre,
tous les jours
à la même heure
on regardera à travers
la bille
et on pensera
l’une à l’autre,
d’accord, maman ?)
j’ai peur
qu’elle m’étouffe
comme une absence
dans ma gorge
qui ne passe pas

Quand je fuis les autres
et le monde entier
/j’aime tant marcher seule
dans la forêt/
le silence
me rappelle
sa solitude terrifiante
et muette
(Votre mère a encore appelé
l’horloge parlante
toute la journée)

Quand je perds confiance
en tout et en moi surtout
(Tu es née dans le doute)
je sais que ne pas être
sûre de moi
n’est pas une peur
seulement une
incertitude
(Tu ne sais pas si tu es vivante
ou morte)

Chaque fois
qu’une étoffe
un parfum
une élégance
se dessine
la beauté
de son visage
m’apparaît
(Ma chérie,
on ne met pas du rouge
avec du rose
ne ronge pas tes ongles
ou tu ne trouveras jamais à te marier)
je cherche la profondeur
de son être
sous la touche
superficielle
de ses habits
de ses courbes
de notre bouche
pareillement
dessinée

Chaque mort
me rappelle
son corps figé
sur une table
à la morgue
(Monsieur,
c’est impossible,
vous ne pouvez pas
entreposer ma mère
sous une croix)
mon baiser
sur son front froid
le secret
emporté dans sa tombe
elle disait
qu’elle avait le mensonge
pieux
Chaque arbre
coupé
couché
superposé
dans la forêt
m’arrache
des larmes
de sa vie
à elle
coupée-couchée
superposée
à la mienne.

S’il était

S’il était un peu plus censé que la moyenne, peut-être changerait-il de tactique, de conduite de vie, sans doute mettrait-il un peu plus de vraisemblance dans les choses, sans doute un peu plus de volonté, de coudées franches, de percées à cœur. Il pourrait s’offrir davantage de soleils et plus de ciel autour. Il pourrait se prendre à bras de corps pour se transporter ailleurs. Mais il vit ailleurs, entre deux mondes celui d’ici et l’autre.


S’il était ne serait-ce que la moitié de lui-même augmenté d’un ou deux sens supplémentaires, cela ne ferait pas de lui ni un robot ni un extra-terrestre mais un être sensible, doué de raison avec un surplus de cœur à laisser battre entre deux ailes. S’il était animé d’une veine plus vive, flambant neuve qui accélère toutes pulsations, il sauterait dans le grand bain, plein de sève et de vie. S’il déliait ses plumes, s’allégeait les pennes, il pourrait s’envoler plus souvent et même au-delà de son corps. Il pourrait s’imaginer toucher les autres. Loin.


S’il était ange plus que fantôme, s’il pouvait traverser les chairs et les portes, sans chaîne aux pieds, s’il pouvait voler au lieu d’errer en faisant du sur-place, il ne hanterait plus les esprits, il ne graviterait pas non-stop autour des têtes en faisant dresser les cheveux. Il exploserait dans les cervelles molles toutes ses couleurs. Il génèrerait trois fois plus de pluies torrentielles à ruisseler dans les nerfs, trois fois plus d’émotions à brûler vives sur son bûcher. Il expulserait les grises mines pour ne susciter que sourires.


S’il était l’impossible à atteindre, même en tendant très loin les mains, l’impossible à attendre même d’une grande patience, je finirais sans doute par tomber de moi-même, à plat ventre dans la neige qui tombera bien un jour ou l’autre. Je finirais par racler mes fonds de tiroir pour me couturer pleine face, pour me recoudre des yeux, pour tamiser le sel qui me coule dessus. Je moudrais ma peau comme mouron et je l’éparpillerais pour nourrir les oiseaux.
Ainsi aurais-je peut-être moi aussi la sensation de voler, d’être un ange.

Sur l’image

De cette photographie statique, trois détails, trois sourires s’augmentent devant mon œil qui se rappelle la scène. L’espacement des personnages, leur mobilité comme d’hier, leur bruissement dans l’air doux, l’emplacement, l’embrasure de l’air. D’aussi loin, ils se meuvent, marchent dans ce paysage de villégiature.
Autre temps, autre âge. La mélancolie a son mouvement propre qui dépasse de loin les aiguilles de l’horloge numérique. J’ignore quelle heure il est maintenant. A cet instant, je suis ailleurs, loin, auparavant. Je me promène dans ma mémoire comme une solitaire en compagnie. Les mots n’existent pas mais les pensées, les souvenirs peuplent et se meuvent entre les tempes, la percée c’est le temps qui passe.
Le temps qui va son train lent à rebrousse-poil, à retrousse-chemin. Le temps me caresse l’avant-bras, me chuchote les choses passées. Et je marche dans ma propre machine à le remonter, boîte à musique, caméra de privilèges, les événements ne se nomment pas, ils se vivent dans mon cerveau, mon projectionniste privé, mon film quatre étoiles, ma fiction ré-orchestrée dans laquelle je bouge, je tourne, je danse. J’erre, je voyage dans ma mémoire comme dans un vaisseau fantôme ou sur un chemin de campagne. J’aimerais parfois t’emmener avec moi dans mes souvenirs mais tu restes au bord. Ce chemin n’est pas le tien.
J’avance et tu restes immobile, loin de moi.

Sortilèges

________ contre l’oeil qui fait face
________ pupille terreuse de désert
________ rance de cirage noir
________ oeil cerné de ses vides
________ ne voit que d’un et pourtant aveugle

________ contre la peau qui s’écarte
________ percutée du sang froid
________ tannée raidie de sa nuit
________ se parsème poussière
________ tombée avant l’heure

________ contre les corps ruinés
________ dépecés percés à vif
________ sectionnés au premier nerf
________ tant de mutilations d’avant-scène
________ temps de rapines et de violences

________ contre l’invective des mots
________ n’ayant de cesse répétés
________ sans ivresse fausses
________ vérités répercutées
________ dans le haut des crânes

________ contre les silences qu’assiègent
________ des visages réduits à rien
________ tous sens inversés tenus entre
________ tenailles d’absence d’incertitude
________ d’absolue tristesse

magie des mains jointes
je jure par l’image
par la chambre noire
je conjure le mauvais sort
je lance mes propres chants
mes sortilèges

Où, la vie ?

Où est-elle la vie
qui surgit à l’improviste
derrière toutes nos portes

Où est-elle la vie
qui sème ses graines
de désir et de force

Où est elle la vie
qui ouvre en grand
les barrières des chemins

Où est-elle la vie
qui nous aspire
et nous serre dans ses bras

Où est-elle la vie
qui nous promet
tant de ciels

Où est-elle la vie
qui nous renverse
et nous secoue

Où est-elle la vie
qui nous aspire
dans son tourbillon

Où est-elle la vie
qui a quitté ma peau
qui déserte mon corps

Où est-elle la vie
qui dit quand
elle reviendra

Portnawak

Franchement, cela devient n’importe quoi. Aucun sens à tout ça. Aucune raison, aucune substance. On a beau dire, on n’y croit plus. On se persuade, on se laisse bercer par cette espèce de béatitude mièvre, de bienveillance mollassonne, d’indolence. Ce truc sans pattes avec un cœur qui déborde, qui dégouline.
Franchement, qui a besoin de ça ? Alors je sais ce qu’elle dirait. Elle se persuaderait elle aussi « aie confiance, tu sais bien comment ça se passe, c’est toujours comme ça ». Cela retentirait comme un ongle qui crisse au tableau noir « toujours comme ça », tu parles ! « aie confiance » et là on entendrait le chuintement, le sifflement du serpent dans le dessin animé de Disney, celui qui t’endort, qui t’hypnotise.
« Qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? » Ils sont partout, ces serpents ! Ils nous entourent, ils nous espionnent, ils nous inspirent nos pires actions, ils nous dépassent, ils nous débordent. On passe et repasse devant leur langue effilée et on ne peut s’empêcher de les suivre.
Lui, on l’entend à l’avance, on le connaît par coeur « normal », « pas mieux », c’est tout ce qu’il trouverait à redire.
On les scrolle, on les follow, on les like, on se like pareil. L’autolike c’est plus sûr.
Moi, j’ai rangé mon rss et je ne le trouve plus, trop bien planqué, trop bien foutu. Trop de détails tuent les détails, trop de hashtags tuent les hashtags.
On se hashag même irl, tu vois ? On se poke, mon pote. On ne se touche plus assez à mon goût.
Toi, tu n’en penses pas moins, je sais bien ce que tu dirais « aseptie, ton masque tu le gardes, ta main tu le gardes, ton corps tu le gardes, ton cœur tu le gardes. Un point c’est tout » Mais bon c’est pas une vie si rien ne se partage. On ne passe pas sa vie on line, si ? On ne vit pas virtuellement, si ? OK Google, c’est quoi une aseptie ? On te donnera une définition au ras des pâquerettes qui n’explique pas le pourquoi du comment. Google, c’est pas un assistant, c’est un rigolo programmé par des rigolos. Aujourd’hui, on met de la rigolade dans tout, ça tambouille sec, ça rissole, ça racle les fonds de casseroles, ça finit toujours plus ou moins par attacher, ça colle, tu ne le sais que trop. La brûlure est partout sur tes doigts, dans ta peau, derrière l’orbite oculaire et dans ta nourriture. Heureusement tu as la dent dure, toi aussi. Facebookiens tous jusqu’aux chicots, twitte et retwitte la couleur du ciel ou celle des armes. On vit comme on veut, on parle à côté et personne ne se préoccupe de nous au fond, pas vrai.
« Oui mais non, l’autre là, il a dit de s’aimer les uns les autres, on aurait de la considération que ce ne serait pas plus mal » et elle, elle surenchérirait sûrement « et les animaux, tu penses aux animaux, ils ne sont pas sur facebook eux, ils n’emmerdent personne eux ».
Humains trop humains, amis-ennemis, moi et mon surmoi, ma dent creuse et ma fausse modestie, mes superlatifs et mes pseudonymes, mon cul googlisé à l’occasion, la malchance comme la bourse ou la vie. Ben la vie quand même mais plutôt ailleurs que sur Internet.

Il suffit de grimper sur le plateau qui ondule comme une mer herbeuse et, debout dans l’air, d’écouter vibrer la musique qui monte au coeur de ces solitudes. Là, les pieds bien ancrés sur le sol rocailleux et épineux du Causse Méjan, dans une Lozère mythique, on se laisse onduler et porter au creux des vagues de vent . Il y a une sensation de réanimation à flotter dans ce pays éperdu. Les cheveux d’ange se meuvent et émeuvent dans un flux et reflux, ondes de cheveux blancs n’en finissant pas d’aller et venir, se séparant, se rejoignant sans fin, sous la permanence du vent, et les voix qui nous hantent s’emmêlent et se démêlent du même mouvement, alors qu’une alouette grisolle à la verticale comme pour délivrer un message des plus importants. Là est l’infini. On pourrait presque le toucher du doigt, mais rien n’arrête sa mouvance ni son surcroît de vie. Alors on se tient au sein de ces tendresses dérobées, entre les pierres sèches et ces brins d’argent où d’arabesques pensées s’effilent à leur tour dans les tranchées du corps sous les froissements d’air. Tout se fait ouverture vers un ciel. On se sent emporté, prêt à s’élever au-dessus du sol, respiré par l’étendue en perpétuel mouvement. Dans ce remuement incessant, on entendrait presque le roulement des moulins à prières, tournant et tournant sans fin, diffusant leurs bénédictions dans l’air environnant. Lorsqu’un instant s’apaise l’ondulation, il ne faut pas tarder à s’extraire de ces graminées. Se soustraire à l’envoûtement.
On regarde alors le ciel où tournent des vautours sans impatience. Reprenant la route du retour, les traces d’un songe éparpillé flottant encore entre les tempes, accrocher le regard au liséré du jour.

On peut vivre sans poésie mais moins bien
Jean Dasté

on peut vivre sans poésie mais
la lumière du matin n’aurait pas
l’ampleur des ailes d’un ange

on peut vivre sans poésie mais
les ombres auraient abandonné
leur inspiration lumineuse

on peut vivre sans poésie mais
l’horizon ne serait plus
cet infini où accrocher nos rêves

on peut vivre sans poésie mais
quel souffle alors pour irriguer
nos lèvres et scander notre pas

on peut vivre sans poésie mais
quel regard porter encore sur
les nuages les merveilleux nuages

on peut vivre sans poésie mais
la neige ne serait plus
l’étendue blanche du songe

on peut vivre sans poésie mais
la page blanche ne serait plus
l’oiseau qui déploie ses ailes

on peut vivre sans poésie mais
la marche n’aurait pas le don
vertigineux de création du monde

on peut vivre sans poésie mais
les mots perdraient leur liberté
leur devenir leur raison d’être

on peut vivre sans poésie mais
alors comment dire la lumière
de tout ce qui fait obscurité

on peut vivre sans poésie mais
quelle corde quelle espérance
pour déambuler en ce monde

on peut vivre sans poésie mais
comment voir l’autre face du feu
et comment arpenter les marges

on peut vivre sans poésie mais
alors le précieux couteau de bleu
ne déchirerait plus les yeux