Lettre à l’autre

Je ne sais qui tu es, d’où tu viens. Je ne t’ai jamais rencontré.
Ça commence de cette façon entre nous.
Dans le métro, la rue, les magasins, voire en pleine campagne.
Ou c’est toi, ou c’est moi qui parle en premier, souvent une généralité. Une question, un étonnement, un
cri, un geste parfois, une situation particulière aussi.
Impulsion indétectable, et.
Nous voilà concernés.
Les brumes sourdes de nos solitudes s’entrouvrent. Si le moment, si les circonstances, si nos
disponibilités, si le miracle daigne s’accomplir, s’échange entre nous cette substance impalpable de vie,
plus généreuse qu’un bonjour, plus conséquente aussi.
On se dit des banalités, des vérités, des réflexions avisées, parfois personnelles. Jusqu’à des secrets, oui.
Je ne sais qui tu es, d’où tu viens.
Tu te souviens ?
On repart dans le flot de nos vies. Et l’on s’oublie.
Aujourd’hui je pense à toi.
Je t’écris.
Qui es-tu, d’où viens-tu.
Ne réponds pas.
Ces questions sans réponses réveillent ma vie. La transpose.
Je t’en remercie.
Adieu.

Rêve difficile

Par ici la plupart des gens s’embarquent dans des rêves plastiques.
Je m’y suis mis.
Depuis deux jours, les auréoles, la lumière, l’océan, bref, tout plastique.
Drôle d’impression lorsque ma bave plastique dégouline de ma bouche plastique.
Se payer un accident plastique avec une bagnole plastique, dans un tunnel plastique, ça décoiffe balaise.
On ne sait plus où placer le curseur.
Tout ce plastique me déroute.
Et je ne sens rien. Une odeur uniforme, de plastique uniforme.
Parce que le plastique, je connais.
Ça commence avec la bakélite.
Le celluloïd juste derrière.
La viscose.
Et la cellophane.
Vous ne me ferez jamais confondre un polyméthacrylate de méthyle avec un polychlorure de vinyle bas
de gamme.
Ça ne marchera pas.
J’ai l’œil. Plastique, d’accord, mais affûté sur ce sujet.
Toute la journée je rêve plastique.
Le polystyrène prend son expansion. Le rhodoïd lui pique sa meuf. Le polyuréthane leur colle aux
basques. Arrive formica, personne ne l’écoute. Silicone s’évertue à capter les attentions. Son habitude. Et
on inverse les rôles.
L’air plastique, que m’envoie le tuyau plastique, qui passe par le trou plastique, étouffe. Les secondes, les
minutes peinent à trouver leur chemin.
Et ce putain de sang plastique va m’achever.
Du plastique bio m’a dit le virus plastique.
Coromachin qu’il s’appelle.
Un vanneur de première.

Après sonnerie

Eux, cour
Elle, elle chaussures dépareillées
Elle, elle poufiasse rire en éclats
Lui, marchant yeux rivés mâchant téléphone absorbé
Elle, elle regard qui louvoie sous le préau baskets bleues
Lui, il cigarette déjà à l’oreille
Lui, il sourcils froncés devoir maths devoir note sourcils froncés
Lui, il en boucle chanson chanson en boucle n’aime même pas chanson chanson en boucle
Elle, elle on a dit que short court trop court on a dit que mademoiselle on a dit que demain on a dit
que tenue décente on a dit que mademoiselle on a dit que on est là pour travailler on a dit que
Elle, elle sa mère hôpital ne sait pas
Lui, il un vers dix-sept ans un vers pas sérieux un vers on n’est pas un vers juste seize ans
Lui, il boum boum boum elle a accepté boum boum incroyable
Elle, elle sac scie marque rouge consciencieusement
Lui, il petite tête brune contre lui petite tête à son torse petite tête serrée
Elle, elle se laisse faire
Elle, elle goûter la nuque cheveux blonds doigt coulant dans le creux de la nuque soleil qui danse
Lui, il rapide retard avance rapide mollets ronds vite vite gymnase
Lui, il agacé bruit bruit frottement des cuisses bruits bruits collants sous jupe en skaï
Elle, elle yeux fermés paupières violettes et le parfum des tilleuls
Lui, il silence main ouverte paumes cheveux roux
Elle, elle trilles et tresses et très tremblante troublée tristement
Elle, elle à l’oreille boucles défaites éblouie
Lui, il lacet défait poche trouée sans sac sans souci
Eux, cour

Si, et seulement si, Elisabeth

1/ Si je trouve une cuillère sous la table

soit je récolterai ton cœur avec

soit j’apprendrai à disparaître

2/ Si je récolte ton cœur avec

soit je ferai la manche avec

soit je ferai trois tours sur moi-même

3/ Si je fais la manche avec

soit je rencontrerai Isabelle

soit pas

4/ Si je ne rencontre pas Isabelle

soit c’est sans doute parce que j’ai rencontré Marc

soit c’est sans doute parce que le vent soufflait dans mon dos

5/ Si le vent soufflait dans mon dos

soit c’est parce que c’est une belle image

soit c’est parce que j’avais une vie avant

6/ Si c’est une belle image

soit je l’offrirai à Marc

soit ils oublieront leurs enfants

7/ S’ils oublient leurs enfants

soit ils veulent les remplacer par autre chose

soit ils oublient de me le dire

8/ S’ils oublient de me le dire

soit je n’accepterai pas

soit un avion s’écrasera à Toronto

9/ Si un avion s’écrase à Toronto

soit je rencontrerai Isabelle

soit ma mère m’étonnera trois fois

10/ Si ma mère m’étonne trois fois

soit c’est l’hiver

soit c’est le printemps

11/ Si c’est l’hiver

soit c’est parce qu’il s’est arrêté de neiger

soit c’est parce que ma haine est sans objet

12/ S’il s’est arrêté de neiger

soit ça tombe bien

soit tu n’imagines même pas à quel point il est impossible de concilier sa vie professionnelle avec sa vie animale

13/ Si ça tombe bien

soit ça tombe mal

soit ce sera un parfait alibi pour que ça tourne mal

14/ Si ça tourne mal

soit il nous faudra reconsidérer l’existence d’autres êtres vivants et pensants sur une planète lointaine

soit je clignerai des yeux deux fois

15/ Si nous reconsidérons l’existence d’autres êtres vivants et pensants sur une autre planète

soit il nous faut maintenant défaire le carré

soit il nous faudra en payer le prix

16/ Si nous payons le prix

soit il est injustement démesuré

soit pas

17/ S’il n’est pas injustement démesuré

soit nous deviendrons liquides

soit solides

18/ Si solides

soit il n’y a clairement plus de calculs à faire

soit je te conseille d’ôter tes lunettes

19/ Si tu ôtes tes lunettes

soit je rencontrerai Isabelle

soit il s’est arrêté de neiger

20/ S’il s’est arrêté de neiger

soit ça tombe bien

soit c’est le printemps

Tremblement de soi

Lorsque enfant, à son réveil, elle se retrouve debout, dans le noir, au milieu de sa chambre, devenue
énigme,


du bout de ses bras tendus, ne rencontre aucune matière comme mur, lit ou cadre de fenêtre,
tous disparus, n’existent plus,


se fige là, sur cet îlot, entouré de rien,

où suis je, terrifiante question
qui s’agrippe à elle avec la menace de basculer dans le vide

d’une possible chute interminable et consciente,
comme un lent glissé d’un corps sur un glacier tombant dans la mer,

si elle ne meurt pas de peur, sa fin sera un enfer,
et si toute tentative de bougé lui est interdite,
seul, un geste peut la sauver ;

Alors elle entendit son cri qui surpassait de loin la voix d’une enfant,un cri à ouvrir une porte d’un coup,
un flot de lumière la toucha et par magie, le monde reprit ses esprits, ses marques et la petite aussi.

De cette apprentissage du vide,
des laissées de ce tremblement de soi comme traces d’âme fugitive,
sont des marques recroisées souvent,
à tous les quatre chemins du cours de sa vie.

Planète

Planète ! oh mon éclatante planète,

toi tu bouges, nous on est planté là.

On ne bouge pas.

Dans les yeux de ta femme, deux belles planètes, deux belles soucoupes, deux

beaux nombrils, planètes.

Plante-moi un autre cœur dans mon cœur, planète.

Promis, en échange,

je planterai une autre planète dans ta planète.

Planète ?

Mange-moi, planète.

Moi je range les livres-planètes, les flirts-planètes, les planètes-lunettes.

Je songe en rêve à t’offrir mes seins, t’offrir mes ongles, t’offrir ma voix, planète.

Planante, ma respiration plane, ronge, rogne mon frein, planète plate, planète.

Orange est la nette plane planète qui relie tous les Hommes plantés-là.

Pas le temps de bouger, plus le temps de bouger.

Le siècle de la vitesse, c’est révolu, terminé,

le siècle des livres vendus avant qu’ils soient écrits, terminé.

Le siècle des voyages vécus avant qu’ils soient Grives, terminé.

Le siècle des lumières éteintes avant qu’elles soient allumées, terminé.

La boucle est bouclée, la boule doublée,

on a perdu la boule,

on a perdu la boule,

on a perdu la boule,

Attends !

Le

la boule dans la gorge,

la boucle dans la tête,

la boule dans le vent.

Tout ça, c’est du vent.

La planète tremble mais toi tu ne cilles pas.

Criblé de balles, de bombes, d’espoirs,

tu veux arrondir les angles de ta planète.

Alors bouge,

trouve le bouge,

trouve le bouge,

trouve le bouge,

bonbon.

Caresse le trouble,

pas évident, encore, pas d’évidence planète.

Planète ?

Fais de ton mieux.

Vis de ton pire.

Pire encore.

Plus bas,

encore ! Plus bas encore,

scroll encore,

voilà.

Te voilà au centre

au cœur de ma

décente planète.

Tourne autour du pot

Tourne autour du pot

La peau tourne autour du pot

La peau se retourne dans ton dos

Trop tôt pour faire se tourner l’eau

Tournera l’eau autour du sceau

Tourne les sots autour du pot

Tournent autour du pot

Le dos tourne dans ton dos

Le beau tourne dans ta peau

Tournedos à la fraise pour de faux

Pour de vrais faux dans tes maux

Pour de vrais mots dans le pot

Peaux cassées pas de pot

Peaux neuves filer sfumato

Peaux gonflées boivent un mot

Poteaux tournent la plage au bédo

Dodeline le dodo frite sauce mayo

Effriter l’eau à t’en rendre barjo

Sous le seau trouve le sexto

Tourne le sexe fruit prix de gros

Ronfle mise en bière blonde rococo

Poursuit le rêve guêpe grosse sanglot

Cherche l’eau vitrée pipeau kimono

Trouve la peau ronde et sitôt

Tourne autour du pot

Trois soleils

Trois soleils (es-tu un triangle ?)

Quitter le reflet (changer d’axe)

Le doigt dans ma tête semblait tout savoir sur toi (tes observations me modifient)

Ta maison est toujours plus grande que ce que tu crois (maison vague ?)

La parole grande ouverte (LA PAROLE GRANDE OUVERTE)

Tranche la question (La beauté est dans celui qui ferme les yeux pour)

Ton visage dans le miroir (« est-ce que tu t’aimes suffisamment ? »)

Pourquoi ce squelette voulait-il un ami ? (« n’arrêtez pas le chemin qui tourne »)

On ne peut pas être dedans et dehors à la fois (je suis dedans et dehors à la fois)

Ton âme s’échappe par la plante des pieds (faire le tour de soi-même et faire disparaître son double)

Il y a mille mots derrière un mot (peut-il exister autrement ?)

Anne Carson promène SchrummSchrumm (d’où vient la pratique et d’où vient l’extase)

Je ne lirai pas ton journal pour y trouver la suite (logique mise à l’épreuve)

Le rocher au bord, brille de sa chute (tomber n’est pas se relever)

Les apparences jetées telles un véhicule (jouer de la cicatrice)

Ce poème n’est pas une ode

Nos maladies nous réussissent

nous réunissent

Dans l’effroi le plus terrible

Dans l’oubli le plus parfait

Dans la destruction la plus totale, accomplie                 

Il y a la beauté

La froide beauté d’un corps nu, ouvert

utopique

Au fond, ce n’est pas dans un poème qu’elle se loge,

se love

Tu auras beau la chercher, elle n’est pas d’ici

Désolé

Dans un paysage ravalé ravagé, désolant désolé

Tu auras beau chercher

Ici-bas, pas de beauté

Elle s’éclipse

Elle est écrite par toi qui me lis

Elle est prolongée par les gestes de ton esprit

Elle n’a pas l’apnée suffisante pour

survivre

Elle est la survivance même

Ce poème n’est pas une ode

C’est une tentative de traverser sans trop trébucher

C’est une écharde dans l’œil blanc de ton téléphone

C’est une parenthèse fermée ouverte fermée

L’imagination ferme fertile

Fuyant l’horizon

Tu entends cette sonnerie ?

Je suis le rêve de ton téléphone

La caresse sur ton crâne

Pas d’âme qui vive, pas d’animal

La beauté ne s’encercle pas, ne se dompte

Un verre d’eau glacée au bord d’une table

Une vieille dame qui attend le bus

Le chant d’une voix grave, sortant du sable

Des mots derrière d’autres

Une langue étrangère dans la bouche d’une

Tu auras beau chercher

La beauté malade n’est pas d’ici

Parfois trouvée, donnée

Pas d’ici

Dans l’oubli le plus parfaitement reconnu