où depuis la peau
à n’en pouvoir rien dire 

où se ferme le pli sans douleur 

et qui depuis la peau écorche
prie encore
supplie
qui 

d’où les lèvres muettes
fissurées mutantes 

que disent-elles

que tiennent-elles
à bout de souffle

quelle question

fermée tranchée
violence faite

et depuis combien de temps
cela

qui n’a rien vu qui n’a rien dit 
alors
qui s’est détourné simplement

qui n’en reviendra pas

quelle question meurt sitôt
dite
et si rien n’est là
quelle issue

quel tumulte empêche
et réunit

quel impossible silence
dans le silence

d’où nos mots de feu
et d’où la peau
d’où
qui part en fumée
sans laisser de trace
que nulle main n’a touchée
quelle main perdue
retrouvée
quelle nuit longue
aussi blanche qu’une aube
endormie
dans nos voix

Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est pareil. Quelqu’un hésite
Vous regarde
Et se ravise.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est normal. Quelqu’un d’autre
N’a pas su
Auparavant.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est cruel. Quelqu’un le sait
Le tait
Et vous regarde.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est banal. Quelqu’un en parle
Ça vous regarde
À coup sûr
Vous êtes mille.
Avez-vous manqué d’amour de vérité ?
C’est dommage. Quelqu’un vous voit
Boire et parle
De polydipsie
L’eau est chaude pourtant
Elle vous brûle.

Dans ta peau

Tu crois être à l’abri sous ta peau tendue,
Globalité lisse bêtement satisfaite
Mais voilà que le couteau dérape, troue.
Ça brûle et ça gicle.
Quand tu cries
Le monde se rapetisse.

Tu crois que ta peau te trahit.
L’entaille lance et dégorge des bouillons rouges
Qui réveillent des torrents, des orages et des peurs
Des bagarres, des départs, des oublis
Et toutes ces choses qui ne s’arrêtent pas facilement.

Tu crois que si tu comptes jusqu’à trois
Dix fois, cent fois, mille fois
Avec un mouchoir propre sur ta plaie et un peu d’alcool dans ta bouche, pourquoi pas
Ou l’inverse,
Tu pourras arracher tes yeux du sang.

Tu crois que si un autre lèche
Ton sang, son métal et sa lymphe,
Femme, homme, chien, salamandre ou ortie
Tu t’attacheras.
Comme un bébé.

Tu crois à ce qui vient grouiller en surface pour joindre le séparé
Bourgeonner, rembourrer, épissurer, indurer.
Dans les régions profondes de ta peau
Un canal
A été généré.

départir le continu, joindre le séparé et extirper le superflu : définition médiévale de la chirurgie

J’ai su l’absence par la bouche de l’enfance
La solitude du miroir et reflet-sœur.
Longtemps
j’ai cherché l’innocence
Quand ses mots n’existaient que par les lèvres roses
mots de silence sur une bouche muette.
Aujourd’hui je range les années d’avant
Je trie les derniers dessins aux bouches grotesques
Crayonnées de rouge clown,
Les peurs criées, restes de végétations et d’éther.
Je boucle l’enfance avortée
Et je dévore tout ce que j’attrape  
Les sucres des saisons,
L’eau de l’huitre
Et l’amertume du café.
J’ai dilué ma rage pour un sirop d’érable
Et léché mes lèvres de mélisse odorante,
J’ai gonflé mes joues
Et chassé l’air-flûte d’une pie qui chante
Sans regrets et sans médicaments dormeurs.

Il faut rejoindre la clarté du chant de l’oiseau

Les yeux

Il me voit arriver.
Il me regarde déplacer – un pied après l’autre. Ses yeux changent de place – de porte de fente – chaque jour de fenêtre.
Je persiste à emprunter le même chemin rugueux – le sien. Ne pas lisser – l’un des siens.
Et ils sont là. Toujours.
Sur moi les yeux.
Ils me défigurent. Pas à pas.
Lorsque j’arrive à la porte du bureau je n’ai plus de visage que le sien. Un visage gris à angles francs.
Vieux bâtiment.
Une figure aux mille fentes aveugles calfeutrées de roche pulvérisée. Un visage d’amiante comme il ne s’en voit pas.
Mille particules isolent.
Et pourtant ils sont là. Toujours.
Sur moi les yeux.

La peau est molle surtout à Basic Fit
c’est contre le métal froid qu’on se rend compte que la peau est molle
Le trou des gens qui partent est un trou en métal froid dans l’estomac
le trou du manque est une haltère de 8kg
C’est lourd mais ça se fait
à Basic Fit la peau apprivoise le métal
la peau apprend à ne plus se déchirer sur le métal des gens qui partent

L’estomac criblé des trous du manque
je suis venue j’ai vu j’ai vaincu
8kg suffisent à donner du sens à tout ça

Laisse-moi te dire que les hommes sont fous
Te dire qu’ils tuent
Te dire qu’ils violent 
Et que je reste sans voix

Laisse-moi te dire que les femmes subissent 
Te dire qu’elles étouffent
Te dire qu’elles meurent 
Et que je reste sans voix

Laisse-moi te dire que les enfants sont innocents
Te dire qu’ils grandissent 
Deviennent des hommes et des femmes
Et que je reste sans voix

Et même plus 

Laisse-moi te dire que c’est sans fin
Te dire que tu connais bien le scénario
Te dire que tu peux arrêter ce mauvais film

Mais tu regardes encore

Dans le silence
on peut
sortir du cinéma

Je voulais ranger l’hiver

Je range mon chant à l’aube,
Et l’ombre de ma dépression.

Je voulais ranger l’hiver mais
Il s’accroche, là, dans le jaune
Du pollen des branches de mimosa.

Je range ta chambre, tes dessins roses,
Et le souvenir immobile de mon baptême.

Je serre fort la ceinture de mon jean
Comme pour ranger l’envie de fabriquer
Un nouvel enfant, de nouveaux tissus.

Je range ma peur, cramoisie, de croiser
Un homme sur les 2 millions d’habitants
Que compte la ville, en même temps que

Je range les couverts bouillants dans le tiroir,
Avant de me ranger dans le lit, comme un objet.

Et je te regarde bouger ta dent de lait, blanche, si blanche, comme les plumes des pies, comme les plumes d’oies, pensant aux pics et aux crêtes des montagnes sans neige

Vertes et grises.

Je range mes souvenirs dans une boîte à chaussures. Je les entasse tous, les uns sur les autres. Elle déborde. Je collectionne les cailloux, les coquillages, les timbres, les pin’s et les peaux de clémentines épluchées en spirale. Je les entasse avec. Le fil de ma vie se mêle à ceux de mes rencontres et nous formons une boule de nœuds minuscules et d’entrelacs béants, au parfum peau d’agrumes.

Quand la boîte est pleine, je la retourne. Je la vide dans mon salon. J’expose son contenu sur le tapis, entre la table basse et le canapé du chien. Je regarde mes souvenirs et je me dis que je ne produis que des déchets. J’y mets le feu et j’imagine que tu brûles avec. Tu souffres beaucoup. Tu te plis de douleur et je te regarde. Ta cage thoracique se calcine os par os, ton cœur explose et des lambeaux de chair liquide coulent de ton nez. Tu sens le cochon grillé. Même ton sang est impropre à faire du boudin. Tu ne sers vraiment à rien. J’aurais aimé ne jamais te rencontrer.

Quand j’ai su que tu ne m’aimais plus, j’aurais voulu brûler la maison. Et toi avec.

J’ai compris trop tard que tu ne m’as jamais aimé.

Menteur volage.

L’amour est un alibi de qualité pour qui veut tricher.

Mariage mirage.

Ta femme te crache à la gueule et te dit : Pourquoi donc m’as-tu épousée ? Pourquoi m’as-tu pris sept années de ma vie ? Sept années si précieuses pour moi.

Je ne décolère pas.

Tu aurais dû me prévenir que tes sentiments étaient avariés, déjà périmés, qu’ils ne passeraient pas l’usure des années, que tu voulais simplement me dominer. Je te soupçonne de les avoir improvisés par pure opportunité.

J’ai rangé ma vie avec toi et j’ai su que je m’étais trompée.

Trop tard. J’ai compris trop tard.

Je n’ai plus la force de recommencer.

Mais…

Je me sens bien, seul dans cette maison. La fraîcheur humide les jours de tempête, quand le vent souffle et bat la pluie contre les vitres. Les jours d’automne où la nature sait mieux que moi ce qui est bon pour la terre. Pour tous les habitants de la terre. Rester là, allongé. 

Dormir, si possible. 

Au chaud, si possible.

Je me sens bien. Seul dans cette maison. Même en hiver. Surtout l’hiver. Toujours cette fraîcheur, celle de la neige aux branches. Celle que le merle combat de son vol bas, chaque geste compte, chaque battement d’aile, jusqu’au réservoir de graines.

Je me sens bien. Seul dans cette maison, je ne sais pas. Il y a cette fraîcheur le matin. Comme si la rosée s’y déposait quand même. Comme si l’éveil ne se faisait qu’au dehors, comme si tout devenait beau passé le seuil, mais qu’à l’intérieur, rien ne bougeait. 

Cette maison n’autorise pas le printemps, les fleurs ou les bourgeons. Elle demeure sombre. Par toutes les saisons et par tous les temps. Je me sens dans cette maison, comme le voyageur d’un wagon. Planté dans le décor. Immobile.

Je me sens bien seul dans cette maison. Il y a toujours cette fraîcheur, celle du matin, quand le soleil n’est pas complètement rentré, mais qu’il me chauffe déjà le bas des jambes. 

Mon café tiédit pendant des siècles. Je vois bien que l’été va passer sans toi. 

Moi aussi j’ai à moitié froid.