Là… j’écris

J’ai longtemps cru que pour écrire, il fallait faire preuve de beaux mots, de belles phrases et de figures de style bien classes.
Mais aujourd’hui, je regarde mes mains virevolter sur le clavier et déposer des mots bruts, des mots bombes, des mots colères, des mots timides, des mots doux, des mots espoirs…
Je regarde le fiel et parfois le miel sortir de mon âme et je profite de cette catharsis pour transformer les trop pleins d’émotions, me retrouver, me réancrer.
Je regarde ces mains abîmées par le travail. Ce travail où je répare, où je redonne une intégrité corporelle en fabriquant des bouts manquants, en remplaçant ces morceaux disparus. Et là, j’y perds régulièrement une partie de ma substance, de mon intégrité, à moi. Aliénation de l’éponge émotionnelle qui peine à ne pas absorber la misère psychologique et physique des
autres.
Alors j’écris, j’écris pour donner du sens, pour retrouver du sens.
J’écris comme une grande respiration après une apnée qui a duré trop longtemps.
Et je dépose sans fioritures ces mots. Ces mots qui sont miens. Ces mots qui libèrent et allègent. Bruts et authentiques.

Mon salon est beaucoup trop sombre,
Mon salon n’est pas assez sombre puisque dedans j’aperçois ton ombre,
Je devine tes contours et puis j’entends ton râle,
Ta voix qui ne dit rien de ce dont j’ai besoin,
Mon salon est beaucoup trop sombre,
Les fenêtres trop fermées, les volets trop clos,
Je bute dans les cadavres de bouteilles trop bues,
La pénombre de mon salon ne permet pas d’oublier la crasse,
Tes effluves déguelasses, le dégout qui m’enlace quand je rentre de l’école,
Mon salon beaucoup trop sombre, c’est une salle de cinéma,
Les frères lumières ont allumés le projecteur sur toi,
Ton souffle vodka,
Ton regard noir,
L’odeur de la mort, la mort de la mère,
Un mauvais drama,
Pas de cornet à l’entracte, jamais de cornet à l’entracte, jamais d’entracte,
Je vois beaucoup trop clair dans mon salon.
Je ne suis pas la digne fille de ma mère,
Je ne suis pas elle,
Et je ne suis pas moi,
Je ne suis pas l’enfant modèle,
Je ne suis pas l’enfant roi,
Je suis l’enfant modelé, modelée dans le silence et la peur,
Je suis l’enfant aphone qui hurle son impuissance dans un gouffre sans lueur,
Je suis enfant.

Je n’ai plus la force d’écrire ce que je vais te dire.
Elle s’est engluée. Au fil des jours, à l’écume de vos bouches, nids de couleuvres dans la gorge, aux rétines aveugles de lumière bleue.

3-3-3. Je regarde. Mes mains. Le verre d’eau. La tablette de Pantoprazol.
Dehors un enfant crie une sirène d’ambulance un oiseau qui chante.


En Iran, une autre femme que moi, fixe du regard ses poings fermés.
Pour la dernière fois.

Je vais te dire comment on en est arrivé là.
Le silence, le venin, l’ignominie.


L’histoire qui se répète se souviendra de ceux qui tournent les pages.

Et sentir la gratitude monter dans mon ventre, à travers mon diaphragme, dans la trachée, l’arrière gorge, inonder les cervicales, les joues rougies, la voix frêle et tremblante. Merci pour ce cœur rompu, ce trou béant, cette mort latente. De n’avoir pu enfanter, en subir la honte encore, cultiver le non-dit, vouloir se repentir, changer l’axe, forcer l’existence. Merci pour le pont aérien qui arrache, ampute, pour l’irrémédiable oubli, la perte oui. La perte qui fait vivre !

Et

Ce chausson tient dans une main. Il se recroqueville sur sa propre chair, se repli dans les brisures du temps. Des lambeaux manquants cachés par de fraîches jointures. Les rebords d’un souvenir qu’on chasse ou qu’on chérit, qu’on déplie à notre guise, qu’on invente, dont on se réjouit un jour, qu’on pleure aussi, et rythmé se déploie et chante et assourdissant nous mène au bâton l’un après l’autre engrainés sur le pavé des nues, les pleines et les vides, les brillantes et les oubliées.

Va, le souvenir gonfler les contes.

je veux jouer avec les fourmis qui s’activent les unes derrière les autres et je veux bloquer leur chemin et les regarder contourner le chemin et je veux enlever l’obstacle et je veux voir les fourmis former à nouveau une ligne droite et je veux sentir la chaleur des dalles de la terrasse sous mes pieds et la chaleur du soleil dans mon dos et je veux sentir l’odeur du soleil et je veux laisser les fourmis tranquille et je veux m’asseoir sur les dalles qui ont brûlé mes pieds et qui maintenant me brûlent les fesses et je veux regarder la journée d’été qui se termine et les arbres qui s’agitent doucement et je veux me dire que de cette façon ils s’endorment et je veux fermer les yeux pour m’imprégner des odeurs et des sons et je veux entendre les bruits dans la cuisine et je veux imaginer ceux qui sont là prendre les verres pour commencer la soirée et je veux entendre le bruit du verre qui raisonne quand les verres se frôlent et le bruit du frigidaire qu’on ouvre et je veux percevoir les moindres nuances des paroles qui se disent et ne pas les comprendre et je veux être le témoin caché des rires et je veux espérer entendre toujours ces bruits-là, ces bruits-là exactement, ceux de la vaisselle et des rires, et je veux habiter dans un endroit qui aura une grande cuisine et je veux que la table où l’on mange soit dans cette grande cuisine et je veux inviter là qui je veux et accueillir là tous ceux qui veulent venir et je veux le faire tous les soirs de ma vie et je ne veux pas être capable de me passer du bonheur que j’entends, assise sur mes dalles chaudes, et qui s’entendra aussi dans ma grande cuisine autour de ma grande table et je veux que cette image existe un jour exactement de cette manière-là parce que je sais déjà que ces bruits sont les bruits qui survivent à tout et qui seront toujours là et je veux qu’on se souvienne de moi comme la personne qui accueille et sort les assiettes et sort les verres et débouche les bouteilles et fait de grands repas qui durent jusqu’à ce que qu’on enfile les gilets parce que la nuit devient fraiche et je veux rester assise sur ma dalle et ne pas venir pour le repas et je veux que tout mon corps s’enveloppe de la joie de la soirée qui commence

J’hésite. Je tourne ma langue sept fois dans ma bouche. Je formule ce qui est déjà écrit. J’écris mille fois la même histoire, j’écris mille histoires en une seule fois. Je prends des chemins, je crée des débuts. Mon cœur cherche le juste dessein, ma main trace les sillons de mon passé. Je sors des ornières dans lesquelles je suis enlisée. C’est ma ligne de vie que j’écris au présent. Je me débats avec des moments de doutes et des moments d’espoir qui me projettent dans des tourbillons d’incertitude et d’euphorie. Je crée pour me rassurer car ce qui est là existe.

Est-ce qu’on peut naître plusieurs fois ?

Tout ce qui existe est vrai.

Les erreurs du passé existent dans les pleurs du présent.

Je renonce à :

– me justifier

– devoir expliquer

– me venger

Je dessine ma vérité.

Je cherche la concentration solitaire dans les dialogues des êtres aimés.

Je refuse d’être :

– un papillon dans le vent

– une marionnette au long nez

– une girouette dans ma tête

Je refuse d’être. Je suis las. Tout ce qui est las existe.

Éruption spontanée : je suis un volcan longtemps endormi.

Éteint.

Mon livre est un rocher, une pierre volcanique longtemps chauffée dans le magma de mon intériorité. Seul un tremblement de terre peut le déloger. Il est ma plus profonde vérité.

Je le crache pour m’en délivrer.

OUI à la VIE

J’ai grandi dans une fratrie de 8 enfants

Je suis la 7e Peut être une chance 

Je ne voulais rien d’autre que de grandir 

Je ne savais pas que j’existais, j’existais simplement

Dans un environnement bien bruyant un peu violent très vivant

Je ne voulais pas qu’on me pince, qu’on me griffe, qu’on me tape

J’aimais quand ma mère démêlait mes cheveux frisés…car à ce moment elle n’était là que pour moi… même si ça tirait fort et que cela faisait mal.

J’aimais suivre ma sœur comme son ombre… aucune initiative de ma part. J’étais la suiveuse. Parfois elle n’en pouvait plus de moi et me rejetait.

Je n’aimais pas la solitude … une peur bleue d’être seule… peur d’un invisible que je ressentais sans pouvoir le nommer.

Une année, il y a eu ma grand-mère maternelle. Elle est venue porter main forte à sa fille, ma mère. 

Elle est apparue comme un miracle.

Celle qui avait du temps pour nous, les cadettes. Celle qui écoutait et répondait dans une autre langue, celle des parents… l’arabe. Celle qui racontait, qui faisait sa gym dans notre chambre, celle qui m’a appris la caresse, la tendresse, l’attention, la douceur, l’amour.

Elle qui m’a éveillée à la vie… 

Mémé miracle de la vie. Partie comme elle était venue. Disparue à jamais mais toujours là dans mon cœur. 

Comme ma mère, mère courage qui a tenu bon jusqu’à ce que son cœur lâche.

L’enfance est toujours là, avec un regard sincère tourné vers le mystère. 

Un effondrement parfois et un rebond à jouer puisque je suis là.

Mes mains sont sèches pendant que l’encre du stylo rutile, que mon clavier résonne encore du tambour des touches sous mes doigts.
J’ai soif. J’ai la joie. Une soif de la bouche aux paumes. Une joie anxieuse et bizarre.
Apparition attendue du personnage – et moi aussi malgré moi – à force de l’écrire.
Mes mains fines vieillissent semaine après semaine de chercher la trajectoire dans la fureur lumineuse et le temps déglacé.
Sous ma peau, il y a mes os et de moins en moins d’eau car je me désaltère au travail achevé. Et j’oublie que ma langue est sèche, et que mon nez me brûle de manquer d’eau.
Mais j’ai la poitrine gonflée. Et sortie du jeûn, le soir venu (parfois avant), je bois une rivière en laissant reposer le clavier. J’ai soif car il y a des murs et des corps dans mon nouveau texte. Il y a des êtres qui rugissent de s’ennuyer ou qui n’ont même plus le temps de respirer. J’ai soif mais je bois du temps liquide en écrivant le roman.