Les heures

Certaines heures se plissent – figent l’origami acéré de tes traits.

Certaines heures caressent – du plat de la main rabattent l’épi, ferment tes paupières.

Saillantes comme des ailerons, certaines heures électrisent ton courant perturbé. Elles font alors couler ton mascara bon marché en flaques de charbon. Ton visage est un miroir sans teint.

Certaines heures reculent de ne plus te voir. Lassées, elles perdent la foi – elles regardent en arrière ce que tu ne seras plus.

Certaines heures sont vaines. Ce sont des heures poubelles. Ce sont des heures refuge.

Dans ta bouche fermée le temps passe en silence. Les heures elles s’égosillent en flottements d’injures.
Tu les regardes mourir – cela t’émeut un peu.
Puis elles t’indiffèrent et tu les laisses filer dans leurs urnes-sabliers.

Demain sera le jour où un feu se déversera sur toi. À partir de cet instant, tu ne seras plus lisse, pâle, absent à toi-même. Mais tu te réveilleras d’un long sommeil encombrant. Ce sera le matin où tu pourras défier les rafales. Ce sera l’heure où les petits poisons quotidiens s’évanouiront, où tu recracheras une bile épaisse, boueuse, âcre. Quand ce jour surgira tes promesses les plus folles deviendront les réalités de ce à quoi tu n’a pas donné assez temps. Alors il y aura un silence qui bouleversera tout ce qui a pu advenir et qui ne reviendra plus.

À ce moment-là seulement tu redeviendras animal, pierre, eau, feuille, poussière. Une vérité nouvelle se faufilera entre tes synapses, et tu verras ton halo, ton essence: un destin prodigieux. Quand ce moment surgira, tu produiras des sons qui empliront l’air avec rage. Un rugissement écrasera toutes les autres voix qui se tairont d’un coup. Alors tu trouveras la place juste, au milieu du vacarme, qui se figera d’un coup dans un silence net, brûlant, dans lequel tu percevras sous la surface, toutes les sources cachées. Tes yeux, ta voix, tes nerfs se répandront partout où tu iras, tu seras écouté de toutes part. Et ce sera le début de quelque chose, qui ne finira jamais.

Au bout du jour – demain

Au bout du jour demain
sans vraiment se taire
sans vraiment se dire
sans savoir
à la lumière du jour
du silence froissé
dans l’éclat du rien
embrouillage de soi
je chercherais
à chorégraphier
ton silence
ton instant à venir
ou le mien
espace du côté
intervalle possible

Au bout du jour demain
je penserais
encore
à cette
tentation
voix multiple
tentation du texte
qui ne dit rien
improbabilité du son
rythmé de l’inachevable
désir
sans jamais
s’approcher
viens
on prendra le temps

Au bout du jour, demain,
dans l’insolence du fragmenté
jusqu’à son surgissement
achromate

j’essayerai de julien Gracqué
en bobinant du Creusot
en rugissant du Pirotte
L’exil qui boite
j’impulserai ce que j’ai
à écrire
à aimer
à oublier
profonde simplicité
alléger nos vies
comme vous
ou un peu moins

il y aura un jour
où enfin
tu me verras
je deviendrai
ce jour-là
une âme soleil
une pluie d’été

il y aura un jour
où j’oserai te dire
peut-être même te hurler
le temps où je t’ai attendu
le temps passé où j’ai voulu
oser

il y aura un jour
ce sera un lundi
parce que c’est beau le lundi
et j’aurai ce courage
de courir
d’en perdre les bras et les jambes
de te sauter au cou
je t’arracherai le cœur et un sourire
pour les porter en bijoux

il y aura ce jour
qui me fera oublier tous les autres
ceux qui étaient vides, tristes et brumeux
ce jour où à ton tour
tu sauras
et c’est moi qui ne saurai plus
comme tu penses
comme tu respires
comme tu avances
j’attendrai que tu me dises
que tu me murmures
ton visage au réveil et ton corps à la tombée du jour
ce jour où rien d’autre n’aura survécu
juste la promesse que je m’étais faite
et cette lumière qui ne nous quitte plus
ce jour qui deviendra sain
comme béni par le baiser d’un dieu
ce jour unique, rare et précieux

il y aura ce jour

Une façon de délier

Filer
tâtonner
dans brume
glisser  
long de la mousse
cailloux
genoux

entends 

les appels
battre
le sang
battre
traverser
ses laines
traverser
chaque idée
battre
chaque sensation
battre
chaque choix
battre
chaque choc
claquer
entre nos doigts
tisser nos vies
dénouer
étirer
chaque plein

accroche

le détachement
jouer à
lâche le jeu
donner du mou
à prendre
chaque moment
suspendu
traduire
laisser couler
sur soi
laisser aller
ses racines élastiques
électriques
flotter
s’amarrer
dans terre
à deux mains

on ne comprendra pas
mais on pourra toucher

lier faire défaire
tracer 
sentir
être traversé

Le fou

Ce que le fou dit
Souvent une chose et son contraire – peu de temps après. Il n’est pas toujours facile à suivre. C’est parce qu’il oscille sans cesse de l’endroit à l’envers, du dedans au dehors, il a vue sur la scène et les coulisses. Il révèle ce qui se cache derrière les mots, il revêt les non dits.

Ce que le fou aime
Se tromper. Parce que comme ça, il peut ressembler aux autres.

Ce que le fou n’aime pas
Que les gens le traitent de fou. Parce qu’il sait pourquoi il pense comme ça, ce qu’il ressent et personne ne peut dire si c’est fou ou pas, sauf lui. Il veut comprendre. Il ne cesse de couper les cheveux en quatre pour que tout rentre dans sa tête, même ces voix qui lui parlent de loin et qui se font l’écho de quelque chose d’étranger à l’intérieur de lui.

Ce que le fou veut faire entendre
Ce qui ne peut être dit, l’envers de la vie.
Là où le fou construit son royaume
Dans sa tête
Dans sa chambre
Dans une église
Dans un bureau
Dans un pays
Partout, il se crée un château à travers ce qui lui passe sous la main ou dans la tête
– L’imaginaire n’a pas de limite –

Ce qui procure au fou de la tristesse
L’abandon. Ce qu’il a ressenti un jour quand on ne l’a pas accompagné vers le coeur de la vie, à ne pas être tout sans se résigner à n’être rien. Ce qu’il a éprouvé quand il s’est retrouvé seul, maillon perdu d’une chaîne qu’il observe de loin, sans pouvoir y prendre place.

Ce qui procure au fou de la colère
L’abandon. Parce qu’il sait ce que c’est, il l’a vécu de l’intérieur. Quand la colère surgit c’est qu’il a tout enfoui dessous, ce qu’il s’échine à exprimer et que les autres ne veulent pas entendre. C’est surprenant parce que quand il se met en colère, c’est le moment où les gens trouvent que ce qu’il raconte n’a plus aucun sens et c’est à cet instant qu’ils l’écoutent le plus. La colère, c’est son remède pour ne pas être englouti par sa tristesse. Elles prennent leur source au même lieu, celui où la boucle se boucle.

Le pire moment de la vie du fou
L’abandon.
A sa détresse par les autres.
De ses idéaux à lui.

Ce qu’incarne le fou pour les autres
Le fou est l’homme libre, fascinant et terrifiant à la fois. Il est celui qu’on enferme et qui pourtant toujours échappe.

Ce que le fou pense de la folie
Il en a peur, comme tout le monde. Il ne veut pas être fou. C’est pour cela qu’il se raccroche aux idées qui fleurissent dans sa tête et qu’il les irrigue avec ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qui l’affecte – c’est par le monde qu’il se construit le sien.

Quand le fou devient poète
C’est qu’il a trouvé les mots pour faire cohabiter sa douleur et sa joie.
Embrasser l’aube dans le crépuscule.
Etre fidèle à la nuit même en plein jour.
Savoir qu’en lui pousse le bon grain et l’ivraie, choisir de ne pas l’ignorer.
Jamais le Bien ni le Mal, ce sont des mots dont il sait qu’il vaut mieux se tenir éloigné.

Armée et mère

L’indice est fait 

d’épines petites feuilles sombres 

au vert s’approche 

bien avant la forêt 

se plante alors un rang :

des ronces

.

Personne 

non personne ne croit qu’avant 

les milliers les troncs tous leurs fruits sur les branches une armée 

de ronces a pris le temps de protéger.

Cette armée est mère faite plante enracinée au sol elle arpente leur tient terre car elle seule fait force protège en irriguant les arbrisseaux ces monte-en-cieux toujours plus haut cette armée faite plante pique ceux qui voient tout en mâche pique ceux qui voudraient détruire

l’immense 

forêt des minuscules.

Dans un instant

Dans un instant
Tu ne seras plus la personne que je connais
Ta peau blanchira
Jusqu’à devenir aussi blanche qu’une craie trempée dans du lait
Aussi blanche que du talc sur un linceul

Dans un instant
Tu seras de la mousse
De l’écume
Un cachet d’aspirine
Dans la mer
Tu seras de la neige en enfer

Tu seras quelque chose mais
Presque rien

Dans quelques minutes

Un de tes cheveux va tomber
Un de tes cils va tomber

Une larme

Une dent

Une bague

Une tasse

Un pistolet chargé

Dans quelques secondes

Quelque chose

va quitter ton corps
et

tu ne le regretteras jamais
car

ta personne
sera
plus légère

que la personne
que tu étais

Trois

Il y aura cette journée
qui me rappellera

le ventre
plein

ton premier regard
ta première peau
ta première odeur

mes premières peurs

Il y aura cette journée
qui marquera la fin

des inquiétudes rassurantes
des distances intimes
des enfances vieillies

Il y aura cette journée
qui fera de toi

un silence tiède
une feuille lourde
un soulagement
amer

la maison
vide

Il y aura cette journée
qui nous mangera
toi
elle 
et moi

pour le moment
en bas

un jour
en haut