Rajeunir

Une façon de rajeunir
est de se regarder miroir
l’écouter lire entre les lignes
de front délivré avec surtout
ne pas sourciller

déride l’ovale en face à l’aide
d’acides en -ique mélangés
petite crème de jour pour
retarder tombée de ta nuit
qui se promet

avale des fruits digère facile
tes morts avec des vitamines
immunise leur temps compté
comme compte tes pas sur
l’appli très mobile donne-toi

prends du plaisir partout
où il dandine encore plus
l’amour serre-le dans tes bras
serre tout court souffle au cœur
pompe circule pour repulper

balade la nature et observe
la mer s’horizonner du monde
les rhizomes vivaces qui foisonnent
sur leurs réserves sensiblement pareils
aux montagnes jamais déplacées

inspire plus grand que toi
fais-toi l’enceinte rapetissée
d’un sentiment d’éternité

Quinze ans
Un vieux lit bateau ivre
Tantôt il a été calèche, caravelle
Il tanguait
Tantôt une île et la nuit suivante un cachot
Mais ce soir
– Quel joli soir pour jouer son enfance –
Le lit ne bouge pas

C’est peut-être parce que ton épaule mon épaule
Ta bouche à mes cheveux et ta main sur ma joue
Que le lit est comme une planète
Plantée-là
Elle s’y pose
Une clope
Un carnet
Un bic et un briquet
Barbara en B.O.
Elle en tremble
C’est parce que dans mes reins
Quand ton souffle me frôle
C’est parce que tes mains

Elle chante et ça lui fait tout un tas de choses innommables
Elle monte le son pour ne pas qu’ils entendent sa voix à elle qui change car elle est une
diva avec dedans qui s’ouvre le coffre d’une amante
C’est par
Ce
Que
Je t’ai
/
ai…
me

Le pouls ralentit
Elle croit qu’elle est heureuse
Elle croit que cette fois ce qu’elle touche est de nouveau la joie comme celle d’avant quand
elle était petite mais une joie électrique – méconnaissable
Pas ces éclats de rire quand on se jette dans une rivière
Ou qu’un grand frère vous fait une grimace légendaire
C’est autre chose
Un vibrato
Total
Qui lui parcourt le corps
Elle s’allume une clope
Est-ce Dieu est-ce diable
Elle sent le ciel qu’on tisse à même sa peau danser

Certains matins, elle époussetait les statues des saints par ordre organique d’importance de
ferveur et lui la regardait faire en sourcillant mais sans broncher.
Certains matins, elle s’attelait à la remise en rangs parallèles des chaises de prières pendant
qu’il réajustait les pupitres avec des yeux qui traînent.
Certains matins, le nettoyage du retable concentrait toute son ardeur et lui feignait de préparer
le livre de chants pour l’observer en toute impunité.
Certains matins elle finissait ses heures de ménage en allumant un cierge qu’il venait éteindre
sitôt la porte de l’église refermée sur elle.
Certains matins, elle ne travaillait pas et lui froissait sa soutane de colère de n’avoir personne
à maudire.

Le rouge à lèvres

– rouge coquelicot absolument rouge –
s’étire sur un large sourire.

Un grand sourire
qui ne quitte pas mon visage
et marche dans les rues.

Mes regards accrochent
ceux des passant.es
cherche leurs yeux.

Il s’agit d’une marcheuse.
Une promeneuse
qui va
dans les rues de la ville
sous la bruine
les cheveux perlés du brouillard qui descend.

La marcheuse sourit.
La marcheuse fixe.

Son sourire et son regard
ne parlent pas de moi
ne disent rien du moi qui,
tapi à l’intérieur
de ce corps qui marche,
éclate en mille morceaux
et se fend d’un sanglot.

la meute

Il est tôt. Il fait froid. Le jour n’est pas encore levé.

En fait, tout cela est simple :

  1. Il faut endurer si l’on veut accomplir des choses dures. — Alex Honnold.
  2. En travaillant profondément trois, quatre heures par jour, on avance vite. — Un entrepreneur à succès pendant que je passais l’aspirateur.
  3. La première — et pratiquement la seule — condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. — Schopenhauer
  4. Il faut essentiellement veiller à maintenir le super-objectif et la ligne d’action principale et se méfier de toute tendance extérieure et de tout objet qui soient étrangers au thème principal. — Stanislavski
  5. Les lecteurs y croient jusqu’à ce qu’on leur donne une raison de ne plus y croire. — Robert Mc Kee, certainement d’après John Gardner.

Et aussi : Il y a des journées moins pourries que d’autres. — Mud.

Allez, au travail maintenant.

Après quelques mots à peine, l’immeuble dans lequel il besognait, de même que toute la ville, toutes les autres villes et tous les paysages furent effacés par l’explosion. Le ciel vira à l’orange, puis au violet. Peu d’êtres vivants survécurent à cette matinée : quelques bactéries, aucun métazoaire. À trop combattre, la meute avait fini par perdre.

Un jour viendra je le sais
où tu disparaîtras totalement
comme un lièvre
devant un chasseur
enfui devant
un fusil

Un jour viendra je le sais
où ton visage se repliera
sur la ligne d’horizon
en petits carrés
des enveloppes
avec tous tes messages
à l’intérieur

Un jour viendra je le sais
où ta bouche diamantaire
ouverte sur le sel
le cristal de tes mots
sur la saveur boisée
de mes lèvres
se taira morcelée
absente

Un jour viendra je le sais
où ton œil refluera
hors de ma lumière
un soleil se tournera
derrière les cils une brisure
dans mon œil ton œil
fermé

un jour viendra où alors
je m’éteindrai un peu
comme chaque jour
depuis que je sens glisser
ta haute stature d’arbre
que je la sens se craqueler
son écorce brute
fissurée

Qui est je

On dit que je suis le socle de moi-même. C’est ce qu’on me demande. On me demande d’être le moteur de moi. Je dis que je est ailleurs. Je est partie jouer avec les autres et elle n’est pas revenue. Je est une autre. On dit que je dois descendre les épaules quand je parle aux grandes personnes. Parfois on dit que je suis une grande personne. Je dis presque. Grande par endroits minuscule ailleurs. Je est partie jouer avec les autres et ils ne l’ont pas rendue. Elles disent que je laisse trop souvent les autres me nourrir. Que je mange trop, que j’ai un problème avec la bouffe, que je me consomme comme un paquet de clope à quatre euros. Mais je n’est pas rentrée hier soir, et j’aimerais faire un portrait robot, mais je ne sais pas à quoi je ressemble. Alors je demande. On dit que je suis parfois l’ombre de moi-même. Que je me noie dans les discours, que je saute des avions en plein vol pour me sentir en vie. On dit que je suis vivante. Je demande comment on le sait puisque je n’est pas là. On dit on le sait c’est tout, on a confiance en je. Je rêve. Morceaux de je en bouts de magma, je est magma en morceaux. On dit que je suis ce que les autres voudraient dire. Que je poursuis les rêves et les cauchemars sans faire de distinction. Que c’est pour ça que je ne trouve pas je, qu’elle se terre dans les songes comme un lièvre pétrifié par la forêt. Je n’a pas peur. Je vole au-dessus des arbres. Les grandes personnes disent qu’elles savent ce que je suis, qu’elles ont tout vu, elles voient tout, elles me matent mais ne viennent pas me chercher, elle disent que je dois venir me chercher, qu’il faut que je me trouve pour être le socle, le moteur de moi. Je s’éparpille dans l’air et se dilue dans l’eau. Je suis une aspirine effervescente. Peut-être que je est moi. La chercheuse et la cherchée. Ce qui s’effondre, ce qui se dit, ce qui ne se sait pas encore, ce qui tient debout. Je est quelque part dans la notice du puzzle. Je est l’image sur la boîte.

Pédale parfaite

Pédale et parfaite
La pédale doit être parfaite
Parfaitement pédale
Elle doit
Elle boit pour accomplir son devoir
Elle boit, elle sniffe, elle gobe
pour accomplir son devoir
pour accomplir son désir

La pédale doit
Elle ne regarde pas avant de traverser
Elle ne regarde pas non plus après
Elle traverse.
La pédale doit être parfaite
Parfaitement pédale
Elle doit avoir avalé Dustan
Elle doit savoir la recette du mimosa
pour le dimanche matin
Elle doit flex
Elle doit se raser
un peu
mais pas trop
Elle ne doit pas (trop) sourire
Ça ferait mauvais goût
La pédale, c’est le goût

Elle croque dans un autre
un jour
Elle goûte autrement

La pédale doit aimer les veines
les bosses
les paysages de peau
Un jour elle croque
dans un autre
Elle touche autrement

Lorsqu’elle devrait
Elle ne pas
Elle marque l’arrêt
Elle sourit (trop)

Elle rase tout ou rien
Elle brûle le sac Basic Fit
Elle refuse l’invitation
pour le dimanche matin
d’ailleurs
elle refuse aussi
l’invitation pour le samedi
Ses cils des rivières et bientôt
Ses doigts, ses seins, ses pieds, son crin fou
fondent à mi-voix
Pédale parfaite
Parfaitement pédale
Elle traverse.

Il y aura un jour
ou l’autre
où penser à l’instant
suspendu
où tu es tombée

cessera de me déchirer le ventre

Un jour
ou l’autre

les chutes
les silences
les ponts
les eaux profondes
les étangs opaques
notre histoire à compléter
mes noirceurs en écho
de l’autre côté
de ta chute

cesseront de me déchirer le ventre

Il y aura un jour
ou l’autre
Où je ferai avec
ce que ta chute a dit
et n’a pas dit

je ferai avec
ce que j’ai oublié de tes mots.
Où je ferai
avec
le vertige

Un jour
ou l’autre,
les mots silence tomber trésor soleil écailles lie rires
ne me figeront plus
sur cet instant
qui aimante tous les autres
nos précédents
mes suivants

Un jour,
J’en ferai mon affaire
La tête la nuque
fraiches
dans l’étang boueux,
mes bouts de corps dans l’eau
le soleil sur mes seins

L’étang se fera cristallin
Me salira quand même
J’en ferai mon affaire

Ta chute contiendra
le nommable
innomé
le tien
celui des autres
et moi

Il y aura un jour
où l’autre
silencea
j’en ferai mon affaire

un compagnon de route

Je pourrais le garder avec moi
Sans ce un jour ou l’autre
ou le quitter, un jour.

La prochaine fois

La prochaine fois
je commencerai par goûter des petits bouts
prélevés à la surface
La prochaine fois
je me cognerai sur tes ongles
tes surfaces dures
La prochaine fois
j’évaluerai soigneusement
chaque centimètre de toi
La prochaine fois
je mesurerai tes arrêtes, tes côtés
ton périmètre
la taille de tes pieds
fois 3,14
La prochaine fois
je prendrai note de chaque son qui sort de toi
si la sol fa
La prochaine fois
Je m’enroulerai autour de toi
pour faire le tour au moins 3 fois
La prochaine fois
je compterai tes cheveux, tes doigts
La prochaine fois
j’emplirai mes poches de tes mots
La prochaine fois
je plongerai mes doigts sous ta peau
derrière tes os
La prochaine fois
j’écraserai ma bouche sur la tienne
pour que rien de ce qui sort de toi ne soit sali
La prochaine fois
je t’absorberai
mais je laisserai,
peut-être,
quelques bouts de toi
pour la fois d’après