Bien que je m’en défendis en secret au plus profond de mon âme, je ne parvenais jamais à me détacher d’elle. Sur les routes, au fond des vallées, sous la pluie et le vent, dans les pires moments de détresse, c’est elle qui me revenait. Cette maison qui n’est même pas celle de mon enfance, dans laquelle je n’ai même pas grandi. Elle me consolait depuis son bout du monde, lointaine, pleine de promesses, et moi je m’évertuais à la rejeter loin, très loin de moi. Elle n’a jamais été mienne, elle n’a jamais été chez-moi, pourtant c’est dans son ventre chaud que je rêvais de me déposer.
Je suis en ton sein maintenant, je suis arrivée. Et déjà je m’apprête à te quitter à nouveau. Tu n’es pas chez moi car ce sentiment n’existe nulle part ailleurs qu’à l’intérieur de moi-même, pourtant tu es mon refuge. Entre tes murs je suis à l’abri, près de ton cœur qui brûle en flammes crépitantes et dans ton antre je suis protégée. C’est un sentiment de paix profonde mêlé à la chaleur derrière les baies vitrées et au vert des arbres et des prairies qui t’entourent, c’est ta douce lumière du soir et le bal des oiseaux depuis ton balcon. Toi, que je renie constamment comme toute fille aimée et pour cela ingrate, tu ne m’en tiens jamais rigueur et, à chaque fois que le besoin d’être embrassée me coupe les jambes et me ramène à toi, chaque fois tu m’accueilles et tu me berces, comme si tu me remerciais de t’être revenue.
Auteur / revue Miroir
A l’époque dans mon journal, j’écris
Qu’il est d’une beauté à couper le souffle.
Je ne peux pas arrêter de le regarder, aimantée, fascinée.
Je ne peux me rassasier de sa peau, de son odeur, de sa force.
Je veux disparaître à l’intérieur de lui.
Je veux que chaque parcelle de mon corps se mélange à chaque parcelle de son corps
Dans une alchimie parfaite.
Je goûte chaque millimètre de sa peau.
Ma langue, mes yeux, mes doigts, ma bouche impriment chaque détail de son corps.
Il m’impressionne, je me sens toute petite.
J’aime cette sensation d’être un point minuscule dans les mains d’un géant.
Il remplit tout l’espace et ça me calme.
Je dépose mes angoisses entre ses mains et il les fait disparaître entre ses poings.
C’est comme si j’étais soudain délimitée,
Contenue entre ses bras.
Son corps fait barrage à mes errances.
Il m’apaise par sa présence lourde et imposante.
Je dépose mon cerveau à l’entrée de la chambre.
Je me glisse avec volupté dans nos étreintes.
Ses grands bras me tiennent, me retiennent.
Sa puissance me contient.
Ses baisers sont un tunnel d’amour et de sensations.
Je veux me noyer dans cet instant.
Me perdre.
M’oublier.
Y aura-t-il un moment
Juste un moment de bleu
Sans rideau
Sans trahison
Un moment de danse futile
Où ton corps portera des éclats
Y aura-t-il un moment
Où tu diras Pourquoi
Où j’entendrai Pourquoi
Où le soir venu
Tes pas suffiront à combler le vertige
Y aura-t-il un moment
Où tes mains oseront
Où ta voix répondra à l’écho
Où ta voix mangera le silence
Y aura-t-il un chemin
Un petit bout de route
Un caillou enjambé
Y aura-t-il un jour sans fin
Où je saurai enfin
COCKPIT
Avant que tu sois là, lorsque les journées longues se terminaient par des séances longues de
longues attentes à la fenêtre dans l’immeuble de la ville sans nom, je dormais.
Avant que tu sois là, lorsque les travaux durs pour le métro cassaient des morceaux durs de
dur boulevard près de l’appartement dans l’immeuble de la ville sans nom, je regardais.
Et puis après, tout ce qui existe entre les graviers du béton gris, tout ce qui structure le sol
sous les pas s’est congloméré en une masse solide et stable. Comme notre amour.
Même les troubles des voisins du deuxième,
Même le bleu électrique du ciel,
Même le tabac que nous achetions et le souvenir de cet instant.
Et puis après, tout ce qui existe entre les parois des murs gris, toutes ces images qui articulent
les horizons, se sont collées et collent encore. Comme notre amour.
Même mes cris et tes promesses,
Même nos nuits aux lits séparés,
Même les années ensemble et le futur que nous ne connaissons pas.
A l’abruit du monde
Terre primitive
Terre fertile
Volcan explosif
Tout sous la mousse verte et lisse
S’extrait des replis de l’oubli
Même les souvenirs fouillés
Même les larmes qui grincent encore à certaines heures
Terre non finie
Terre brûlée
Chaos, coulée
Tout sous le manteau de la mémoire
Traîne à l’abruit du monde
Même les gros galets, leur gris ferraillé
Même cette pierre qui saigne encore à certaines heures.
La joue contre la roche
la joue contre la roche je risque un
regard vers le bas
j’observe tout ce temps passé avec ce
soleil dans la poitrine et cette incapacité
à l’arroser
je scrute le paysage en quête des
origines
mais mes yeux myopes me font défaut
j’ignore quand il est apparu quand il a
commencé
à déployer
ses rayons rouges et or
dans la terre humide et parfumée
de mon corps
de grands oiseaux passent au-dessus
des arbres et des rivières qui
s’entrelacent dans la caresse du
crépuscule
ils portent sur leurs ailes des villes
arpentées cent fois à pied
par tous les temps
au rythme des années
les années passaient oui pourtant je
n’arrivais pas à m’y mettre vraiment
j’avais toujours mieux à faire j’étais
paralysée devant l’écran blanc
je trouvais mauvais
tout ce que j’écrivais
il y avait un gouffre immense dans ma
vie entre ce que je disais de moi
et ce que je faisais
le soleil attendait sous ma peau
il rouillait un peu je craignais qu’il se
nécrose
maintenant j’écris
la joue contre la roche je risque un
regard vers le haut
je ne vois rien que des formes floues
mystérieuses
je scrute le paysage en quête des
devenirs
mais mes yeux myopes me font défaut
je ne distingue pas le sommet
j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
j’ai tout misé sur l’astre incandescent qui
forme une bosse sous ma robe
dans mon décolleté
j’ai tout misé
sur cet espoir ardent
je me remets en mouvement
le long de la paroi
un appui après l’autre
sous mes doigts
sous mes semelles
je trace une ligne verticale
au fil de mon ascension
de l’encre
coule par ma bouche par mes pores par
mon sexe
je trace une ligne suspendue dans la
lumière violette
parfois passent à ma hauteur des anges
solitaires leurs ailes sont en papier
froissé des baleines qui chantent leurs
corps sont lourds et familiers
j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
ce soleil sous la peau
c’est ce qui me fait tenir
accepter la répétition
la banalité
la chambre glacée dépouillée
les champignons sur les murs
les fourmis dans le tapis
le métro
le bureau blanc
la chaise vissée devant l’écran
même la solitude
même la possibilité que cela dure
longtemps que cela prenne du temps
j’accepte tout
pourvu que le soleil se déploie étire ses
cheveux rouges ses pierres précieuses
autour de moi
j’ai mis tous mes œufs dans le même
panier
j’ai fait un vœu
je ne veux pas savoir à quoi cela
ressemble de l’autre côté
je veux que la lumière que les cieux
grandioses gigantesques embrasent
mes yeux embrassent mes mains c’est
mon Everest à moi et je sais bien
au fond
qu’il sera tiède ce sommet dont je ne
sais rien
dont je ne sais pas s’il existe pour moi
peut-être qu’au-delà des nuages c’est le
vide
je sais qu’on se fait à tout que des astres
et des montagnes à conquérir il y en a à
la pelle mais comprenez
aussi loin que je me souvienne
c’est grâce à ça qu’il y a du sens
c’est grâce à ça que je m’aime
que je me projette incandescente
aveugle inquiète
à travers l’existence absurde
comme une comète
il me faut bien un rêve pour vivre
pourvu que ça marche me dis-je
mais si ça marche
que faire après
Improvisé
Chercher son eucalyptus
S’y déposer
Flanc, nuque, dos
Le sentir sans le voir
Corps a des yeux
Le visage n’est pas le seul
Aussi voit la peau
Des fins capteurs
Ils tâtonnent de vif
Attendre suite à venir effleure
Et puis par là
Beau aussi
Des rythmes
Suspend
Saccade du doux
Ouvert
Grande brassée
Ou fermé juste point
Fermé-transition
Fermé-repos
Fermé-résonne
…
Repartir
Inverser gravité
Rire poids
Ligereza
Avec sol avec moi avec air
Et même en grappe
Grappes de poids vivants
Comme gouttes sur feuilles
Dans cet espace
Poids est force
Possibilité de bouge immense
Roule, flotte, glisse
Dépose
Et vole
Je peux vole-murmure
Poids du corps en transfert
Il coule ici et ressort là
Plus fluide qu’eau neuve
Plus dense que lave
Poids s’anime
Fils d’énergies
S’expandent de nous
Attrapons
Jetons
Couleurs de corps
Musiques de nous
Précis
Thorax vibrants respirent du tout
Du momento simple
Il chante
Es coser y cantar
Rajeunir
Une façon de rajeunir
est de se regarder miroir
l’écouter lire entre les lignes
de front délivré avec surtout
ne pas sourciller
déride l’ovale en face à l’aide
d’acides en -ique mélangés
petite crème de jour pour
retarder tombée de ta nuit
qui se promet
avale des fruits digère facile
tes morts avec des vitamines
immunise leur temps compté
comme compte tes pas sur
l’appli très mobile donne-toi
prends du plaisir partout
où il dandine encore plus
l’amour serre-le dans tes bras
serre tout court souffle au cœur
pompe circule pour repulper
balade la nature et observe
la mer s’horizonner du monde
les rhizomes vivaces qui foisonnent
sur leurs réserves sensiblement pareils
aux montagnes jamais déplacées
inspire plus grand que toi
fais-toi l’enceinte rapetissée
d’un sentiment d’éternité
Quinze ans
Un vieux lit bateau ivre
Tantôt il a été calèche, caravelle
Il tanguait
Tantôt une île et la nuit suivante un cachot
Mais ce soir
– Quel joli soir pour jouer son enfance –
Le lit ne bouge pas
C’est peut-être parce que ton épaule mon épaule
Ta bouche à mes cheveux et ta main sur ma joue
Que le lit est comme une planète
Plantée-là
Elle s’y pose
Une clope
Un carnet
Un bic et un briquet
Barbara en B.O.
Elle en tremble
C’est parce que dans mes reins
Quand ton souffle me frôle
C’est parce que tes mains
Elle chante et ça lui fait tout un tas de choses innommables
Elle monte le son pour ne pas qu’ils entendent sa voix à elle qui change car elle est une
diva avec dedans qui s’ouvre le coffre d’une amante
C’est par
Ce
Que
Je t’ai
/
ai…
me
Le pouls ralentit
Elle croit qu’elle est heureuse
Elle croit que cette fois ce qu’elle touche est de nouveau la joie comme celle d’avant quand
elle était petite mais une joie électrique – méconnaissable
Pas ces éclats de rire quand on se jette dans une rivière
Ou qu’un grand frère vous fait une grimace légendaire
C’est autre chose
Un vibrato
Total
Qui lui parcourt le corps
Elle s’allume une clope
Est-ce Dieu est-ce diable
Elle sent le ciel qu’on tisse à même sa peau danser
Certains matins, elle époussetait les statues des saints par ordre organique d’importance de
ferveur et lui la regardait faire en sourcillant mais sans broncher.
Certains matins, elle s’attelait à la remise en rangs parallèles des chaises de prières pendant
qu’il réajustait les pupitres avec des yeux qui traînent.
Certains matins, le nettoyage du retable concentrait toute son ardeur et lui feignait de préparer
le livre de chants pour l’observer en toute impunité.
Certains matins elle finissait ses heures de ménage en allumant un cierge qu’il venait éteindre
sitôt la porte de l’église refermée sur elle.
Certains matins, elle ne travaillait pas et lui froissait sa soutane de colère de n’avoir personne
à maudire.