Le rouge à lèvres

– rouge coquelicot absolument rouge –
s’étire sur un large sourire.

Un grand sourire
qui ne quitte pas mon visage
et marche dans les rues.

Mes regards accrochent
ceux des passant.es
cherche leurs yeux.

Il s’agit d’une marcheuse.
Une promeneuse
qui va
dans les rues de la ville
sous la bruine
les cheveux perlés du brouillard qui descend.

La marcheuse sourit.
La marcheuse fixe.

Son sourire et son regard
ne parlent pas de moi
ne disent rien du moi qui,
tapi à l’intérieur
de ce corps qui marche,
éclate en mille morceaux
et se fend d’un sanglot.

la meute

Il est tôt. Il fait froid. Le jour n’est pas encore levé.

En fait, tout cela est simple :

  1. Il faut endurer si l’on veut accomplir des choses dures. — Alex Honnold.
  2. En travaillant profondément trois, quatre heures par jour, on avance vite. — Un entrepreneur à succès pendant que je passais l’aspirateur.
  3. La première — et pratiquement la seule — condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. — Schopenhauer
  4. Il faut essentiellement veiller à maintenir le super-objectif et la ligne d’action principale et se méfier de toute tendance extérieure et de tout objet qui soient étrangers au thème principal. — Stanislavski
  5. Les lecteurs y croient jusqu’à ce qu’on leur donne une raison de ne plus y croire. — Robert Mc Kee, certainement d’après John Gardner.

Et aussi : Il y a des journées moins pourries que d’autres. — Mud.

Allez, au travail maintenant.

Après quelques mots à peine, l’immeuble dans lequel il besognait, de même que toute la ville, toutes les autres villes et tous les paysages furent effacés par l’explosion. Le ciel vira à l’orange, puis au violet. Peu d’êtres vivants survécurent à cette matinée : quelques bactéries, aucun métazoaire. À trop combattre, la meute avait fini par perdre.

Un jour viendra je le sais
où tu disparaîtras totalement
comme un lièvre
devant un chasseur
enfui devant
un fusil

Un jour viendra je le sais
où ton visage se repliera
sur la ligne d’horizon
en petits carrés
des enveloppes
avec tous tes messages
à l’intérieur

Un jour viendra je le sais
où ta bouche diamantaire
ouverte sur le sel
le cristal de tes mots
sur la saveur boisée
de mes lèvres
se taira morcelée
absente

Un jour viendra je le sais
où ton œil refluera
hors de ma lumière
un soleil se tournera
derrière les cils une brisure
dans mon œil ton œil
fermé

un jour viendra où alors
je m’éteindrai un peu
comme chaque jour
depuis que je sens glisser
ta haute stature d’arbre
que je la sens se craqueler
son écorce brute
fissurée

Qui est je

On dit que je suis le socle de moi-même. C’est ce qu’on me demande. On me demande d’être le moteur de moi. Je dis que je est ailleurs. Je est partie jouer avec les autres et elle n’est pas revenue. Je est une autre. On dit que je dois descendre les épaules quand je parle aux grandes personnes. Parfois on dit que je suis une grande personne. Je dis presque. Grande par endroits minuscule ailleurs. Je est partie jouer avec les autres et ils ne l’ont pas rendue. Elles disent que je laisse trop souvent les autres me nourrir. Que je mange trop, que j’ai un problème avec la bouffe, que je me consomme comme un paquet de clope à quatre euros. Mais je n’est pas rentrée hier soir, et j’aimerais faire un portrait robot, mais je ne sais pas à quoi je ressemble. Alors je demande. On dit que je suis parfois l’ombre de moi-même. Que je me noie dans les discours, que je saute des avions en plein vol pour me sentir en vie. On dit que je suis vivante. Je demande comment on le sait puisque je n’est pas là. On dit on le sait c’est tout, on a confiance en je. Je rêve. Morceaux de je en bouts de magma, je est magma en morceaux. On dit que je suis ce que les autres voudraient dire. Que je poursuis les rêves et les cauchemars sans faire de distinction. Que c’est pour ça que je ne trouve pas je, qu’elle se terre dans les songes comme un lièvre pétrifié par la forêt. Je n’a pas peur. Je vole au-dessus des arbres. Les grandes personnes disent qu’elles savent ce que je suis, qu’elles ont tout vu, elles voient tout, elles me matent mais ne viennent pas me chercher, elle disent que je dois venir me chercher, qu’il faut que je me trouve pour être le socle, le moteur de moi. Je s’éparpille dans l’air et se dilue dans l’eau. Je suis une aspirine effervescente. Peut-être que je est moi. La chercheuse et la cherchée. Ce qui s’effondre, ce qui se dit, ce qui ne se sait pas encore, ce qui tient debout. Je est quelque part dans la notice du puzzle. Je est l’image sur la boîte.

Pédale parfaite

Pédale et parfaite
La pédale doit être parfaite
Parfaitement pédale
Elle doit
Elle boit pour accomplir son devoir
Elle boit, elle sniffe, elle gobe
pour accomplir son devoir
pour accomplir son désir

La pédale doit
Elle ne regarde pas avant de traverser
Elle ne regarde pas non plus après
Elle traverse.
La pédale doit être parfaite
Parfaitement pédale
Elle doit avoir avalé Dustan
Elle doit savoir la recette du mimosa
pour le dimanche matin
Elle doit flex
Elle doit se raser
un peu
mais pas trop
Elle ne doit pas (trop) sourire
Ça ferait mauvais goût
La pédale, c’est le goût

Elle croque dans un autre
un jour
Elle goûte autrement

La pédale doit aimer les veines
les bosses
les paysages de peau
Un jour elle croque
dans un autre
Elle touche autrement

Lorsqu’elle devrait
Elle ne pas
Elle marque l’arrêt
Elle sourit (trop)

Elle rase tout ou rien
Elle brûle le sac Basic Fit
Elle refuse l’invitation
pour le dimanche matin
d’ailleurs
elle refuse aussi
l’invitation pour le samedi
Ses cils des rivières et bientôt
Ses doigts, ses seins, ses pieds, son crin fou
fondent à mi-voix
Pédale parfaite
Parfaitement pédale
Elle traverse.

Il y aura un jour
ou l’autre
où penser à l’instant
suspendu
où tu es tombée

cessera de me déchirer le ventre

Un jour
ou l’autre

les chutes
les silences
les ponts
les eaux profondes
les étangs opaques
notre histoire à compléter
mes noirceurs en écho
de l’autre côté
de ta chute

cesseront de me déchirer le ventre

Il y aura un jour
ou l’autre
Où je ferai avec
ce que ta chute a dit
et n’a pas dit

je ferai avec
ce que j’ai oublié de tes mots.
Où je ferai
avec
le vertige

Un jour
ou l’autre,
les mots silence tomber trésor soleil écailles lie rires
ne me figeront plus
sur cet instant
qui aimante tous les autres
nos précédents
mes suivants

Un jour,
J’en ferai mon affaire
La tête la nuque
fraiches
dans l’étang boueux,
mes bouts de corps dans l’eau
le soleil sur mes seins

L’étang se fera cristallin
Me salira quand même
J’en ferai mon affaire

Ta chute contiendra
le nommable
innomé
le tien
celui des autres
et moi

Il y aura un jour
où l’autre
silencea
j’en ferai mon affaire

un compagnon de route

Je pourrais le garder avec moi
Sans ce un jour ou l’autre
ou le quitter, un jour.

La prochaine fois

La prochaine fois
je commencerai par goûter des petits bouts
prélevés à la surface
La prochaine fois
je me cognerai sur tes ongles
tes surfaces dures
La prochaine fois
j’évaluerai soigneusement
chaque centimètre de toi
La prochaine fois
je mesurerai tes arrêtes, tes côtés
ton périmètre
la taille de tes pieds
fois 3,14
La prochaine fois
je prendrai note de chaque son qui sort de toi
si la sol fa
La prochaine fois
Je m’enroulerai autour de toi
pour faire le tour au moins 3 fois
La prochaine fois
je compterai tes cheveux, tes doigts
La prochaine fois
j’emplirai mes poches de tes mots
La prochaine fois
je plongerai mes doigts sous ta peau
derrière tes os
La prochaine fois
j’écraserai ma bouche sur la tienne
pour que rien de ce qui sort de toi ne soit sali
La prochaine fois
je t’absorberai
mais je laisserai,
peut-être,
quelques bouts de toi
pour la fois d’après

Les heures

Certaines heures se plissent – figent l’origami acéré de tes traits.

Certaines heures caressent – du plat de la main rabattent l’épi, ferment tes paupières.

Saillantes comme des ailerons, certaines heures électrisent ton courant perturbé. Elles font alors couler ton mascara bon marché en flaques de charbon. Ton visage est un miroir sans teint.

Certaines heures reculent de ne plus te voir. Lassées, elles perdent la foi – elles regardent en arrière ce que tu ne seras plus.

Certaines heures sont vaines. Ce sont des heures poubelles. Ce sont des heures refuge.

Dans ta bouche fermée le temps passe en silence. Les heures elles s’égosillent en flottements d’injures.
Tu les regardes mourir – cela t’émeut un peu.
Puis elles t’indiffèrent et tu les laisses filer dans leurs urnes-sabliers.

Demain sera le jour où un feu se déversera sur toi. À partir de cet instant, tu ne seras plus lisse, pâle, absent à toi-même. Mais tu te réveilleras d’un long sommeil encombrant. Ce sera le matin où tu pourras défier les rafales. Ce sera l’heure où les petits poisons quotidiens s’évanouiront, où tu recracheras une bile épaisse, boueuse, âcre. Quand ce jour surgira tes promesses les plus folles deviendront les réalités de ce à quoi tu n’a pas donné assez temps. Alors il y aura un silence qui bouleversera tout ce qui a pu advenir et qui ne reviendra plus.

À ce moment-là seulement tu redeviendras animal, pierre, eau, feuille, poussière. Une vérité nouvelle se faufilera entre tes synapses, et tu verras ton halo, ton essence: un destin prodigieux. Quand ce moment surgira, tu produiras des sons qui empliront l’air avec rage. Un rugissement écrasera toutes les autres voix qui se tairont d’un coup. Alors tu trouveras la place juste, au milieu du vacarme, qui se figera d’un coup dans un silence net, brûlant, dans lequel tu percevras sous la surface, toutes les sources cachées. Tes yeux, ta voix, tes nerfs se répandront partout où tu iras, tu seras écouté de toutes part. Et ce sera le début de quelque chose, qui ne finira jamais.

Au bout du jour – demain

Au bout du jour demain
sans vraiment se taire
sans vraiment se dire
sans savoir
à la lumière du jour
du silence froissé
dans l’éclat du rien
embrouillage de soi
je chercherais
à chorégraphier
ton silence
ton instant à venir
ou le mien
espace du côté
intervalle possible

Au bout du jour demain
je penserais
encore
à cette
tentation
voix multiple
tentation du texte
qui ne dit rien
improbabilité du son
rythmé de l’inachevable
désir
sans jamais
s’approcher
viens
on prendra le temps

Au bout du jour, demain,
dans l’insolence du fragmenté
jusqu’à son surgissement
achromate

j’essayerai de julien Gracqué
en bobinant du Creusot
en rugissant du Pirotte
L’exil qui boite
j’impulserai ce que j’ai
à écrire
à aimer
à oublier
profonde simplicité
alléger nos vies
comme vous
ou un peu moins