il y aura un jour
où enfin
tu me verras
je deviendrai
ce jour-là
une âme soleil
une pluie d’été

il y aura un jour
où j’oserai te dire
peut-être même te hurler
le temps où je t’ai attendu
le temps passé où j’ai voulu
oser

il y aura un jour
ce sera un lundi
parce que c’est beau le lundi
et j’aurai ce courage
de courir
d’en perdre les bras et les jambes
de te sauter au cou
je t’arracherai le cœur et un sourire
pour les porter en bijoux

il y aura ce jour
qui me fera oublier tous les autres
ceux qui étaient vides, tristes et brumeux
ce jour où à ton tour
tu sauras
et c’est moi qui ne saurai plus
comme tu penses
comme tu respires
comme tu avances
j’attendrai que tu me dises
que tu me murmures
ton visage au réveil et ton corps à la tombée du jour
ce jour où rien d’autre n’aura survécu
juste la promesse que je m’étais faite
et cette lumière qui ne nous quitte plus
ce jour qui deviendra sain
comme béni par le baiser d’un dieu
ce jour unique, rare et précieux

il y aura ce jour

Une façon de délier

Filer
tâtonner
dans brume
glisser  
long de la mousse
cailloux
genoux

entends 

les appels
battre
le sang
battre
traverser
ses laines
traverser
chaque idée
battre
chaque sensation
battre
chaque choix
battre
chaque choc
claquer
entre nos doigts
tisser nos vies
dénouer
étirer
chaque plein

accroche

le détachement
jouer à
lâche le jeu
donner du mou
à prendre
chaque moment
suspendu
traduire
laisser couler
sur soi
laisser aller
ses racines élastiques
électriques
flotter
s’amarrer
dans terre
à deux mains

on ne comprendra pas
mais on pourra toucher

lier faire défaire
tracer 
sentir
être traversé

Le fou

Ce que le fou dit
Souvent une chose et son contraire – peu de temps après. Il n’est pas toujours facile à suivre. C’est parce qu’il oscille sans cesse de l’endroit à l’envers, du dedans au dehors, il a vue sur la scène et les coulisses. Il révèle ce qui se cache derrière les mots, il revêt les non dits.

Ce que le fou aime
Se tromper. Parce que comme ça, il peut ressembler aux autres.

Ce que le fou n’aime pas
Que les gens le traitent de fou. Parce qu’il sait pourquoi il pense comme ça, ce qu’il ressent et personne ne peut dire si c’est fou ou pas, sauf lui. Il veut comprendre. Il ne cesse de couper les cheveux en quatre pour que tout rentre dans sa tête, même ces voix qui lui parlent de loin et qui se font l’écho de quelque chose d’étranger à l’intérieur de lui.

Ce que le fou veut faire entendre
Ce qui ne peut être dit, l’envers de la vie.
Là où le fou construit son royaume
Dans sa tête
Dans sa chambre
Dans une église
Dans un bureau
Dans un pays
Partout, il se crée un château à travers ce qui lui passe sous la main ou dans la tête
– L’imaginaire n’a pas de limite –

Ce qui procure au fou de la tristesse
L’abandon. Ce qu’il a ressenti un jour quand on ne l’a pas accompagné vers le coeur de la vie, à ne pas être tout sans se résigner à n’être rien. Ce qu’il a éprouvé quand il s’est retrouvé seul, maillon perdu d’une chaîne qu’il observe de loin, sans pouvoir y prendre place.

Ce qui procure au fou de la colère
L’abandon. Parce qu’il sait ce que c’est, il l’a vécu de l’intérieur. Quand la colère surgit c’est qu’il a tout enfoui dessous, ce qu’il s’échine à exprimer et que les autres ne veulent pas entendre. C’est surprenant parce que quand il se met en colère, c’est le moment où les gens trouvent que ce qu’il raconte n’a plus aucun sens et c’est à cet instant qu’ils l’écoutent le plus. La colère, c’est son remède pour ne pas être englouti par sa tristesse. Elles prennent leur source au même lieu, celui où la boucle se boucle.

Le pire moment de la vie du fou
L’abandon.
A sa détresse par les autres.
De ses idéaux à lui.

Ce qu’incarne le fou pour les autres
Le fou est l’homme libre, fascinant et terrifiant à la fois. Il est celui qu’on enferme et qui pourtant toujours échappe.

Ce que le fou pense de la folie
Il en a peur, comme tout le monde. Il ne veut pas être fou. C’est pour cela qu’il se raccroche aux idées qui fleurissent dans sa tête et qu’il les irrigue avec ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qui l’affecte – c’est par le monde qu’il se construit le sien.

Quand le fou devient poète
C’est qu’il a trouvé les mots pour faire cohabiter sa douleur et sa joie.
Embrasser l’aube dans le crépuscule.
Etre fidèle à la nuit même en plein jour.
Savoir qu’en lui pousse le bon grain et l’ivraie, choisir de ne pas l’ignorer.
Jamais le Bien ni le Mal, ce sont des mots dont il sait qu’il vaut mieux se tenir éloigné.

Armée et mère

L’indice est fait 

d’épines petites feuilles sombres 

au vert s’approche 

bien avant la forêt 

se plante alors un rang :

des ronces

.

Personne 

non personne ne croit qu’avant 

les milliers les troncs tous leurs fruits sur les branches une armée 

de ronces a pris le temps de protéger.

Cette armée est mère faite plante enracinée au sol elle arpente leur tient terre car elle seule fait force protège en irriguant les arbrisseaux ces monte-en-cieux toujours plus haut cette armée faite plante pique ceux qui voient tout en mâche pique ceux qui voudraient détruire

l’immense 

forêt des minuscules.

Dans un instant

Dans un instant
Tu ne seras plus la personne que je connais
Ta peau blanchira
Jusqu’à devenir aussi blanche qu’une craie trempée dans du lait
Aussi blanche que du talc sur un linceul

Dans un instant
Tu seras de la mousse
De l’écume
Un cachet d’aspirine
Dans la mer
Tu seras de la neige en enfer

Tu seras quelque chose mais
Presque rien

Dans quelques minutes

Un de tes cheveux va tomber
Un de tes cils va tomber

Une larme

Une dent

Une bague

Une tasse

Un pistolet chargé

Dans quelques secondes

Quelque chose

va quitter ton corps
et

tu ne le regretteras jamais
car

ta personne
sera
plus légère

que la personne
que tu étais

Trois

Il y aura cette journée
qui me rappellera

le ventre
plein

ton premier regard
ta première peau
ta première odeur

mes premières peurs

Il y aura cette journée
qui marquera la fin

des inquiétudes rassurantes
des distances intimes
des enfances vieillies

Il y aura cette journée
qui fera de toi

un silence tiède
une feuille lourde
un soulagement
amer

la maison
vide

Il y aura cette journée
qui nous mangera
toi
elle 
et moi

pour le moment
en bas

un jour
en haut

Ce que j’ai, ce que je crois

I. Ce que j’ai
J’ai une femme dans la gorge
Nouée gonflée serrée écrasée
Elle s’écoute et ne dort pas
Elle s’enroue et ne parle pas
J’ai une femme dans la gorge
Qui rêve d’expier, hurler, vomir
Qui rêve de cesser et d’agir
J’ai une femme dans la gorge
Qui depuis le 8 novembre travaille pour rien
J’ai une femme dans la gorge
Qui se déteste de
ne pas s’ouvrir
ne pas souffrir
Sévir Sourire
J’ai une femme dans la gorge
Qui ne passera pas au dessus
Qui ne rira pas aux blagues
Aux graveleuses du voisin
Aux graviers de leurs bouches
J’ai une femme dans la gorge
Qui traîne un trauma tout serré
Serré sur un plexus lunaire
Lunaire de ne trouver personne.
II. Ce que je crois
Ce que je crois c’est ma fatigue
Lestée au fond du lac épuisé
Je crois au plomb qui traverse mon corps
Je crois à la fin et au nouveau de mes chairs infimes
Je crois au ciel pétrole des nuits
Je crois aux froids gerçures qui s’invitent dans mes tanières d’enfance
Je crois aux voix rauques de mes chansons de vie
Je crois à l’asthénie qui dort tout au pied des tours d’ivoires
Ce que je crois c’est l’impossible
L’impossible retour d’être humaine
Humaine dévorée dans la forêt des non-dits
Ce que je crois c’est le froid qui me tord
Je crois aux lumières criardes d’une ville fantôme
Où je me verrai bien poser mes valises
Vides et trouées par tous les espoirs
Les lumières blanches des dernières demeures
Je ne crois que ce que j’ai

Entrer dans la salle prévue à cet effet
Entrer doucement pour ne pas réveiller la morte


Entrer doucement sans faire de bruit pour s’asseoir face à l’écran avec la photo de la morte
Être aveuglée par le blanc digital de ses cheveux finis terminés maintenant
S’asseoir sur les bancs disposés à cet effet du moment de la fin d’une personne
S’asseoir sur les bancs durs prévus à l’effet de ce moment dur


Ne pas trainer ses chaussures sur le sol, ne pas racler son banc, ne pas se moucher trop fort
Essayer d’écouter les paroles belles ou moches des personnes qu’on connait plus ou moins


Ne pas pleurer trop fort pour ne pas réveiller la morte
Entendre de loin des anecdotes prévues à l’effet d’être émouvantes
Ne pas se trouver en colère de la façon dont on parle de la morte
Ne pas être en colère ou autre agitation entre des murs d’une couleur si calme
Ne pas pleurer trop fort pour respecter le calme de la couleur des murs prévus à l’effet d’anecdotes
émouvantes sur la morte


Ne pas laisser la morve couler sur les habits de couleur calme prévus à l’effet du deuil
Faire la conversation entre deux crises de morve et trouver le temps de boire du vin blanc en l’honneur de la morte
Ne pas se bourrer la gueule pendant le cocktail en l’honneur de la morte


Ne pas en l’honneur de la morte tomber par terre se rouler dans la morve déchirer les habits prévus à l’effet
du deuil par colère contre les anecdotes émouvantes et moches des personnes aux cheveux blancs pas
encore digitalisés mais bientôt dans une pièce dure prévue à l’effet de la fin d’une personne

J’ai une maison et deux enfants, une tondeuse et un compost, des rendez-vous
chez le dentiste
J’ai le permis B un travail un compte au Crédit Agricole
Le week-end parfois je bricole
J’ai du carrelage à poser
Un canapé d’angle
Un grand frère
J’ai des copines de lycée qui me souhaitent mon anniversaire
Deux ou trois rêves qui traînent au milieu des factures
Des opinions tranchées
Des livres de recettes
Un chat
Un monospace
Quelques kilos en trop
Des impôts à payer
Un poème à écrire
Dans mon sac il y a un carnet
Carnet d’or à spirales qui déroule des listes
J’ai une maison et deux enfants et tout un tas de trucs urgents à surligner


A l’heure des histoires
Quand ils respirent dans mon cou
Je crois qu’il y a des mues à portée de ma main
Je crois que dès demain
Dans la magie de l’aube
Je brûlerai mon carnet d’or comme mes sœurs leurs soutien-gorge
Mais le loup rôde
La voix grossit
Les enfants tremblent
Je soufflerai si fort que ta maison s’envolera