Capture

je caresse le travail des hommes
je caresse la surface magnifiée

il y a des rainures et des nœuds
une forêt de troncs polis

les chênes sont beaux et blancs
on a gratté leur écorce

on dirait une foule de femmes debout
dénudées à la fin de l’été

leurs nervures sont les traces du soleil
en négatif sur leur peau

ainsi pelées elles semblent faites
pour mes mains qui les épousent

je pose ma joue sur leur tronc et j’attends
le souffle d’un enfant

je pose mon oreille sur leur tronc et j’attends
le tapage des bois qui ne vient pas

ici tout animal est statue
tout mouvement est capture

et je pense et j’enlève
un à un mes vêtements et mes pensées

En Corée, on raconte qu’il existe un lien, difficilement descriptible mais de toute évidence incontestable, qui relie deux personnes destinées l’une à l’autre. Les coréens le nomment : In-yun.

Ce lien traverse le temps, dépasse la vie comme si une seule existence ne pouvait le contenir, ne pouvait l’enfermer sans le priver de liberté.
Ainsi, quand deux personnes voient leurs chemins s’embrasser ici et maintenant, il est dit que les vies précédentes ont planté des graines que les suivantes verront fleurir. 

C’est ce que j’ai expérimenté dans cette vie : ce trouble de rencontrer quelqu’un que mon corps connaissait déjà, mais dont mon esprit ignorait tout. Comme si je me souvenais de ces bras qui ne m’avaient jamais étreinte, de cette peau que je n’avais pas encore goûtée, de ce parfum dont je ne savais rien de l’ivresse.

Je me suis souvenue de celui que je n’avais jamais croisé. J’ai su. Immédiatement. Instinctivement. Admirablement. Cet instant aussi éphémère qu’exceptionnel, comme si l’invisible, l’indicible, montrait enfin ses contours. In-yun.

Certains parlent de providence, de destin, moi j’y vois quelque chose de plus intime et plus vivant. J’y vois un marquage à chaud de mes cellules, la découverte de l’ultime pièce qui me manquait pour apercevoir le monde se dessiner. J’y vois mon demain et tous mes hiers. Une pulsion de vie qui foudroie, qui ne me laisse nul autre choix que de m’y accrocher, de ne rien laisser s’échapper de cette fulgurance, comme si cette folle rencontre me menait à cet oasis dont je me souviens, ce oasis où pourtant, je ne suis jamais allée.

la meilleure façon de marcher
est de parler cent détours
à pieds joints sur les rêves
quitte à les briser
ou un pied après l’autre mais
toujours avec soi
fais de chaque déplacement
un jeu – à dix, cours
un silence à combler
de sable mouvant
une parole à porter

– jette un pont
laisse l’accent chanter
en micro-trottoir
la pensée filer
en fleur de bitume
l’histoire piétiner
ton brillant à lèvres
la meilleure façon de marcher
est de trébucher
sur les mots, les dos
d’âne – plane
ne crains pas les faux-pas, les nids-de-poule
les voix qui rayent le parquet
laisse circuler, se court-circuiter
les hauts débats, les bas propos
tant pis pour les correspondances
coupe les virages
la ligne droite n’existe pas
prends la langue comme elle vient

fais des vagues

L’adresse

La rivière est aux âmes brûlantes qui cherchent la fraîcheur
La rivière est pour les pieds gonflés par la marche
La rivière est pour le loup qui descend de la forêt pour boire
La rivière – à l’automne – est pour les feuilles du saule qui désirent voyager
La rivière est pour nos mains qui se mêlent à l’eau savoureuse
La rivière est pour ceux qui se taisent et écoutent dans le silence ses caresses végétales
La rivière est pour cet enfant qui joue 
La rivière est pour cette nageuse qui lutte
La rivière est pour cet homme qui dérive
La rivière est aux hydrophytes – aux élodées, aux nénuphars – qui ballent dans ses eaux,
aux lentilles d’eau qui dansent à sa surface
La rivière est à nos pieds et nous sommes à son chevet
La rivière est aux castors qui la protègent et l’aiment 
La rivière est pour la montagne qui la niche et la couve
La rivière est pour le soleil qui y cherche son image en reflet
La rivière est aux ponts qui l’enjambent et qui y plongent leurs bras de pierre et de bois
La rivière est pour les ruisseaux qui s’y déversent en enfants turbulents 
– au printemps, dans la joie folle des chaleurs nouvelles – et font grossir son cours  
en tempérament de mère-père qui s’échauffe 
La rivière est à son lit
La rivière est – en ses rives – à ceux qui s’enlisent et y cherchent réconfort

La rivière est pour le poète qui s’assoit à son bord, caché par les roseaux, fesses au sec, pieds dans l’eau et qui essaye de la dire toute, mais y renonce pour y plonger

Déserts

Le désert d’ici-bas je m’en souviens encore quand j’avais les pieds couverts de glaise de boue et tout autour – solitude – c’était immense et beau les becs criards des engoulevents tournoyant et claquant leurs ailes au dessus de ma tête où le ciel première classe contenait vaillamment un bon paquet d’étoiles à des années-lumière c’était fort dans mes yeux tous ces trucs de la nature grandiose même s’il faisait froid dans la chambre cellule où je dormais les genoux repliés près des épaules le corps recouvert de pelures sous le duvet quechua et une couverture grise qui n’avait de pureté que la laine j’étais seule et gelée dans la nuit rien de chaud seulement ma fente profonde et ces quelques larmes qui coulaient dans le vide alors tous les soirs m’accrochant au bord de l’abîme je caressais mon sexe avec mes doigts glacés et jouissais dans cet immense et beau.
*
On survole aujourd’hui des terres brûlantes – on est comme l’ange très haut – le sol est un patchwork de brun, de jaune et d’ocre où les champs sont peignés en sillons réguliers avec des oliviers semés dessus des cercles de pénombre des nœuds de solitude à travers la ciselure des nuages on voit des lacs et des rivières qui ont absorbé tellement de chaleur et tellement de lumière que les berges asséchées et racornies blanchissent comme nos vieilles cicatrices ici on n’entend plus les hommes et on ne les voit plus – je ne vous entends plus et je ne vous vois plus – je me gorge d’images arides d’images ardentes et rouges – je suis comme l’ange très haut – je pense aux visages couverts de poussière aux bouches de la soif aux rides des paupières et le contraste entre la dureté de la terre et le bleu du ciel me donne envie de pleurer.

Une façon d’enfance est de cueillir la boue à pleins doigts
Courir dans l’herbe haute un matin d’automne


Roulez-vous de rire ou de rage
Barbouillez les troncs grimpez l’écorce humide
Tout en haut tout en haut l’air est plus beau


Mariez les jours et les nuits
Rouge à lèvre volé et vous sautez et vous sautez
Sous les ramures d’un aulne grand
Devenez loup devenez aigle
Étendez bras les plumes poussent
Glapissez sous lune rousse
Du fond de votre lit


Arrachez élastiques de vos cheveux
Dans le froid sauvage voyez le souffle blanc
Pieds mouillés dans les bottes
Et vous sautez et vous sautez
Tap tap tap plic ploc


Coursez le chat
Attrapez le fort contre cœur
Vous ronronnez il rit


Une façon d’être enfance est de respirer fort
Et de crier et de crier
Dévalez la pente rien n’est trop loin rien n’est trop haut
Tombez et tombez encore
En haut des branches aux crêtes des murs


Prenez le vent de face
Il vous envole il vous embrasse
Prenez le vent de face
Renversez-vous bras écartés
Il y a le monde qui menace
Et vous riez et vous riez

Errances

Avant je m’acharnais à être exemplaire, être dans les attendus, être dans les clous, être dans une vie programmée, être dans les normes.
Mais je suis sur un fil. Alors je ne m’acharne plus. La vie défile. J’en suis le fil. Je le déroule. Par exemple, j’en suis souvent les boucles non programmées. Normal, je m’y suspens. C’est parfois drôle et amusant, parfois triste, ça dépend. J’erre.

Souvent, j’erre par les rues, par les œuvres, par les mots. Je dépose des vers sur mon arbre préféré. Le chêne chante sur l’oiseau. Je cherche des tutus parmi les fleurs. Les fleurs roses. Les fleurs blanches. Les pétales généreux. Les couleurs vives sont des fleurs. Je marche, je marche dans le froid. Je mange seule dans le froid. Je marche, je marche seule dans le froid. Les frissons du vent traversent les pores de ma peau. Je te cherche. Seule. Je te cherche sans résultat. Alors je rêve d’une cabane où tout devient possible. Elle tient sur un pilotis, ses volets sont des ailes de papillon et puis sa cheminée touche les nuages. Au loin s’envolent les fous rires. J’erre.

Si tu voyais, sur le fond blanc, l’invisible noirceur des voiles, posée là sur le dos de mes mots. J’erre. Sur mon carnet, tracées à l’encre noire des lettres fantômes, pages de poète noircies de blanc. J’erre. Nul sonnet. Les mirages, le secret des spectres te sautent aux yeux en l’ouvrant. J’erre. Si je pouvais, sur ce fond blanc, je ferais revenir, du bonheur, l’arc-en-ciel et toutes les couleurs que tu aimes. Mais les mots se brisent dans les suaires et sous les coups des maillons de leurs chaînes.


Je ne sais pas recoller l’encre.

Forcer, forger, prier

Plier genoux, le dos bien droit ;

les mains au sol, devant les pieds.

Et loin derrière, jeter les jambes : une planche compacte, dure comme du chêne.

Plier les coudes, toucher plexus.

Pousser la Terre, et ça remonte.

Les pieds reviennent, tout près des mains.

Retour surface, les poings aux hanches ; serrez les fesses, les omoplates.

Paris, Londres, Grenade, Amsterdam, Brest, Lisbonne, Exeter, Tbilissi, Istanbul, Bologne, San Francisco, Los Angeles, Ankara, bientôt Tokyo, Portland.

Sous la pluie, dans le soleil, la brume, l’ombre, la neige, des chambres, des couloirs, des cuisines ; contre du sable, ou du goudron, du carrelage, l’herbe d’un jardin, de la moquette ; au pied d’un volcan, avant l’aube, heureux, malade, triste.

Se forger

une ancre de mouvements.

Une prière.

De vaisselle et de vie

Ma colère s’est assise
Ma tristesse s’est levée
elle m’a conduite jusqu’à la cuisine, à l’évier
et elle m’a tendu les assiettes

J’ai noué mes mains à celles des assiettes
des poêles, des casseroles
Nous nous accrochions les unes aux autres
dans les nuages de mousse
L’éponge pleurait à mes côtés
Le robinet réchauffait l’eau pour me détendre

J’ai reposé ma vie sur le plan de travail
Elle sèche sans se flétrir
gorgée d’espoir

y

Ce qu’y pense

y brasse des opinions de genre surtout et sur tout. y sexualise les idées, les rend fluides, glissantes, sèches comme une gorge qui a trop répété. y fait des morceaux de morceaux et découpe ce qui n’est pas sécable pour échapper au jugement. 

y s’énerve beaucoup face à la neutralité. Elle exige que ça déborde. Elle est juge de qui pense et de ce qui est pensé.

Ce dont y a peur

y a peur de sa propre nudité. y la scrute et n’y comprend rien. Des bosses. Des excroissances. Des renfoncements. Des cavités. Des rouleaux de chair qui puent. y montre sa peau. y montre ses poils. y propose à tout le monde de regarder mais y ne regarde pas, y souffle, y effiloche ses pores. Son corps est une opinion éparse. Elle est juge de ce qui pense et de ce qui est pensé.

Ce dont y est fière

à peu près tout ce qui se rattache à ce qui est entre ses jambes et entre celles des autres. Autrement dit, la pensée. C’est de là qu’elle s’écoule. c’est ce que y pense en tous cas. y est souvent moralisatrice mais elle le tait.

La beauté de y

pas évidente. Parfois dans les tâches de moisissure sur son tee-shirt qui diffuse le vert de ses yeux. Peut-être que ses yeux sont beaux juste à cause du y qui les constitue. Si y n’avait qu’un œil ça n’aurait plus de sens. On perdrait le sens du regard. y est juge de ce qui pense et de ce qui est pensé.

ce qu’y chasse

tout ce qui pourrait alléger la culpabilité des amours plurielles non consenties

ce qu’y fuit

les amours plurielles non consenties 

(merde, maintenant y n’est plus là. y a déménagé)

Ce qu’y pense

peut-être faudrait-il se crever le regard