Puisque tu veux savoir, ta fille est née un jour d’octobre.
Tu l’as sortie comme une fève.
Puisqu’elle avait des yeux très longs, ta fille t’as regardée, donc elle t’a reconnue, donc elle t’a nommée.
Alors tu l’as nommée en retour.
Alors vous avez commencé la vie, ta main tenait la sienne, le chemin semblait droit, donc vous avez fermé les yeux.
Alors le mal est arrivé.
L’homme est entré dans la maison et de toutes les fleurs, de toutes les herbes que vous aviez placées dans vos cheveux il n’est resté plus rien.
Des paroles il n’est resté plus rien.
Alors ta fille est devenue chauve, ses yeux sont devenus étroits.
Alors tu as hurlé beaucoup.
Alors ta fille a quitté la maison.
Alors tes cris énormes revenaient tous sur toi.
Alors tu as pleuré comme un enfant qu’on abandonne.
Alors tu as appris à exister dans le silence.
Depuis les jours d’octobre sont bénis.
Depuis tu portes une couronne sur la tête en plein hiver et tes larmes ont figé ton visage.
Puisque tu veux savoir, ceci est bon.
Auteur / revue Miroir
Je sais que tu es née sans père.
Dans la maison blanche, à la fin du village.
Et cette maison est encore là,
posée sur la terre noire.
Je sais que tu as grandi près de la forêt,
sombre parfois. Remplie de sons et de parfums.
Je sais que tu as volé les mots des grands.
Je sais qu’à cinq ans tu te rêvais fille de boyard.
Je sais. Tu as compris la cruauté du monde envers l’enfant bâtard.
Je sais. Tant de fois tu te rêvais morte allongée dans la neige glacée.
Je sais. La douleur de ta mère est devenue tienne.
Tu es devenue mère.
Je sais. Tu as rempli ton ventre de pluie et de vie.
Tu as rempli ton ventre de pluie et de vie.
Tu as rempli ton ventre de pluie et de vie.
Trois arbres ont poussé.
Arrosés d’un amour infini.
Je sais tous les baisers posés sur leurs fonts
sur leurs bouches
sur leurs chevelures
sur leurs mains
sur leurs peaux.
Je sais ton rêve.
Je sais. Ils t’ont quittée
pour la ville
pour le bruit
pour l’amour.
Je sais que tu as erré sous la pluie le jour, la nuit.
Je sais que tu as vécu orpheline, veuve, à moitié morte.
Je sais. Tes nattes grises te servent de couronne.
Je sais. Tu rêves d’une tombe remplie de feuilles rouges.
Je sais. Tu retournes dans la forêt.
Je sais. Les ombres t’enveloppent
pour toujours.
Je sais.
Donc c’est non. Je n’aurai pas d’enfants, je n’irai pas au bois, je ne passerai pas samedi à prendre soin à faire le ménage. Je ne rentrerai pas à la maison, ne ferai pas le tour noirci des cases que l’on vend comme château ni ne sortirai la tarte du four. Ça ne prend pas cinq minutes. Ça prend une énergie que j’ai trop peu d’heures de sommeil pour combler. Ça prend une vie entière de se défaire de ces deux crocs plantés à la jugulaire là où ça bat. On n’est pas obligé.e.s. C’est joli, de loin, ça a l’air solide, les grains mouillés mais de près, ça gratte. C’est rêche comme une croûte qui ne veut pas tomber. L’océan balaie le mur de nos tours n’importe quand. On peut marcher sur le sable. On peut s’y délier, le fondre et voir au travers. On peut liquider la peur. On peut apprendre à nager.
Henri
Ton frère ne m’a pas raconté beaucoup de toi.
Juste, tu étais artiste. Et rêveur. Il y a toujours ce petit tableau peint par toi au mur de ma chambre.
Juste, tu n’as jamais travaillé, pas comme on l’entend. Tu te levais le matin et tu peignais. Autant que possible. Tes peintures te permettaient à peine de manger. Tes parents te donnaient un peu d’argent, quand ils pouvaient.
Juste, tu étais fragile, même avant de tomber malade. Tu étais la tristesse de la famille.
Tu as toujours été maigre.
Juste une photo en noir et blanc, c’est vrai que tu étais maigre. Et ce tableau peint de ta main, accroché au mur, face à moi.
Il est minuscule et plein de couleur. C’est la place d’un village de montagne où des gens passent.
Juste, tu peignais derrière la vitre.
La tuberculose te faisait craindre le froid.
Juste avant trente ans, tu es mort.
Sœur Rita de la Régulière t’a reçue en octobre un jour où il pleuvait. Tu lui as ruisselé ta vie.
Sœur Rita de la Régulière a été mise à pied de son couvent et ouvre une librairie où elle confesse.
Sœur Rita de la Régulière aurait écrit des vers érotiques au lieu de réciter ses psaumes et prières.
Sœur Rita de la Régulière te réchauffe par ses mots elle les choisit pour toi ceux que tu n’as jamais osés.
Sœur Rita de la Régulière t’écoute pendant des heures l’aiguille s’est défilée et tu commences enfin à vivre.
Sœur Rita de la Régulière t’inspire un rêve partage les lectures qui ouvrent l’âme la Goutte d’Or a trouvé son guide.
Sœur Rita de la Régulière fait semblant de parler il lui suffit d’un mot pour que les tiens te viennent aux lèvres.
Sœur Rita de la Régulière écoute la langue qui fourche le silence qui fait battre le cœur si fort que tu rougis.
Sœur Rita de la Régulière te les fait répéter les mots qui sont les tiens quand tu les dis l’univers parle.
Sœur Rita de la Régulière si elle dit le mot Viens le monde est à tes pieds et te raconte sa vérité.
Viens me dire pourquoi tu pleures derrière la vitrine. Viens raconter qui tu es pour m’avoir parlé. Viens écrire le livre tu n’as plus qu’à l’écouter. Viens t’inspirer à toi la terre veut se livrer.
Sœur Rita de la Régulière s’y connait dans les cas les plus désespérés, elle a confessé le quartier.
Sœur Rita de la Régulière un jour n’était plus là, tu t’es mise à pleurer, et tous les passants avec toi.
Sœur Rita de la Régulière n’a pas fait que l’étude de la Sainte Ecriture, elle a un diplôme de l’amour.
Sœur Rita de la Régulière a marqué le quartier, jusqu’au titre de ton livre, Je suis un cas rempli d’espoir.
Sœur Rita de la Régulière, tu allais la trouver le dimanche jour férié, c’est resté ton jour d’écriture.
Et un dimanche matin, j’ai rêvé de la sœur, elle m’a dit qu’elle veillait sur nous. Et un dimanche matin, j’en ai trouvé la clé, on a ouvert la librairie. Et le dimanche suivant, le lieu était bondé, tout le monde voulait partager. Depuis, tous les dimanches, on vient à la Goutte d’Or, sacro-saint lieu de création. Et depuis le dimanche je pense à Sœur Rita, l’univers me serre contre lui. Et tous les dimanches je fais une ovation pour Sœur Rita de la Régulière.
Rentre
Ne sonne pas
ne sonne plus
je t’attends
rentre
ça fait longtemps
que je t’attends
rentre
il est tard
il fait froid
rentre
pose ton manteau
là
sur la chaise
rentre
pose toi près de moi
rentre
tu le vois le café sur la table ?
tu le vois le café dans la tasse ?
il fume encore
tu le vois ?
rentre
Il est encore chaud
rentre
il est bon, tu verras
rentre
J’ai mis des fleurs sur le petit tabouret en bois
rentre
regarde comme elles sont belles
rentre
elles sont pour toi
rentre
ça fait longtemps que je t’attends
rentre
Je me suis assis sur la souche moussue d’un arbre jadis centenaire.
Soudain.
J’ai cru voir ma vie s’enfuir sous mes pieds.
Courant d’air boisé. Epines d’épicéa amoncelées. Hannetons affairés à ne pas, à ne plus. Haletants. C’est le printemps. C’est la sève. C’est la vie. Selah Sue chante là-bas dans la vallée. La montagne se penche, se penche, se penche. Se replie sur elle-même. Position de l’œuf. Les neiges éternelles fondent. L’oiseau de proie tournoie, le troupeau de marcheurs ploie. Cri strident. Vol en piqué.
Je fais un quart de tour à gauche, assis sur ma souche. Je vois le chemin parcouru. Un demi-tour à gauche. Le chemin qu’il me reste à parcourir. Je tourne encore. Derviche. Demi-tour par demi-tour. Derrière, un chemin cabossé, des chausse-trappes, des racines ensevelies, du vert, de l’ocre, un parfum fourbu, des souvenirs évaporés. Devant, un chemin escarpé, des chausse-trappes, des racines révélées, du vert, du jaune, du bleu, un parfum murmuré, des pensées renouvelées. Les miennes, les tiennes, les nôtres.
Assis sur la souche moussue de l’arbre jadis centenaire, je suis bien.
Ici.
Je ne bouge pas.
Et donc on est allé te chercher directement depuis le ventre de ta mère
Et donc cela lui sera reproché, signant là l’origine de ta faiblesse
Rêver d’être au carrefour de ton enfance, entre deux villes portuaires, chercher quelque
chose qui t’échappe
Et donc tes boucles blanches d’à peine douze mois défiaient le soleil et le sel des
vagues
Et donc ton père te projetait dans la mer et tu aimais ça autant que tu en avais peur,
mais tu en redemandais encore
Et donc tu pressentais qu’il serait bientôt parti, bientôt mort, prématurément, même
si tu ne connaissais pas encore ce mot
Rêver de monter dans un grenier qui, à mesure que tu y entrais, s’agrandissait et des
machines à tisser apparaissaient, partout
Et donc tu aimais faire rire ta grande soeur et manger vite et chanter fort
Et donc tu regardais le paysage depuis la vitre arrière, sentant l’atmosphère changer,
en regagnant la montagne
Rêver de deux petites taupes dans des bassines remplies d’eau, il fallait les sauver
Et donc tu t’es retrouvée à l’hôpital où tu as hurlé
Assieds-toi, écoutes-moi
Et donc les médecins t’ont puni, longtemps, longtemps, ils t’ont arraché le téléphone
Et donc tu as été privée de visites tant que tu ne grossissais pas
Rêver de t’allonger sur le pont d’un bateau, tu sens le poids du navire, il doit peser au
moins une tonne
Et donc tu as regardé la neige tomber sur le parking du CHU où tu mourrais à petit
feu
Et donc ta soeur t’envoyait des lettres avec du parfum à la figue
Et donc le souvenir de la Corse te faisait pleurer
Rêver d’être là-bas dans le maquis, devenir lièvre, échapper à tous, à tout
Ne pars pas, écoute-moi
Et donc ta mère te souriait les yeux plein de larmes dans cet hiver rugueux
Et donc ton père toquait à la porte et tu ne voulais pas le voir mais il entra et te serra
les pieds, souriant les yeux plein de larmes
Rêver d’effacer ton prénom du tableau, et ce bocal qu’il fallait nettoyer, mais que tu
oubliais, à chaque fois
Reviens, écoute-moi
Et donc tu as vaincu la mort même si elle a emporté la vie de ton père
Et donc tu n’autorises plus personne à lire la paume de ta main ni à dire de tes pieds
qu’ils ont la courbure d’une danseuse
Rêver d’être une petite note de musique, dans une clé de fa, entrer par erreur chez les
gens
Et donc tu t’es fait avoir, parce que tu n’as pas vérifier avant de traverser, un vieil
homme t’a grommée et tu as failli mourir une deuxième fois
Et donc tu as sauté alors que le train était en marche, une dent s’est cassée
Rêver d’avoir un baume que tu appliqueras sur la joue rougie de ta fille, de ton fils
Et donc tu as fini par sentir le danger
Et depuis
Tu chantes intérieurement
et tu es toujours la dernière à finir ton assiette
mais tu avances, caressant ton ventre où un enfant vit déjà
Comme ça
Et puis, tu n’as pas eu peur,
tu ne devais pas avoir peur, ce n’était pas prévu que tu aies peur,
et puis tu l’avais dit au départ,
tu l’avais dit à tes parents, robe blanche froissée, une enfant en mocassins,
Moi je n’ai pas peur, moi je n’ai peur de rien
et puis, peur de quoi, quelles raisons d’avoir peur,
et puis, c’est arrivé quand même,
la peur et la raison, adulte froissée, la peur et toutes les raisons,
et puis, c’était comme ça, enfin,
c’est ce que tu as dit aux gendarmes,
C’était comme ça, c’était comme ça que ça se passait ici, à la maison
et puis, ce n’était pas vraiment la maison, enfin,
pas la maison comme celle de tes parents,
pas cette grande petite maison où, petite, tu coursais les poules,
pas cette grande petite maison où, petite, tu cueillais les pierres pour en faire des
bouquets, des bouquets de fleurs grises qui galèrent à faner,
et puis, grande, ce n’était pas la maison et pas l’école non plus,
ce n’était pas l’école pour laquelle ta mère te tressait de belles nattes, de longues et
belles nattes noires, de longues et belles nattes noires dont tu étais fière,
tu m’as montré les photos tant de fois, toi tes nattes et tes frères
et puis, comme ce n’était pas la maison,
comme ce n’était pas l’école,
comme ce n’était pas non plus tout le reste,
ce n’était rien,
ce n’était pas prévu,
ce n’était rien, ce n’était pas prévu,
ce n’était pas prévu d’habiter ici,
ce n’était pas prévu d’habiter cette maison, d’habiter cette maison avec lui, d’habiter
cette maison avec lui dans la peur, d’habiter la peur et une maison avec lui,
et puis, ce n’était pas prévu que tu aies peur comme ça,
mais tu avais peur comme ça, et c’était comme ça,
comme ça tous les jours pendant 10 ans,
je le sais, je t’ai vue maman,
je t’aie vue avoir peur tous les jours comme ça pendant 10 ans,
et puis, je n’ai rien dit,
à mon tour, je n’ai rien dit,
quand mon tour est venu, je n’ai rien dit,
je n’ai rien dit aux gendarmes quand ils m’ont posé des questions,
je n’ai rien dit après l’événement,
parce que c’était la maison,
parce que c’était ma maison,
parce que c’était comme ça
parce que moi,
je n’avais rien connu avant.
Tu, frère
Hier, tu n’es pas là mais tu existes déjà
Hier, je t’invente
Hier, je t’emmène avec moi sur un banc de bois au milieu de la montagne et je te prends dans mon poing serré de petite fille potelée
Hier, je te dis que tu es mon frère même si tu n’es pas là
Hier, tu es mon frère de l’air mon frère de l’invisible mon frère de demain mon frère juste pour moi
** et le chien qui nous emmène sur son dos à travers les rochers géants du parc, et ta main sur ma main et rêver à la forme de ton visage **
Après hier, tu es là
Après hier, je me penche sur un berceau et je te vois et je ne m’en souviens pas mais il y a les photos
Après hier, tu es avec moi devant la cuisine en plastique blanche rouge jaune verte bleue et tu chantes au lieu de parler tu pousses des cris stridents quand je t’ordonne
– petite cheffe haute comme trois pommes – de mettre la table la dinette pour le goûter
Après hier, tu me tires du lit où je suis cachée pour lire pour m’emmener dans des univers qu’on parcourt ensemble on invente une autre vie
Après hier, tu mets ta main dans la mienne sur le chemin de l’école
Après hier, tu te roules en boule et tu jettes tes vêtements sur le sol
Après hier, tu veux sortir et crier et envoyer le monde valser par ce que ça colle à ta peau mais pas comme il faut
Après hier, tu passes 4h dans une salle blanche ouvert en deux et j’ai peur mais tu ne connais pas ma peur
Après hier, tu es la colère et je suis le calme
Après hier, tu luttes – un souffle, une cicatrice, un pas en avant – pour réhabiter ton corps
Après hier, tu trouves dans tes doigts des mélodies qui te montrent un autre chemin
Après hier, tu t’éloignes et tu te rapproches
Après hier, tu me confie « je sais qui je suis »
Aujourd’hui, tu colores ta vie de rose et de bleu et tu deviens toi
Aujourd’hui, tu gonfles mon cœur de joie et tu le brises toujours pareil quand c’est la peur qui me rattrape la mienne pas la tienne
** et les feuilles mortes dans la cour du collège et nos rêves en papier mâcher et
nous rêver un autre futur que celui-là **
Aujourd’hui, tu fais des choses folles des choses folles que j’ai faites avant toi et d’autres que je n’oserais jamais pour moi
Aujourd’hui, tu habites un appartement à quatre stations de métro de moi avec la personne que tu aimes
Aujourd’hui, tu te bats pour que ton travaille calque à ta vie à ta peau à qui tu es
** et la vague au-dessus de nous la vague des regards de ceux d’avant qui nous berçaient enfants – je rêve qu’ils nous regardent je rêve qu’ils nous protègent **
Demain, tu gagnes je le sais tu gagnes
Demain, tu chausses des bottes de sept lieux et tu gravis les montagnes dressées devant toi
Demain, tu dessines une vie avec d’autres toi
Demain, tu montes sur les scènes du monde entier avec la poésie accrochée à tes pieds
Demain, tu poses tes bagages parfois chez moi parfois ailleurs
Demain, tu as l’air de revenir d’un long voyage et tu es toujours juste à côté à deux minutes à deux kilomètres à deux pensées de moi
**
Après demain, tu es là, je suis avec toi.