Oublier l’avenir

Je veux emporter ton odeur dans le trou noir. Celui du
début de la vie et peut-être je sais pas ne plus te dire au revoir
et entendre l’eau de la douche et te savoir disparu dans la vapeur
et me dire que décidément tes yeux vert sapin et je repense à
nous deux en Gaspésie et que tout ça ça brille plus qu’à Noël
et toujours retenir cette odeur entre tes omoplates et
assortir tes chaussettes à mes rêves et photocopier les nuances
des sifflements qui trahissent ton désarroi et choisir d’avoir ces deux filles
avec toi et ne jamais doser ma colère et te dire merde sans jamais avoir
peur et compter les couchers de soleil
Et me vautrer dans la fatigue auprès de toi et saisir chaque moyen
de te donner tort à contre cœur et vouloir partager tous mes
livres avec toi et chérir nos oppositions et dormir à la juste
distance de toi, dans la zone tempérée
et oublier l’avenir 
parce que je veux

Claire

Enfant, je ne respectais pas les adultes
je ne voulais pas être comme eux
je ne voulais pas mentir pour paraître mieux
ça se voit toujours quand on ment
je voulais souvent être seul
ou avec des animaux
je ne voulais pas apprendre à réparer une voiture je ne voulais pas avoir le corps capable de porter des parpaings 

je voulais lire

je voulais écouter ma petite voix me raconter ces histoires fantastiques
toute la nuit
je ne voulais pas éteindre 
encore un chapitre
mes amis étaient là-bas 
entre les pages et les mots 

j’ai grandi dans plein d’endroits

au soleil il y avait la voisine d’en face
elle était plus grande que moi 
de deux ans je crois
elle m’impressionnait de tristesse 
et de beauté
peut-être son père mort peut-être un divorce
en tout cas elle l’avait perdu
alors ça lui donnait ce sourire que j’ai aimé 
chez elle et plus tard chez d’autres

dans la grisaille j’ai croisé un ivrogne
il restait sur un banc et parlait tout seul
ma mère l’appelait le drôle
et ne voulait pas qu’on l’approche
moi j’y voyais le même sourire 
que celui de Claire 

il avait peut-être perdu quelqu’un
lui aussi 

je me promettais de ne pas succomber à la tristesse quoi qu’il arrive
j’aimais ce sourire chez les autres
les ravages au visage
mais je voulais être dans l’autre camp
de ceux qui consolent
de ceux qui prennent dans les bras
pour dire tout va bien je suis là

je ne voulais pas perdre quelqu’un
alors je ne me suis attaché à personne

je voulais être celui qu’on trouve

Ce livre, je l’ai bâti comme les anciens inuits érigeaient des inuksuit – ces cairns de pierres aux formes variées dont la signification est « qui agit comme un humain » ou « qui vient en aide aux humains ».


Les inuksuit étaient dressés par les nomades dans la toundra pour laisser des informations utiles sur des directions à suivre, de bonnes zones de chasse, des lieux sacrés. Ils étaient des messagers silencieux destinés aux nomades qui savaient les décrypter, habitants minéraux de ce territoire stérile.


Les inuksuit, assemblages simples de pierres ramassées sur les lieux, à l’équilibre d’apparence précaire, ont traversé des millénaires. Rien ne les a fait s’écrouler sur le sol. Leur forme et leur message demeurent intacts. Leur construction est un art très étudié, transmis par oralité. Un art de choisir les bonnes pierres, de les assembler dans un ordre optimal, d’avoir réfléchi en amont à la forme et au sens que l’on veut donner au message. La maitrise d’un alphabet mystérieux.


J’ai tenté, sans m’en rendre compte, de transposer leur méthode à l’écriture. Il s ‘agit d’abord d’avoir un message à faire passer et de connaitre la silhouette générale qu’il prend, son alphabet. Ensuite, il faut passer beaucoup, beaucoup de temps à ne rien faire d’autre qu’observer. Observer toutes ces pierres autour de soi, parce que le nomade n’a pas le temps de réaliser plusieurs essais, la première tentative doit être la bonne. Laisser défiler dans son esprit les fragments d’idées éparpillées, d’éléments, de mots, la géologie de phrases, les fissures d’histoires, de lieux, tout ce qu’on possède à notre humble portée pour construire cet objet, qu’il y ait de nombreuses bonnes pierres ou juste quelques éparses cailloux. Soudain, il ya ce moment où le nomade voit dans son esprit le puzzle s’assembler. Il discerne quelle pierre choisir comme base, laquelle poser en second, par laquelle terminer, pour que la structure finale soit solide et le message clair. Lorsqu’il est sûr de lui, il n’hésite plus. Il se saisit des pierres et rapidement, réalise son œuvre. S’il réussit, l’inukshuk tiendra debout, viendra à l’être perdu qui cherche réconfort, orientation, abris, information. Il traversera les âges bien plus longtemps que son bâtisseur, ne craignant aucune tempête.


Je n’ai pas la prétention que mon livre soit un inukshuk très solide. Il est un peu bancal. Je manque d’initiation. Il m’a fallu longtemps d’observation pour choisir les pierres, proposer un ordre, me satisfaire de sa silhouette, décider de continuer ma route lorsque la sculpture m’a semblé afficher son équilibre final. Je ne suis pas même certaine du message qu’il contient. J’espère simplement qu’il sera celui dont le lecteur aura besoin au fil de sa nomade quête.

Empire vampire

Et je veux te vouloir et ne pas avoir de sein, te dire que j’aime tes cheveux, les respirer, les toucher et ne jamais te fuir, oublier le passé, les distances, s’en foutre de tout mélanger, se détruire et se perdre, s’en foutre de la santé mentale, s’en foutre, et ne plus boire, ne plus connaitre de migraine, d’insomnie, d’obsession, et que tu n’y sois pas mêlé, exposé, informé, qu’en soit tu ne constitues pas un problème, et ne pas m’angoisser, et ne pas t’angoisser, et ne pas surveiller mon téléphone et te détester à chaque silence, et ne pas devenir cette pénible qui m’insupporte et ne pas perdre pied dans ta présence alors que je me suis jurée que plus jamais, et ne pas perdre pied dans ton regard alors que je me suis jurée que plus jamais sa mère ses morts, et perdre pied dans tes mains, bouche, baisers, peau, alors que je me suis jurée que plus jamais, jamais et t’observer et te parler et ne pas faire gaffe, pas faire gaffe au vampire qui aspire mon âme, mes yeux, mon regard, mon temps, ma bouche, mon corps, mon.

Quand je n’orpaille

que des tessons

j’enfouis mon visage

dans le poil dru

des collines

___________ tu parages

Si j’orage

dents dedans pulsatiles

je vais nager

dans un lac sombre 

et immobile

___________ tu barrages

Quand je me tiens 

à la commissure du monde

tu me tends la voix

pour être aussi

de la clameur au loin

___________ tu dos larges

Si je ne respire plus

ni dans le temps

ni dans l’espace

tu me portes jusqu’à

cet endroit

qui précède le souffle

___________ m’aimes

Contrastes

Quand t’es là
Je reste tapie dans l’ombre pour mieux écouter tes pas dans les escaliers
Je me nourris de ton odeur
Je suis idiote


Quand t’es pas là
Je pense à toi
J’observe tes restes
Je me sens seule
Les dimanches ne sont que des dimanches
Alors que quand t’es là ils sont recouverts d’organza
Et ne me filent presque plus le cafard


Quand t’es là je prends mon temps
Pour m’habiller
Me déshabiller
Déjeuner
Sécher au soleil
Laisser l’eau chaude couler sur mon dos
Faire glisser sur mon corps toutes sortes d’onguents


Quand t’es là je ne fais pas ce que je dois faire


Quand t’es pas là mon lit est un amas de draps tâchés et froissés
Mais quand t’es là il est un champ de lavande


Quand t’es pas là j’ai rien à foutre
Tandis que quand t’es là, rien foutre est la plus exquise des activités


Quand t’es pas là j’ai le souffle coupé
Et la peur de te perdre


Quand t’es là je suis bruyante
Quand t’es pas là je suis poilue
Quand t’es là je ne le suis plus


Quand t’es pas là je t’imagine bouquiner sur la plage
J’imagine ta peau rougie par le soleil
Et ta déception de ne pas être aussi bronzé que moi

Quand t’es pas là
Je lis entre tes lignes
Et je crains de t’avoir déçue


Quand t’es là je mange des glaces aux heures interdites
Quand t’es pas là je pense des pensées inédites


Quand t’es là je me rince l’œil
Je n’ai plus peur de conduire
Et l’élan me prend de faire rôtir un poulet entier un jour de semaine


Quand t’es pas là j’essaie tant bien que mal de me convaincre que je n’ai pas besoin de toi
Mais ton absence me transperce l’estomac et je donnerais tout pour t’entendre respirer sur la
Riviera


Quand t’es là
Mon corps est animé et vivant


Quand t’es pas là il t’attend
Il est presque nature morte


Est-ce bien raisonnable ?

Au feu !

Je lancerai au feu
Mes aubes trop pâles
Mes cheveux trop sages
Au feu les boucles de lueurs sans tonnerre
Et sans étreintes
Au feu au milieu des cahiers d’enfance
Au milieu des zestes d’orange leur parfum qui craque
Bois
Au feu l’écorce de nos paumes
La peau qui vibre et qui tremble sous le givre qui brûle
Sous l’œil des lavandes
Sous le poids des laines

Je lancerai au feu
Les jours sans solstice
Et l’herbe mouillée
Au feu les feuilles roussies de bitume et de serre
Et de sable
Au feu au milieu des marrons de leur bogue
Au milieu des tiges de thym leurs senteurs qui grésillent
Sauge
Au feu les terres craquelées de nos lèvres
Les fers forgés dans nos colères
Les éclats du verre
Dans la neige de mai

Je lancerai au feu
La ligne des saules au bord d’une rivière
Leur charbon de serpe
Au feu les murs en rondins sans fenêtres
Et sans toit
Et sans toi
Au feu au milieu des milliers de bougies
Au milieu de l’encens des fumées qui font flammes
Paille
Au feu nos têtes trouées de lunes
La houille de nos mots restés cois
La fleur des vignes
La danse de leurs voiles

Que la pierre respire, elle est notre testament
Que la terre se tourbe, elle danse avec nos morts
Que le geste se créé, il devient l’aube
Quand les chevaux se déchaînent, la pluie lave les vivants

Les songes noirs défont les nuits
glissent sur les fronts en sueur
par la clarté revenue
dans l’immobilité du silence.
Elle s’assoit sur le sol et dans un souffle
se fond dans une contemplation divine.

Un grand chien dort à l’ombre
des ardoises.
Les portes des chambres sont entrouvertes
et le silence frais dans la maison
raconte août sur le plateau.

Un grand chien dort à l’ombre.
Dehors a cligné des yeux ; le paysage est sidéré.
Sur l’ardoise une soustraction :
on pose le chien et
on retient son souffle
Où sont les adultes ?

Devant la maison l’ombre du chien
gronde dans la vallée
L’eau trébuche dans la rigole
bruits de pleurs – la porte est close
Une fleur rouge s’étale sur le coton

une flaque
dehors
l’ombre n’a fait qu’un tour
devant le chien de la maison

Autour de la table, je range ma famille.
Mon père doit se mettre debout et reculer de dix pas les bras ouverts
Je demande à ma sœur de fermer sa bouche, ravaler ses larmes et de lever la main
Ma mère descend sur terre, je lui dis de s’asseoir les mains sur la table, au contact.
Et moi je les regarde 
J’allume la lumière, et l’ombre nous quitte 
Elle s’envole par la fenêtre que j’ai ouverte.
On doit tous respirer fort et l’air sort de notre bouche en râles.
Je mets les assiettes sous la table, nous mangerons la terre
Pour retrouver le sens du commun et nos racines. 
Nous devenons du mycélium humain,
Et je n’ai plus besoin de faire semblant.