Tu es celui
qui va loin devant moi.
Tu es celui
qui a de grandes jambes.
Tu es celui
qui ne m’attend pas vraiment.
Tu m’as dit : Les Pyrénées c’est beau.
Je le savais déjà, et j’ai dit oui.

Tu es celui
qui porte sur son long dos,
notre abri pour la nuit,
notre toute première nuit.
Dans ta poche un altimètre,
une boussole,
dans la mienne, un petit caillou
ramassé sur le sol.
Tu m’as dit : La nuit va tomber.
Je le savais déjà, et j’ai dit oui.

Tu allumes le feu,
je te regarde faire.
Quelques branches de bois,
ton souffle sur les braises,
au-dessus de nous, le ciel grand étoilé.
Je t’ai dit : allons maintenant nous aimer !
Tu le savais déjà, et tu as dit oui.
Au petit matin, la rosée à nos pieds.

Course

Nom féminin. D’abord « corse » 1205, puis « course» 1553

J’aurais gratonné gentiment avec toi à Bleau. Je me demanderais comment je t’informerai de mon fantasme d’escalader en solo, la face nord de l’Eiger par la voie Heckmair. Tu opposerais, angoissée, des tonnes d’arguments à ce projet de course mythique. Tu m’exposerais tes réticences : le risque mortel, l’absence de guide, la solitude, les intempéries, le bivouac éventuel dans la paroi, la lourdeur de l’équipement. J’insisterais, je me connais, et te dirais que c’est mon ardent désir, d’autant que j’ai à mon actif des sommets himalayens. Je noterais la pâleur de ton visage aussi blanc que neige.

Le lendemain tu me raconterais ton cauchemar nocturne où tu aurais vu mon corps chuter pendant 1500 mètres sur les rochers. Alors je te répondrais pour vaincre ta résistance, que j’engagerais un guide suisse et rechercherais un compagnon de cordée extrêmement entrainé pour cette course.

PORTANT

Je me serais égaré au Bon Marché devant un portant en acier chromé en forme de dinosaure. Attiré par son design et la beauté des habits présentés, j’aurais pris une photo. Ce faisant j’aurais charmé la vendeuse affectée à ce stand qui m’aurait tutoyé familièrement, l’œil souriant. J’en aurais fait immédiatement autant. Tu m’aurais fait remarquer à juste titre que je n’avais pas le droit de photographier cette œuvre d’art. Immédiatement je t’aurais proposé de poser pour moi. Tu aurais alors pris mon bras familièrement comme pour me manifester le début de notre histoire. J’aurais bien voulu te demander ton numéro de téléphone, mais tu m’aurais devancé.

C’est pourtant important les portants

REVE

Je t’aurais donné rendez-vous sous l’horloge de la gare à vingt heures et je t’aurais attendue, attendue, tu ne serais jamais venue, comme dit la chanson. Tu m’aurais donc oublié et tu aurais décidé de me larguer. Très-très tard je serais rentré, harassé. Et, ô miracle tu m’aurais téléphoné. J’aurais alors osé te demander si tu pourrais rappliquer. Et ce rêve inaccessible, je l’aurais réalisé !

chat
tu serais dans un corps poilu et doux, pas très grand et tu me ferais des câlins et moi je serais dans un corps humain-beaucoup moins poilu et je te regarderais miauler et faire tout ce que tu fais et je te donnerais à manger et quand tu aurais faim tu me mordrais

écriture
je serais dans mon corps et je noterai les mots qui me passent par la tête qui feraient des phrases qui feraient des histoires et toi tu me lirais

miracle
tu ferais des trucs qu’on t’a dit que tu ne serais jamais capable de faire et moi je les regarderais

tendresse
tu me prendrais dans tes bras et moi je te prendrais dans mes bras et on recommencerait jusqu’à ce qu’on en ait marre!

nudité
tu porterais des tissus cousus sur ton corps pour le couvrir et quand tu les enlèverais tu serais nue (et moi je te regarderais)

Premièrement :
Je quitte les draps froissés et m’arrache à la chaleur du lit. Le rideau métallique rembobine la nuit, le jour pénètre dans la chambre. Dehors l’herbe est toute irisée de gelée. Le soleil blanc de l’hiver éclabousse la terrasse. Encore toute endormie, comme je frisonne un peu, je m’enroule dans un peignoir épais. Le sol est tiède, doux sous les pieds nus. « On such a winter’s day / I’d be safe and warm … ». Derrière les vitres, merles, mésanges, chardonnerets, rouges-gorges et bergeronnettes, ces lève-tôt, picorent dans les demi-noix de coco, remplies de graines, qui font office de mangeoires. Mon estomac gargouille. La faim s’invite au saut du lit.

Deuxièmement :
Dans la cuisine infondée de lumière, tu m’accueilles d’un baiser. Odeurs de café et de pain grillé, je salive. Les oiseaux s’ébrouent dans la glycine toute nue, ils chantent et s’appellent. Je sifflote aussi. Je les contemple longtemps en sirotant le café. Ils m’amusent et me font rêver. Merles, mésanges, chardonnerets, rouges-gorges ou bergeronnettes, je les sais par cœur à présent. Quand je sors fumer une cigarette, eux s’envolent dans un bain d’azur. Le ciel est d’un bleu intense ce jour. Une fourmi, petit insecte sans aile, suit résolument son chemin entre les dalles. Besogneuse, elle se hâte en zigzagant. « There’s a place called Kokomo / That’s where
you wanna go / Baby, why don’t we go? … ».

Troisièmement
Il est temps de se presser lentement sous l’eau chaude. Dans la salle d’eau, une araignée domestique a crocheté sa toile dans un angle du plafond. Je reconnais la tégénaire, inoffensive arachnide à longues pattes. Elle se balance au bout de son fil de soie pendant que je me savonne , me rince et me sèche. « Ooh baby baby, it’s a wild world / if you want to leave, take good care … ». Elle est confiante comme une amie. Je le suis aussi. Je la salue en partant. J’entortille mes cheveux et visse ma casquette. Je suis prête.

Quatrièmement
Je sors me promener dans la forêt avec toi. Main dans la main, nous chiffonnons les herbes, les mousses et les feuilles mortes sous nos pas. Nous avons de la musique dans les oreilles. Je peigne des yeux les arbres qui frisent. L’air est frais. La terre respire. Son souffle sent l’humus, le mycélium et le pin sylvestre. Tu me montres les traces et les empreintes des animaux des bois. Nous marchons côte à côte sous les feuillus. Bientôt le soleil rougit. De la sorte passent les douces heures. Ainsi va la vie. La nôtre et celle des bêtes. Les jours parfaits. La vie heureuse avec toi. « Oh, it’s such a perfect day / I’m glad I spent it with you / Oh, such a perfect day / You just keep me hanging on / You just keep me hanging on / You’re going to reap just what
you sow … »

1 California Dreamin’ – The Mamas & The Papas
2 Kokomo – The Beach Boys
3 Wild World – Cat Stevens
4 Perfect Day – Lou Reed

A l’air libre

Automatisme. Inspirer. Expirer. L’air. Il était là avant nous. Il sera encore là quand nous serons morts. Premier acte de toute vie : prendre l’air. L’air nous entoure, nous pénètre, passe partout. Il se faufile dans le moindre insterstice de nos espaces, de nos corps, de nos existences. On en manque parfois. On en change souvent. C’est plus fort que nous. On en veut toujours. Oxygène. L’air nous enchante. L’être aimé et les fleurs y déposent leur parfum. Léger, caressant, doux. L’air. Il se remplit d’été, des odeurs de soleil, des senteurs iodées et des effluves sèches des graminées s’égrénant sous les doigts. Mais, l’air a ses relents. Poubelles, décharges à ciel ouvert, pollutions des usines et des vies abîmées. Odeurs de guerre. Air rempli des émanations de gaz, de cendres et de cadavres des combats. On s’essouffle. On étouffe. On suffoque. On l’abandonne au milieu des désastres que l’on a provoqués. L’air des ruelles, des impasses, des tunnels, des couloirs de métros chargés de miasmes. Transport en commun des microbes, des virus interplanétaires. L’air a ses hivers et ses courants froids, glacés, qui coupent le souffle. Oxygène. Monter, grimper, partir pour aller au grand air, prendre l’air du large ou des plus hauts sommets. Voler. Gonfler des milliards de ballons, les donner aux enfants pour que leurs rêves prennent vie. Enfin, choisir son oiseau, le plus grand, le plus beau ou bien le plus volage. Le suivre des yeux, et avec lui, goûter à l’air libre, respirer jusqu’à notre dernier souffle.

Mes mots

Costume
Je t’enfilerais et tu me montrerais tes jeux. Ensemble, nous inventerions nos mondes. Costume complet, cravate, chaussures vernies, tu me dirais : « Là, c’est sérieux ! ». Et je rirais aux éclats en voyant tout ce gris ! Arlequin, Petit Chaperon, Oiseau Bleu, tu me murmurerais : « Il était une fois … ». Et, je te confierais : « Toutes ces couleurs, là, c’est sérieux ! C’est pour de vrai ! Viens jouer avec moi ! ».

Quelqu’un
Tu ne serais personne ou au contraire tout le monde, mon inconnu. Je te rencontrerais au hasard de la vie. Tu deviendrais mon élu, mon unique. Et tu ferais de moi quelqu’un. Alors, je ne te confondrais plus avec personne et tu ne serais jamais plus comme tout le monde.

Il y a un temps pour tout

Il y a un temps pour tout
et surtout un temps pour dire « il y a un temps pour tout ».

D’abord il y a le temps où l’on ne sait rien du tout
et où l’on veut tout savoir
mais où l’on nous dit : « il y a un temps pour tout ».
Et puis il y a le temps où l’on en sait un peu mais pas assez
et l’on nous dit encore : « il y a un temps pour tout »,
un temps pour savoir et un temps pour vivre.
Enfin il y a le temps où l’on en sait trop
et où il faut encore entendre : « il y a un temps pour tout »,
c’est trop tard, il y a un temps pour tout
et ce temps-là est passé.

Où étions-nous ?
Nous écoutions : « il y a un temps pour tout »
et nous n’avons pas eu le temps de l’attraper.

Il n’y a pas de temps, il n’y a que le présent :
il est temps, il est encore temps, il est toujours temps.
Il y a des instants qui se chassent.
Quand on dit : « il y a un temps pour tout »,
l’instant revient une fois, mille fois,
c’est toujours le même instant et ce n’est jamais le temps.

Ton œil
je vois ton œil
tout est là
ce qui reflète
ce qui pénètre
je te vois et m’y vois
belle autant que nue.


*

Je vois
dans la trouée de tes prunelles
qu’une horloge tourne à l’envers
pour m’y retrouver et m’y perdre
nuit et jour et de jour en jour
quand s’ouvrent tes paupières
dans tes yeux j’embrasse
tout de toi.

*

Je vois aussi
une robe rouge
à fleur de peau
tressée de fils
en points de croix
de l’herbe qui flambe
sous mes pas quand
ton regard sur moi
se pose.

*

Je vois encore
dans tes yeux une île
de blanches nacelles
des baleines au bois
des papillons filant leur cocon
de l’air liquide autour de toi
un souffle dans la voile courbure
des bateaux en papier de soie.

*

Je vois
dans tes iris bleus
des poissons happés
par le courant et qui frayent
sous tes cils
vers l’hameçon en ombelle
de tes pupilles.

*

Je vois
l’eau de tes yeux
bienveillante et si douce
que j’ai soif d’y tremper ma bouche
et je bois de ton sexe
à tes lèvres
tout de toi.

*

Tes yeux
j’ai faim d’y voir ce que je crois
j’y vois je crois ce que je veux
quand je bois aux fontaines jumelles
de tes yeux je puise là
des eaux limpides
et paroles muettes
celles de toi
de toi profond
de toi rêvant.

*

Tes yeux
flaques profondes de mercure
où mes petits cailloux
sombrent
dans des sphères
de silence.

*

Je crois de toi ce que je vois
sous tes paupières orphelines
tes yeux précieux
tes yeux rêveurs
tes yeux bleus
mes deux petits frères.

Le bruit

le bruit de la terre qui tourne indéfiniment – le bruit infinitésimal de l’immensité vide – le bruit de la lumière et le bruit de la matière noire – le bruit des trous noirs et le bruit des espaces verts – le bruit des roues sur les routes et le bruit des pieds sur les graviers – le bruit gris du doute et le bruit mat de la certitude – le bruit bleu du hasard et le bruit rouge de l’habitude – le bruit du rire de mon enfant intérieur et le bruit des larmes de ce qu’il m’en reste – le bruit au fond de mes oreilles qui n’est pas une métaphore, juste une tension de mes mâchoires que dans mes bons jours j’ignore, dans mes mauvais je déteste – le bruit d’hier à la fois océan lointain et carillon de porte – le bruit de demain à la fois chemin de pierre et glas d’une fin – le bruit de mes mains qui frottent tous les papiers à ma portée et le bruit de ma bouche qui cherche toujours quelque chose à sucer – le bruit de toi qui revient revient revient la porte de ta voiture qui claque tes pas feutrés dans l’allée tu me rends visite puis me fuit comme un lapin malin mais maladroit qui ne sait pas trop comment m’aimer – le bruit de tes mains dans les plis humides de mon corps – le bruit de mes mains qui se débrouillent toutes seules pour chercher les endorphines – le bruit de mes pensées éclaircies par le bruit de mes doigts qui tapent sur un clavier – le bruit de la pluie comme le bruit du soleil sur mes tentatives d’aller bien – le bruit du vent qui m’a sauvé la vie dans la vallée de la mort – le bruit de la ville qui ronronne comme l’océan – le bruit des voix que je connais trop par coeur – le bruit de vouloir puis pouvoir puis avoir peur – le bruit blanc du monde qui veut tout posséder – le bruit sourd de ceux qui possèdent déjà tout – le bruit du silence qui désormais m’est étranger et non ce n’est pas une image c’est une vérité un fait – le bruit de ce fait – l’intensité du bruit de ce fait – ce bruit auquel je ne veux pas penser – non il ne faut pas penser à ce bruit – il faut penser au silence – ce silence ami – ce faux silence aussi – ce silence habité – l’espace entre les bruits – cette présence dans le silence derrière les choses – ce bruit qui peu à peu diminue – au fond de mon cœur repu – du bruit de la poésie.