Dors, dors, ton corps d’or

Parmi la tourbe et la poussière.

Tu passeras la lisière 

Comme l’enfant dans les bras de la mère,

Tu ne connaîtras plus de frontière

Entre l’ici et l’ailleurs. 

Tu laisseras ici-bas

Ton corps jadis si lourd et si fort,

Tu t’en iras,

Aussi léger que la lumière.

Surtout ne regarde pas en arrière 

Et que mes larmes ne te lient l’âme,

Tu délieras un à un tous les liens

Tu n’en laisseras aucun.

Caché dans les recoins du cœur

Un simple brin te retiendrait sur la berge,

Celle où je me tiens, debout, face au chemin.

Toi tu traverseras et rejoindras la claire lumière.

Celle qui effraie, celle qui éblouit.

Rejoins-la, je t’en prie,

Comme une goutte de pluie

S’offre à l’océan – sois l’océan.

Va maintenant. Il est temps.

Un syndrome à Stockholm

Les murs m’ont tombée.

Les trottoirs m’ont glissée.

Les arbres m’ont débranchée.

Les forêts m’ont ombrée.

Les étoiles m’ont filée.

Les ballons m’ont crevée.

Les océans m’ont noyée.

Les bateaux m’ont coulée.

Les bites m’ont amarrée.

Les ongles m’ont incarnée.

Les peaux m’ont ecchymosée.

Les dents m’ont claquée.

Les langues m’ont ensablée.

Je t’aime avec quatre gifles, cinq gifles, six gifles sur les joues.

Je t’aime avec le cuir d’une laisse sur les cuisses.

Je t’aime avec le bois d’un balai sur les omoplates.

Je t’aime avec l’obscurité d’un placard sous les yeux.

Je t’aime avec la tête penchée sur son sexe.

Je t’aime avec un refus mort-né dans le ventre.

Je t’aime avec la lame d’un couteau sur les veines.

Je t’aime avec de la neige sous les pieds nus.

Je t’aime avec le goût des médicaments dans la gorge.

Je t’aime avec un syndrome à Stockholm.

Connais-tu le mot éducation ?

Que sais-tu du mot protéger ?

Quand as-tu appris le mot frapper ?

Pourquoi as-tu écrasé le mot fragile ?

Qui en toi a encouragé le mot inceste ?

Qu’as-tu retenu du mot mère ?

As-tu aimé ton enfant ?

Le vent m’a dévoilée.

La fleur m’a rosée.

L’aube m’a levée.

La mer m’a coquillagée.

Le ciel m’a lactée.

La pluie m’a lavée.

L’oiseau m’a duvetée.

La berge m’a abritée.

Le fruit m’a écorcée.

Le feu m’a rallumée.

La folie m’a exfoliée.

La parole m’a libérée.

La poésie m’a remembrée.

Cet être aimant

C’est une force irrésistible. Cette attirance qui te fait lever la nuit, pour rien, puisqu’il n’est pas là. Enfin, si, tu le sais toi qu’il est là, tout ton être le ressent, toute ton âme te le crie. Là, c’est ici et partout à la fois puisque cette attirance envahit ton espace. C’est une force irrépressible. Cette attirance qui prend toute la place dans ta tête. La place de ceux qui t’entourent, de ce que tu aimes, la place de ce que tu penses. C’est une force incontrôlable. Cette attirance vers la deuxième partie de toi. Tu le sais toi qu’il est connecté puisque tout te le rappelle : l’air que tu respires, le livre que tu lis, les couleurs de l’oiseau. C’est une force indomptable. Cette attirance qui te fait oublier qui tu es. Enfin, si, tu le sais toi qui tu es, tout son être le ressent, toute son âme te le crie. C’est une force obsessionnelle. Tu voudrais y échapper mais c’est impossible. Tes yeux écoutent sa voix, sa peau effleure ton oreille, tes mains devinent son parfum et ta bouche garde le goût de son image, comme une deuxième partie de toi… Cet être aimant.

La quitter

Comme on quitte sa source devenue méconnaissable

Grise

Un pied dans l’abîme effrayant concocté par les dieux tutélaires.

La quitter

Et y laisser sa part la plus aimante

sa part d’enfance ô déchirement

Parce que trop de douleur sinon –

La quitter

Et ramasser la faute à pleines mains

Et partir revêtue de ce nouveau costume.

Moi la devenue claudicante

L’indigne. Courir

Ne pas se retourner

Parce que trop de nuit sinon 

trop d’engouffrement.

Ô vous chers soleils qui vous éteignez un à un

soyez doux et réconfortants !

Et toi mon âme tais-toi

Et toi mon âme contiens-toi

Dans mon dos Cerbère achève son sinistre travail.

Chemin sur un ventre

Tu prendras ta nouvelle paire de nageoires et ira nager
Dans le lac de lait
Jusqu’à être devenue assez grande
Pour sortir du lac T’ébrouer sur des coussins des peaux différentes Tu t’appuieras tant bien
que mal sur tes minuscules genoux tes petits coudes osseux
En regardant partout autour de toi Tu t’émerveilleras de la première forme qui vient
De la première couleur
Tu regarderas Tu t’habitueras Tu découvriras les yeux des autres
Qui seront là-bas avec toi
Gris et verts et marrons et bleus peut-être un peu rougis ou violets ou dorés parfois je ne sais
pas
Tu mangeras de toute la nourriture et boira de toutes les boissons qu’on te proposera
Du haut de la haute chaise d’où tu surplomberas la table dressée pour tous les convives
Différents à chaque nouvelle lune
Tu apprendras à rêver et donc à lire À entendre À déchiffrer ce monde d’après
Cela sera le plus rapide et le plus sûr
Tu recevras tant de cadeaux que tu ne sauras où les ranger Ce qui tombera bien
Puisque là où tu vas, il n’existe pas vraiment d’espace pour ranger
Que tout déborde toujours et toi avec Tu verras
Tu déborderas à un moment à un tel point que Tu
Iras t’échouer sur une peau qui se trouvera là comme si elle était faite juste pour toi
Ce qui je te le souhaite sera effectivement le cas
Mais je m’avance et n’en ai pas ici le droit ici Je dois reprendre T’écrire les recommandations
qu’on m’a enjoint de t’écrire
Je ne peux rajouter à ma guise des infos trop intimes Mais le rapport suffit
Tu avanceras ensuite au grand carrefour sombre, à l’orée d’un orage ou d’une tempête, Tu
franchiras toi-même les bois laissés là désolés avec ou sans cigarette ; Là fais selon tes
possibilités et ne masque pas trop ton regard
Lorsque tu auras pris beaucoup de temps à réfléchir à la musique qui t’environne, Aux chants
des créatures ailées et au conciliabule des feuilles
Dans la première plaine ou le premier bosquet que tu découvriras
Tu composeras un bouquet de fleurs
De celles qui n’existent que là-bas, Je n’en connais pas le nom
Et tu les couleras sur la peau de tous ceux qui te soutiennent sur ton parcours (même de loin)
De cette échange de présents s’élèvera une voix
Comme sortie de nulle part et de partout à la fois
Elle te dira comment faire ensuite
Pour la suite du parcours
Tu marcheras Marcheras encore T’allongeras sur une voile déchirée : une paupière cousue au
rivage d’une mer, Tu te lèveras à l’aube, Apprendras longtemps de la voix
Puis quand elle s’éteindra, ramasse la paupière et fais-en ton sac
Mets-y les visions que le paysage te donnera

N’oublie pas d’embrasser la peau qui te colleras toujours
Et ainsi viendra ton tour Tu écriras des indications à ton tour
Sur cette peau si collante et aimante qu’elle sera aussi la tienne, Comme je le fais en ce
moment même sur ce ventre qui n’est pas le mien Mais que j’aime tant
Toutes les peaux aimées peuvent porter cette écriture
Ne t’inquiète pas Tu aimeras Tu verras et
Tu l’écriras pour un autre fruit qui aura germé là
A vos côtés
Je te le souhaite, Je te le souhaite tellement
Bon voyage maintenant
Suis ma voix
(…)

Parce que je te vois marcher sur la passerelle, dans un sens puis dans l’autre

Parce que tu as le visage de chaque passante mal frippée

Parce que tu te gares parfaitement sur cette place de parking

Parce que tu fais tes courses dans ce magasin qui fait le coin

Parce que tu habites dans ces quelques rues qui furent terriers

Parce que tu bois dans ce bar, et ce bar et ce bar encore

Parce que tu danses sur chaque pizza

J’ai soufflé les lumières de la ville et le paysage urbain s’est éteint. De ma chambre sombre, je vois les arbres qui jaunissent et brunissent jour après jour. Un nichoir vide me dévisage de son œil creux de l’autre côté de la vitre. Sur la colline d’en face, il y a une maison, je n’ai jamais été jusque là. Aucune route en vue, aucun homme non plus, trois câbles électriques seulement traversent le ciel feuillu. Je suis loin de tout. Je suis loin de toi. Je dois être loin.

Parce que tu rôdes dans les théières et le chocolat

Parce que tu flottes dans les bouteilles de cava

Parce que tu m’épies sous les t-shirt de ma garde-robe

Parce que tu dors dans chaque lit, chaque drap, chaque pli

Parce que tu gis dans les paquets de clopes froissés

Parce que tu m’attends derrière les portes ouvertes des toilettes

Parce que tu glisses encore sur la tyrolienne

Mais tu as trop de cachettes. Alors je ferme les volets. Je clôt le monde. Je me resserre autour de moi. Dans la chaleur du corps, il ne peut y avoir que la paix. Les murs sont ma peau, la tuyauterie mes veines, je me nourrirais de ma propre chair et boirait les larmes qu’il me reste. Mais ce n’est jamais assez profond.

Parce que tu danses sur le revers de mes paupières

Parce que tu ris dans le silence de mes oreilles

Parce que tu chantes cette playlist que je n’écoute plus

Parce que tu m’as offert de précieuses insomnies

Parce que tu peuples le sommeil quand je le trouve

Parce tu veux toujours plus de temps

Parce que je ne peux pas me fuir

Entendez ce cri silencieux

Parce que nous avons tourné le dos aux mythes
Parce que nous préférons ignorer ce que la folie a à nous dire
Parce que nous érigeons de nouveau des idoles
Parce que les furieux dirigent le monde
Parce que leurs rêves d’immortalité transcendent les foules
Parce que la horde se ravive


Je voudrais me couper de tous ces discours de haine
Ne plus entendre le brouhaha, les monologues
Et les blablas sans sens
qui pervertissent la langue, sans cesse et sans honte
Je voudrais être
Hors de portée, hors d’atteinte
Ne plus être entamée que par la beauté des choses,
Sons et lumières, odeurs et délices manifestes


Je voudrais partir,
Partir loin
Loin de l’endroit qui m’a vu naître
N’être plus rien
Rien que ce que je choisirais
Image nouvelle et sans reflet


Me tenir, toujours, à la lisière


Parce que la poésie m’appelle
Parce que les mots me sont doux
Parce que la lumière est mon guide
Parce que l’Amour est premier
Parce que la mort arrivera
Parce qu’il est temps d’en profiter
Aimer
Respirer
S’attarder
Tendre
La main
encore un baiser…

Tu t’assiéras sur la chaise, la peur au ventre, les mains tremblantes. Tu l’auras redouté ce moment autant que tu l’auras attendu. Tu seras là. Tu seras face à toi plus que jamais. Il sera temps. Temps de se lancer sur la piste, de remonter la trace de ce qui t’aura façonné et qui t’aura rempli de cet embarras, de cet empêchement dont tu auras rêvé, tant de fois, de t’affranchir.
Tu te souviendras que des femmes et des hommes ont donné leur vie pour des valeurs et que d’autres continuent de mourir pour leurs idées. Ce sera à ton tour de faire preuve d’un peu de courage, d’affronter cet être intérieur. Pourquoi, d’ailleurs, ça te fera si peur ? Qu’est ce que tu redouteras de découvrir ? Tu iras simplement t’asseoir dans un fauteuil et tu laisseras les mots
faire, ils s’associeront entre eux, tels les mailles d’un ouvrage qui se tissera sous tes yeux. Tu dérouleras l’une après l’autre les choses de la vie, les grands évènements comme les détails infimes où se seront cachés peut-être ce qu’il y a de plus précieux. Telle une orfèvre, tu transformeras la matière en histoire, tu feras ressortir ce qu’il y a de plus lumineux. Tu laisseras tomber le brillant, les paillettes et le clinquant pour ne garder que le beau, ce qui pour toi sera essentiel et inestimable, là où jusqu’à maintenant tu essayais sans cesse de monnayer ton désir contre tant d’objets condamnés à l’obsolescence.

Tu exploreras ton histoire, celle des autres aussi. De ta famille d’abord, de tous ces mots qui t’auront précédée, vue naître, accompagnée, y compris ceux qui n’auront pas été prononcés et que pourtant, tu aurais aimé entendre, parce qu’ils auraient été une ressource, une aide, une épaule où tu te serais lovée les jours gris sombres. Tu rejoindras la lumière, petit à petit, pas après pas mais cela ne se fera pas sans épreuve ni concession. Tu traverseras des nuits blanches par leur obscurité, des matins d’angoisse où l’aube n’aura que la teinte fade d’une sempiternelle itération – jours désincarnés -, des semaines de repli où tu te répéteras, litanie insatiable, à quoi bon. Tu réaliseras finalement ta propre odyssée, chemin entremêlé de joies, de tristesses, d’amour et de haine, d’acceptation ou de révolte et de solitude aussi, beaucoup de solitude, que tu finiras par aimer, avant d’enfin rencontrer celles et ceux avec qui tu choisiras de poursuivre. Tu pourras alors partager, la peine et l’allégresse, sans jamais importuner, sans craindre d’en faire trop ou pas assez. Tu te détacheras de ceux qui tenteront de te happer, de réveiller chez toi je ne sais quelle peur, quelle haine primitive et primate parce que tu sauras qu’en toi aussi, persiste cet étrange étranger. Tu entendras ta langue, ses pleins et ses déliés, les mots desquels sans crainte tu te pareras pour te présenter au monde telle que tu seras, sans cesse, en train de te réinventer. Tu seras une parmi d’autres, avertie que cela n’est rien et tout à la fois.

Prends garde !

Quand monte l’éclipse au cerveau,

Que la lune gibbeuse t’éclabousse

et boit avec toi, un verre, encore un verre

Prends garde à l’écorce de tes rêves nocturnes qui se craquellent,

Aux mornes matins blancs qui poussent à enfiler les souliers rouges,

Prends garde aux ombres en sueur qui te frôlent, aux bouches affamées qui voudraient manger dans la paume des mains, dans le creux des reins, tout au bout des seins,

À l’amère et âpre goût de rancœur, gravelle qui tâche au fond du verre,

Prends garde aux mages parisiens qui choisissent les élues à la courbure de leurs hanches, à la pureté de leur robe légère,

Prends garde à tes mots qui éclatent et roulent sur le plancher, aux rires qui résonnent comme des chiens hurlants dans la nuit, à tes bras qui tentent de reprendre les rennes en vain…

Oui – Prends garde.