Le seuil

Me voici au seuil. Des autres et de ma vie, à ce tranchant de l’âge qui fait tumulte. Depuis mon seuil, je vous contemple. Vous les autres, à d’autres seuils, seuils d’autres vies. Nous nous observons et l’inflexion de vos regards voudrait réconforter. Vos yeux signifient je comprends, du bout des paupières, de l’ancien seuil de ma vie traversé pour cette île où tout te paraît calme. En vérité, on oublie ce qui est désagréable, les sandwichs avalés trop vite pour mieux les faire descendre, les feux d’incendie qui retardent nos trains et les messages laissés sans réponse, on oublie qu’hier nous étions trop pressés de vivre.

Depuis mon seuil, je m’évertue à grandir et à rester petite. A porter cette envie de créer qui me dépasse, s’étend, s’épanche, et alors vous savez détourner le regard comme s’il y avait quelque chose d’indulgent à ne pas vouloir voir les autres faire leurs armes. Nous portons l’impatience des grandes révolutions. Nous nous évertuons. Je le sens dans mon ventre, sous mes cils et sur ma peau toujours marquée par l’acné. Je le sens quand je dors, quand je me réveille, les rêves à moitié dissipés et que je refuse de faire semblant de vouloir autre chose que ce que je veux, parce que je sais ce que je ne veux pas, me résigner.

Depuis mon seuil, j’aime votre seuil. Votre seuil qui dit patience, vos ridules d’expression et vos fronts marqués d’avoir trop parlé sans mots, rien qu’en levant les sourcils. J’aime votre seuil parce qu’il me donne de l’espoir. Vos visages ont assez vécu pour dire tout passe et le penser. Nous luttons pour un billet de train mal composté, les sandwichs descendus trop vite, nos amours mal dessinés, nous luttons pour nous connaître, nous luttons pour publier, nous luttons par vanité, par jeunesse. Vous souriez, parce que vous savez que tout passe. De seuil en seuil. Mais pas le désir.

Paon-Du-Jour

Mon corps, Écoute-moi !
Ce soir, tu te transformes.
Mon corps, Écoute-moi!
Tu te fais Paon-Du-Jour.
Pour ne vivre qu’un jour,
Dans ta robe de soie.

Mon corps, Écoute !
Le Paon-Du-Jour c’est l’ Éphémère !
Le Paon-Du-Jour c’est le Rouge Absolu !
Prends-en tous les atours.
Incarne-le et vas-t’en!

Mon corps, tu comptes les jours.
C’est difficile !
 » Combien font 35 par 365?
Et si l’on prend en compte
Les années bissextiles ? »
Débarrasse-toi de ces questions !
Elles ne te servent pas !

Mon corps, Écoute-moi !
Le Paon-Du-Jour est Beau.
Le Paon-Du-Jour est Multiple.
Accompli la métamorphose.
Tu seras Beau et Multiple
À ton tour.

Pose ton Front
Contre le torse de l’homme que tu aimes.
Puis ton Nez.
Puis ta Bouche.

Expire l’air de tes poumons.
Tout l’air de tes poumons.
Ton souffle y ouvrira une voix.
Tu t’y engouffreras.
Il sera ta matrice !
Il sera ton cocon !

Empli l’espace du corps aimé.
Prends-en toutes les formes :
Ce Dos épais qui porte la maison.
Qui n’en frémit pas !
Ces mains qui ébauchent des mondes.
Des jours plus vastes que les jours !
Et ce cerveau en odyssée !
Ces mouvements qui savent bercer !
Dont tu ressens le rythme.
De l’intérieur.

Tu n’auras plus besoin de ton propre dos.
Tu n’auras plus besoin de tes propres mains.
De ton propre Cœur ou de ton Ventre.
Invisible et à l’Abri.
Soulagé.

L’émergence,
C’est la naissance du Papillon. 
Empreinte le chemin inverse !
Puisque tel est ton Souhait.
Oublie tes Hésitations !
Puisque tel est ton Souhait.
Ta place prise en lui,
Le monde t’oubliera.
N’en ressens pas de regrets !
Le monde t’oubliera.
Mais pas ce Corps,
Que tu habites,
Enfin.

J’ai une question

Il y a cette manière, ça doit avoir la forme d’une envie
Où il y a besoin de faire clignoter
Un objet
Un flipper
C’est un objet qu’on a envie de voir clignoter
On ne sait pas pourquoi, on s’en fout, c’est comme une série on a commencé alors

Les objets, certains, sont des talismans
Ils me suivent sur le quai de la gare

Je monte dans le train, je les laisse sur le quai, ils m’ont vu faire il n’y a pas de doute sur mes intentions, et vingt minutes après ils sirotent leur café nul sur la banquette en face de moi en lisant le journal, un vrai en papier, ils ont amené un copain

J’avais pensé, les objets, beaucoup, sont là pour nous épanouir
Pour nous aider,
A perdre moins de temps, à nous libérer, à nous construire, à se souvenir pour nous, à oublier, à faire de la place, à remplir l’espace, à nourrir, à enchaîner
Parce qu’il y a la suite

Parfois je fugue
J’ai un petit sac discret
Loyal
L’écosystème est déboussolé, une maison vide ne dit rien
J’aime bien
Personne ne gagne 
Ça ne dure pas

Je ne préviens pas et puis je suis rentrée
Je préfère
Un objet qui prend racine en attendant s’éteint

Mais ce flipper

Il y a cette envie vague souterraine
De parvenir à faire clignoter son corps tout entier
Tout le monde en a envie
Défi, jeu, chasse, amusement, échappée, mentir cinq minutes, remplir, rire, réussir, parvenir
À tout allumer

Fais attention à toi, qui ne sais pas être magnifique
Je te parle mal, ma douceur rouge est pudique
Je veux te dire : il y a des objets magiques, ce sont des gens

Petites choses simples

ta silhouette à contre jour
dans l’étendue vague
tu avances lentement
les yeux fermés
un jeu d’enfant
sans obstacles
*
je te guide
avec la bouche
des sons aigus qui claquent
pas à pas tu me suis
jusqu’au bord de l’eau
tu ouvres les yeux et
tu ris
*
sur le sable encore humide
nous contemplons longuement
des gravures d’arbres enchevêtrés
délicatement tracées par la mer —déjà lointaine
*
nos pas plus légers sur le chemin de terre
nos voix qui s’incrustent dans le soir glacé
comme de petites étoiles
*
nous redescendrons sur la grève
ressasser l’avenir incertain
ton printemps suspendu
le tout début de mon hiver

Que ma joie demeure !

Sois souriante, ma tristesse
Soulève les brumes et les voiles
Sois implacable, vengeresse
Et sous les larmes, ton âme, dévoile

Sois impatiente, ma tristesse
De quitter cette humaine peau
Sois volubile, pars en vitesse
Vers d’autres êtres, d’autres maux

J’ai confiance en toi, ma tristesse
Infidèle, tu me seras
Je vois là toute ta noblesse
Se détachant de mon cœur las

Canal Saint Martin

De cette passerelle brumeuse qui surplombe
une rivière inconnue (qui n’est pas la Seine)
un cours d’eau sombre d’hiver
me revient celle éclatante
de bouquets de jeunes gens
de bribes étudiantes
de pleine joie jusqu’au bord
de cet air d’été
léger sans conséquence
ni certitude que souffle coupé
ce n’est pas le soleil acéré
mais la lame de tes pas
quelle autre évidence
que sang qui déborde
ce n’est pas le fleuve
si ce n’est dans mes veines
si c’est pour défaillir
serait-ce dans tes bras
qu’enfin la bouche cueille
la première salive la saveur
de tes lèvres
que j’avais déjà bues
(mais seulement en rêve)
aveuglée je devine
ton désir à la voix

Fuis, froid
ton humeur broie
ce trop blanc
gel à prise rapide
fige trop vite dans les veines
ce que tu laisses à ma peau
bleuie cassante
crisse comme cristaux
me scie en surface
ton souffle gris
m’atteint avec la précision
de mille lames
m’entame ton vent
vif pure glace agglomère
en congères intérieures
m’entaillent gués à découvert
stalactites ou couteaux
ni ne montent ni
ton baiser n’a rien
d’ardent rien mais mord
dedans ma chair
frigide ce givre
que tu sculptes
dans mes entrailles
tes élégies me laissent
de marbre plaquée
dans mon hiver
mon feu finira bien
par te faire fuir

là où je vais tu peux venir aussi
là où je vais on peut tous aller
aller à l’ouverture à la porosité
à se remplir dans les creux
à se déverser en vagues successives vers
à se répandre en ondes concentriques
en ondes radio et lumière
en voix diverses parfois subversives
et ce n’est pas grave
et toi aussi tu peux te disperser
dans tous les axes sans gps
tous les azimuths tous les désordres
du monde tous les horizons
se diffuser sans se répertorier
loin des censures et des souffles inversés
des courants contraires
la force qu’il faut tu peux la puiser
en toi-même ou dans les autres
cela te tire vers l’avant pour mieux traverser
sans regarder mais voir ce qui s’écoute
toucher ce qui s’entend
c’est l’invisible qui te tire le mieux
qui te vit cette source vibrante
en toi ce feu ces flots ondulatoires
toi aussi tu te laisseras dévorer et recracher
par les visages par les énigmes
qui nous devancent sans frapper à la porte
n’avertissent pas mais surgissent à l’improviste
et c’est là dans ce cœur battant des effets de surprise
que tu trouveras de quoi chérir de quoi chanter
toi aussi

Résurgence

Ointe tes fissures
Qui suintent tes blessures
Puis reprise-les en points de suture.

Dépose ton armure
Qui asphyxie le bleu de tes veines,

Et libère ta peine
Puis range les armes
Et garde tes larmes.
L’armistice a sonné,

Plus de guerre, de batailles acharnées

Il te faut pardonner.
Amnésie ta douleur
Et ravive ta flamme,
Huile bien la mécanique
De tes battements de cœur archaïques.
Oui ! Vas y ! Dérouille les rouages,
Déverrouille tes cadenas,
Pulse encore la mesure
De ce corps presque mort.
Balance bien le rythme,
Ravive les couleurs
Et dissipe tes nuages.
Abolis toutes tes peurs
Et relance les dés du Destin,
Tu es toujours en Vie.