Nous

Nous, personne ne sait d’où nous venons, ni où nous allons.
Nous marchons le dos creux comme arbre mort.
Eux disent que nous sommes déjà morts. Peut-être n’ont-ils pas tort. Peut-être ne sommes-nous qu’un peu en avance sur l’horaire. Peut-être avançons-nous vers une certitude dont nous sommes déjà marqués. Mais l’horizon semble toujours reculer plus loin.


Ils disent que nous sommes des fantômes, que nous flottons entre deux os, que nos squelettes ont été reconstitués il y a longtemps, que nous sommes de bric et de broc, bringuebalant, branlant de tous nos membres absents, oscillant de nos crânes vides.
Nous avons les mains vides et les bras inertes. Nous avons des têtes que nous portons sans peine. Nous
avons des corps engagés dans l’action, des corps rompus à toutes les occupations, des corps qui se souviennent et qui devinent à l’aveugle, la conquête de l’avenir.

Ils disent que nous n’existons pas. Pas vraiment. Que nous hantons les lieux parcourus jadis. Ils prétendent que nous sifflons comme on expire, que nous soufflons une haleine métallique qui ferait cliqueter nos dents.

Nous ne sommes pas des croix parmi d’autres.
Nous ne comptons pas pour rien.
Nous savons très bien qui nous sommes, où nous demeurons, ce pour quoi nous sommes encore là.

Ils pensent que nous revenons de loin.
Alors que nous avons toujours été là.
Nous sommes tremblement et percussion. Nous ne sommes pas les invisibles, les intouchés, les indésirables que l’on veut faire croire.
Ni spectres ni monstres, nous sommes seulement histoires et souvenirs. Nous sommes transcendance.
Nous réfutons notre inutilité.
Nous révisons nos leçons et protégeons nos arrières.
Nous percutons de plein fouet notre devenir.
Nous affolons le vent.

Lui

Les dents, des doigts qui s’avancent à la morsure
La langue, ce serpent qui s’enroule, se déroule dans les bouches
Ses lèvres refermées sur doigts et serpents devenues porte close, s’ouvriront pour dire toutes les images cachées sous le front
Lui bombé d’intelligence sous le cheveu blond, petite broussaille de foin rare, le front comme voûte, avancée sereine du cerveau
L’œil, la noyade si l’on n’y prend garde
Le menton n’est qu’un avant-poste
Le cou, l’anguille qui s’évanouit, qu’on verrait disparaître dans le seau de Francesca
L’épaule a la rondeur ferme des fruits d’été soyeux sous la joue
Les bras longs déliés de félins
Ses mains comme patte de chat, griffes fines à glisser sur les peaux
Le poitrail est valeureux ponton pour les poitrines, quelques poils caressants sont l’herbe fraîche du matin
Le ventre est oreiller, tu sais, celui des note japonaises, un fouillis, un feu-follet, ou du livre chinois, riche de ces estampes dessinées en imagination sur le souffle, jusqu’au nombril, en creux de mes histoires intimes
Ton sexe est arbre fier, veiné d’écorce, dressé au ciel
Tes jambes, des lianes pour s’accrocher à ma taille, et tes pieds, des singes immobiles à leur extrémité, sages et obscènes à la fois

Apnée

L’œil divague et revient sur l’écran, scrolle scrute en sa fébrilité inquiète. Rien. Aucun message. Troisième relecture du précédent que l’on connaît par coeur.

Alors l’attente infinie. L’attente qui perdure, cruelle lorsque l’écran s’allume, lorsque le smartphone bipe. Le cœur tressaute mais toujours pas le mail ou le sms espéré, ce qui équivaut à vide intersidéral, à perte de conscience, à flottement. On ne vit plus, on ne respire plus que pour le message qui n’arrive pas. On reste en suspens, enfermé dans son propre oeil, vitreux d’avoir trop scrollé, trop éparpillé ses éclats sur toutes les interfaces, toutes les appli, tous les réseaux. C’est comme si on nageait sans but, à contre courant. Non, plutôt une coulée à pic. Fond de la piscine, tchin-tchin. L’attente c’est comme une longue apnée. Un décompte sans fin. Les profondeurs du bassin qui nous absorbent et nous dissolvent. Les bordures indéfinissables, infranchissables. Les poumons en feu. L’abîme qui nous engloutit peu à peu.

Un arrêt total de tout qui nous laisse totalement exsangue. Haute toxicité et risque d’hypoxie. La pression à son maximum.

Impossible de reprendre son souffle avant l’arrivée du message. Et quand enfin il arrive, c’est comme si on sortait la tête hors de l’eau, haletant, qu’on aspirait une grande goulée d’air. C’est comme si on reprenait vie.

Tête de mort

Tu travailles
Il travaille
Vous travaillez
Ils travaillent
Pour qui ?
Pour quoi ?
Comment on travaille ?
On travaille comme on peut
Quelles sont les conditions de travail ?
Elles sont mauvaises
Quelles sont les relations de travail ?
Elles sont mauvaises
Quel est le rapport hiérarchique ?
Il est mauvais
Le rapport hiérarchique te coupe la chique
Pour toucher ton chèque il faut te faire couper la chique
Le rapport de force n’est pas favorable
Le rapport de force est mauvais
Tu veux pas te faire couper la chique ?
Tu veux pas admettre que le travail c’est la liberté émancipatrice ?
Tu veux pas qu’on essore tes compétences ?
Tu n’as pas d’appétence pour le silence ?
Tu veux pas exécuter ?
La porte est grande ouverte
Tes hiérarchiques l’ouvrent et il y en a 150 qui s’engouffrent aussitôt
Le chantage au chômage
Ici, le chômage c’est suspect
D’ailleurs on ne dit plus chômeurs on doit dire demandeurs d’emploi
Dès que j’ai pu j’ai mis mon pied dans la porte
Ils avaient essoré mes compétences
Plus exactement ils disaient tu es trop critique
Tu ne veux pas exécuter
Tu ne peux pas exécuter
Tu es trop critique
On dirait que tu t’ennuies
Aux pause-déjeuner on peut pas te parler
Tu manges tu fais la gueule et tu files
Alors j’ai dit
Ah mais ça c’est parce que je trouve vos conversations sans intérêt
Quand je suis en pause je suis en pause je parle pas du professionnel
Vous, vous n’êtes que des professionnels
Et de bons petits citoyens
Vos opinions sur les sondages 
Vos taux d’emprunt avantageux pour la voiture pour la maison
Que vous passiez au solaire
Que votre banquier soit sympa
Ça m’indiffère
Vous dépassez jamais de la case allouée
Les cases faut qu’elles explosent
Je suis le kamikaze anti-cases
Ce serait plutôt ça mon job
C’est un job solitaire
Ça n’exige pas de compétences spécifiques
Je ne veux plus qu’un n+1 plus con que moi me dise ce que je dois faire et comment je dois le faire
Je ne veux plus en référer au référent
Je ne veux plus participer au salariat
Et le salariat ce n’est plus le travail quelqu’il soit
C’est l’environnement de travail
C’est l’étau
C’est la tête sur le billot 
C’est la collaboration
C’est la victoire écrasante de la sociologie des organisations
C’est la victoire du management participatif
C’est la gerbe
Je ne veux plus avoir la gerbe
Je veux être sain
Je veux être libéré
Je ne veux plus partir le matin quand il fait encore nuit
Je ne veux plus revenir le soir quand il fait déjà nuit
Et ne rien voir du jour
Ne rien voir grandir
Et le regretter bien plus tard
Quand c’est trop tard
Le travail c’est devenu un truc de mort-vivants
Sur leurs tombes ce sera pas inscrit 
“AURA ÉTÉ UN HONNÊTE SALARIÉ” 
Ils prenaient pas de place
Ils se sont contentés de leurs cases
Plus ou moins importantes
Avec leurs petites contributions
Salariés jamais considérés en entier
Les petits patrons c’est pire
Salariés d’eux-mêmes de leur plein-gré
On ne manque pas de héros
Et quand je vois ça
Je n’ai plus rien à en dire
Il suffit d’ouvrir les yeux
Une bonne fois
Et alors la grande liberté émancipatrice
Cette impératrice
Tu la vois bien en face
Toute sa tête de mort
BIEN EN FACE  

Comme un premier rendez-vous

C’était décidé. Je monterais dans le premier bus qui me conduirait vers cette ville inconnue, cette capitale, dont j’avais tant rêvée, et, qui, en cet instant, devenait accessible. J’avais mon plan sur lequel
j’avais minutieusement tracé mon itinéraire pour cette première rencontre. L’impatience de la découverte, les mains qui tremblent, le cœur qui bat, l’imagination qui s’emballe et qui invente déjà une belle histoire, les sens qui se troublent. Je me sentais comme lors d’un premier rendez-vous amoureux. Fébrile face à l’inconnu, mais avec une envie irrépressible d’y aller…

J’avais tout prévu dans ma tête, tout préparé, pour être sûre. Mais qu’allais-je découvrir ? Tout se passerait-il comme dans mes plans ? Y aurait-il une part d’imprévu qui donne à la rencontre son caractère exceptionnel ? La ville me livrerait-elle tous les secrets de ses méandres ou bien, comme l’amoureux, entretiendrait-elle une part de mystère pour m’inciter à revenir, à faire voyager mes rêves, à entretenir un soupçon de surprise, qui maintient l’attention à l’autre, fortifie le lien et fait grandir, au plus profond de soi, la ferveur des sentiments ? En descendant du bus, et au contact de mes pieds avec le sol, de mes yeux sur ses premiers secrets, de mes doigts caressant lentement la rambarde du pont qui enjambe son fleuve, serais-je conquise, déçue ? Serions-nous sur la même longueur d’onde ? Aurais-je envie d’aller plus loin ?…

La voix du chauffeur de bus me tira de mes pensées. Tout à ma réflexion, j’en avais oublié mon plan, oublié la station, où j’aurais dû m’arrêter. J’étais au terminus. Je décidai donc de descendre et de me laisser guider par l’imprévisible, que la ville avait finalement prévu pour notre première rencontre. Je me laissai enlacer par elle comme par les bras d’un premier rendez-vous amoureux, dont je ne sais vers quel destin ils voudront bien me porter.

Le corps, toute une histoire

Un visage comme une feuille blanche où j’ai envie d’écrire
Le front comme quelques lignes à lire et à relire
Les yeux sont tout un monde où je puise mes idées
Le début d’une histoire ou d’un conte de fée
Les sourcils, pétillants, en accents circonflexes
Et le nez, un souffle, une ponctuation, qui m’inspire ce texte
Les joues sont les pommettes de tous les adjectifs
Le menton qui retient les qualificatifs
Les oreilles ouvrent et ferment à chaque fois les guillemets
La bouche qui dialogue avec les mots d’après
Le cou est le creuset de cette belle histoire
Les bras en sont l’intrigue, le suspens et l’action
Et sur ce corps je lis toutes les phrases, tous les sons
Les pieds en bas de pages chuchotent alors aux doigts :
« Commençons cette histoire … Il était une fois… ».

Ton corps

C’est fou comme en peu de temps t’es devenu gris
Ce sont les effets des produits
Les effets des produits de la chimiothérapie
C’est fou comme tu as gonflé
Ton corps est sous l’effet d’un  immense gonflement
Ton cou est gonflé et ta voix est cassée
C’est l’effet de la chaîne ganglionnaire qui s’est formée
Tes bras sont gonflés on dirait des bouées
Pendant des années de beaux muscles bien noués 
T’avaient permis de bâtir des maisons de monter des motos
De déplacer à toi tout seul une bétonnière pleine jusqu’à la gueule
Et maintenant t’es là dans un lit du service d’oncologie 
Du second étage en partant dans la nuit d’automne
Je levais la tête et ta main jadis si solide
Nombreux étaient ceux qui disaient qu’elles étaient d’or que tu en faisais ce que tu voulais
Apparaissait à la fenêtre de la chambre 228
Ta main qui prolonge le bras et que tu lèves
J’attends encore un peu et ça y est, tu lèves le pouce
Des innombrables voyages que tu as fais celui-ci est le plus court
Fauteuil lit fauteuil lit fauteuil lit fauteuil toilettes lit de la chambre 228
C’est le plus court mais le plus éreintant de tous tes voyages
Et pour être encore plus lent traîner avec toi la perfusion et la machine à morphine
C’est ce qu’il y a maintenant de plus solide en toi
Partout sur ton corps, quand je te passe de l’eau de Cologne parce que les douches tu n’en as plus la force
Je ne peux que voir les énormes hématomes verts sur ton corps gris
C’est comme lire les hiéroglyphes de la mort qui s’avance
Qui va prendre ce corps où pourtant battait si fort la vie
La force vitale énorme qui t’habitait
Ton yaourt et les produits protéinés tu peux même plus les manger seul
La petite cuillère est désormais plus lourde que la bétonnière
Ces mains si adroites ont déclaré forfait
Et comme le cathéter est implanté dans la fémorale
On t’aide dans les toilettes
Toi qui soulevait et portait les sacs de bétons de 50 kg par deux
Un sur chaque épaule
Toi le champion à l’atelier de l’avionneur l’as des as de bowling golf ball-trap
Un peu paumé quand l’avionneur t’as mis dans les bureaux derrière un ordinateur
Cette salope de tumeur de partout elle t’a chopé
Et on avait beau s’y attendre comme des cons on continuait à espérer 
Et puis un jour le service de réa a appelé
On a attendu dans le sas
Rien qu’au regard de la nana, on a comprit
Ça a duré trois mois tout ça
Ton corps gris à la morgue ils l’ont refait devenir un peu blanc
En tout cas le visage
Ce visage si doux ton visage si doux tes yeux bleus si doux plus doux que le bleu des îles
À une année de la retraite

C’est comme

« L’école est l’école de l’Etat, où l’on fait des jeunes gens les créatures de l’Etat, c’est-à-dire rien d’autre que des suppôts de l’Etat. Quand j’entrais dans l’école, j’entrais dans l’Etat, et comme l’Etat détruit les êtres, j’entrais dans l’établissement de destruction des êtres. »
Thomas Bernhard, Maîtres anciens

Emmener l’enfant à l’école, c’est comme lui faire rencontrer l’Etat. Mais pas de face, toujours de biais. L’Etat ne se montre jamais tel quel, à l’état brut, à l’état dénudé. Au début, c’est comme rencontrer une entité sans forme, qui se planque derrière des masques et des costumes divers, toute fardée. Le masque avenant de l’instit, le masque avenant de la cour de récré. C’est comme arpenter une nouvelle aire de jeux, c’est comme rencontrer pleins de copines et de copains dont l’enfant te parlera souvent par la suite.

L’école, c’est une rencontre avec l’Etat au cours de laquelle, bien progressivement, l’enfant devenu élève, c’est-à-dire apprenant des catégories d’Etat, vient y apprendre du solide, qui lui restera toute sa vie dans le corps et dans l’esprit. 

Emmener l’enfant à l’école, c’est comme l’emmener, en lui faisant rencontrer l’Etat, à une vaste entreprise sans pitié de dressage du corps et de l’esprit. Voilà le but de la rencontre entre l’enfant et l’Etat.

La rencontre avec l’Etat, c’est d’abord passer un portail muni d’une caméra et gardé par un agent de l’Etat qui rapidement reconnaît l’enfant et les parents.

Sur le fronton de l’école, il y a la devise de l’Etat : Liberté, Egalité, Fraternité.

Non loin de la devise de l’Etat, pavoisent les armoiries de l’Etat : Bleu, Blanc, Rouge.

Non loin des armoiries de l’Etat, il y a celles des amis de l’Etat : le drapeau de l’Union Européenne. Mais sur ces armoiries-ci, ce sont surtout les amis économiques et militaires de l’Etat.

C’est comme pendant les fêtes de famille, il y a amis et amis. Et certains de ces amis, il n’y a pas que des amis. L’Union Européenne, et c’est comme dire une évidence, dedans il y a des ennemis. C’est comme toutes les rencontres que l’enfant va faire à l’école. Parce qu’à l’école, l’enfant va se faire des amis et des ennemis. C’est comme tout. C’est comme à la cantine, des fois c’est bon puis des fois c’est dégueulasse.

Dans les classes, il faut de l’ordre. Donc des rangs, des rangées, des règles de vivre-ensemble (la blague) pour, déjà, que ce soit pas la guerre civile dans cette micro-société d’Etat. Et comme il faut de l’ordre, il faut aussi et surtout des figures d’autorité. D’où le maître ou la maîtresse. Pour l’enfant, c’est déjà réglé : sa figure d’autorité, elle parle comme une gamine et n’a aucun vocabulaire. Ça fait un peu plaisir de constater que l’enfant n’est pas tout à fait docile, que c’est pas une comme de la glaise prête à se laisser instruire et former. Parce que dans la classe, il y a le chant de La Marseillaise affiché. Il y a la Charte de la Laïcité. C’est comme maquiller le racisme d’Etat en pseudo-ouverture religieuse. Je vous passe les querelles – la religion, les aliments dans les repas, la cantine impayée etc. – ce n’est pas un texte polémique. Parce que l’Etat, c’est comme il sera seriné à l’enfant, c’est le lieu des droits humains, c’est la lumière des Lumières qui resplendit sur le monde. L’Etat, c’est comme un lumignon qui veille à ce que la tolérance gagne toujours et partout et tout le temps.

Et cette lumière, elle vient aussi de la poésie d’Etat, affichée sur les murs de la classe. Il y a Maurice Carême, Jules Supervielle et Robert Desnos. On y voit pas Lucien Suel, Charles Pennequin ou Laura Vasquez. La poésie d’Etat, c’est comme une bonne vieille copine mais très sélective dans ses affinités poétiques. Pour commencer, faut d’abord que les poètes soient morts pour avoir droit de cité au sein de L’Etat.

L’institution scolaire, c’est comme une leçon de sociologie en pratique. Y a pas besoin d’aller subir des cours magistraux de méthodologie administrés par des penseurs soi-disants “critiques” et qui n’ont jamais quitté l’école.  Ils sont passés de l’école à la grande école. La stratification sociale ou la domination, ça s’expérimente. Ça s’apprend pas. Ils font quoi ta maman et ton papa, comme métiers ? Je peux venir jouer chez toi samedi ? Si l’enfant est bon observateur, ça suffit. Parce que la question de la voie professionnelle à emprunter se posera très bientôt pour l’enfant. Et plus l’enfant grandira, plus il y pensera et l’Etat fera tout pour qu’il y pense, pour et par lui-même. C’est comme dire à l’enfant, il faut que tu te choisisses un métier. L’Etat lui dira plus tard, implicitement, au regard des notes et des couleurs que l’Etat lui aura attribué, qu’il ne peut pas pas choisir le métier qu’il veut mais un métier en adéquation avec ses compétences, qui sont de trois sortes : acquises, non acquises et en cours d’acquisition. Et comme l’Etat, c’est le parfait dissimulateur, jamais il ne parlera à l’enfant des tables de mobilité sociale. En revanche, l’Etat lui signifiera maintes fois fois ses insuffisances et peu à peu, se dessinera le destin scolaire et professionnel de l’enfant.

Pour ça, l’Etat met en place de faramineux salons de l’orientation, de découverte des métiers, des stages en entreprise. Des bonnes et des mauvaises filières. Moi, papa il est directeur d’un cabinet de prospection immobilière, il peut me prendre une semaine en stage. Moi, maman elle est femme de ménage et je trouve pas de stage.

Les tables de mobilité sociale, c’est comme les tables de multiplication mais en pire.

Merci l’Etat.

Je me suis saignée à tes mots comme l’on écorche sa peau en glissant malencontreusement sur un rocher. Tes mots qui m’ouvrent comme une entaille profonde et viscérale où la douleur vive vous arrache un cri qui vous réveille soudainement le corps, le cœur et l’âme. La cicatrice, reste là, indélébile au temps qui passe, une blessure profonde qui se ravive lorsque l’on ne s’y attend plus comme l’on danse nus pieds sur la braise.

Je me suis enivrée de ta poésie, comme l’on apprécie un bon vin, lentement, subtilement, délicieusement appréciant un à un chaque arôme de tes ‘vers’, subtils et délicats, jusqu’à tituber, ivre et légère, sous les étoiles et la lune, mes pensées noctambules en anicroche à ta voix qui me susurre des envolées nocturnes, nos rêves tactiles qui s’emmêlent et se confondent tout au bout de nos doigts dans des envies d’encore.

Je me suis dénudée au fil de tes pensées lointaines et tes désirs sensuels qui enflamment tes mots de sel, dénués de bon sens, sans dessus sans dessous, sans protocole dans l’osmose parfaite de deux corps qui se cherchent, se frôlent et qui se reconnaissent sans jamais se trouver ni s’appartenir qu’au solstice de l’hiver pour réchauffer nos peaux du plus fou des baisers volés comme le goût inoubliable de la douceur sucré du miel qui coule et fond sur nos lèvres et nos palais.


J’ai dévoilé à mon tour mes plus beaux atours, et t’ai chanté la pureté de mes oraisons dans l’ombre de ton ombre, au son de ta musique épistolaire qui emplit le ciel de tendres soupirs de plaisir, de « chut » comme la caresse du vent qui finit en silence d’absences amères où une larme « perle » comme un trésor caché et piégé dans sa coquille opale, vingt mille lieues sous les mers, là où les maux d’amour éphémère disparaissent en secret, engloutis par les eaux, et se taisent à jamais dans l’immensité de la frivolité imaginaire de la rencontre impossible avortée.

« Je crois qu’on devrait aller vivre seul au fond de la mer avec ses mots »
Virginia Woolf