Franchement, cela devient n’importe quoi. Aucun sens à tout ça. Aucune raison, aucune substance. On a beau dire, on n’y croit plus. On se persuade, on se laisse bercer par cette espèce de béatitude mièvre, de bienveillance mollassonne, d’indolence. Ce truc sans pattes avec un cœur qui déborde, qui dégouline.
Franchement, qui a besoin de ça ? Alors je sais ce qu’elle dirait. Elle se persuaderait elle aussi « aie confiance, tu sais bien comment ça se passe, c’est toujours comme ça ». Cela retentirait comme un ongle qui crisse au tableau noir « toujours comme ça », tu parles ! « aie confiance » et là on entendrait le chuintement, le sifflement du serpent dans le dessin animé de Disney, celui qui t’endort, qui t’hypnotise.
« Qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? » Ils sont partout, ces serpents ! Ils nous entourent, ils nous espionnent, ils nous inspirent nos pires actions, ils nous dépassent, ils nous débordent. On passe et repasse devant leur langue effilée et on ne peut s’empêcher de les suivre.
Lui, on l’entend à l’avance, on le connaît par coeur « normal », « pas mieux », c’est tout ce qu’il trouverait à redire.
On les scrolle, on les follow, on les like, on se like pareil. L’autolike c’est plus sûr.
Moi, j’ai rangé mon rss et je ne le trouve plus, trop bien planqué, trop bien foutu. Trop de détails tuent les détails, trop de hashtags tuent les hashtags.
On se hashag même irl, tu vois ? On se poke, mon pote. On ne se touche plus assez à mon goût.
Toi, tu n’en penses pas moins, je sais bien ce que tu dirais « aseptie, ton masque tu le gardes, ta main tu le gardes, ton corps tu le gardes, ton cœur tu le gardes. Un point c’est tout » Mais bon c’est pas une vie si rien ne se partage. On ne passe pas sa vie on line, si ? On ne vit pas virtuellement, si ? OK Google, c’est quoi une aseptie ? On te donnera une définition au ras des pâquerettes qui n’explique pas le pourquoi du comment. Google, c’est pas un assistant, c’est un rigolo programmé par des rigolos. Aujourd’hui, on met de la rigolade dans tout, ça tambouille sec, ça rissole, ça racle les fonds de casseroles, ça finit toujours plus ou moins par attacher, ça colle, tu ne le sais que trop. La brûlure est partout sur tes doigts, dans ta peau, derrière l’orbite oculaire et dans ta nourriture. Heureusement tu as la dent dure, toi aussi. Facebookiens tous jusqu’aux chicots, twitte et retwitte la couleur du ciel ou celle des armes. On vit comme on veut, on parle à côté et personne ne se préoccupe de nous au fond, pas vrai.
« Oui mais non, l’autre là, il a dit de s’aimer les uns les autres, on aurait de la considération que ce ne serait pas plus mal » et elle, elle surenchérirait sûrement « et les animaux, tu penses aux animaux, ils ne sont pas sur facebook eux, ils n’emmerdent personne eux ».
Humains trop humains, amis-ennemis, moi et mon surmoi, ma dent creuse et ma fausse modestie, mes superlatifs et mes pseudonymes, mon cul googlisé à l’occasion, la malchance comme la bourse ou la vie. Ben la vie quand même mais plutôt ailleurs que sur Internet.
Il suffit de grimper sur le plateau qui ondule comme une mer herbeuse et, debout dans l’air, d’écouter vibrer la musique qui monte au coeur de ces solitudes. Là, les pieds bien ancrés sur le sol rocailleux et épineux du Causse Méjan, dans une Lozère mythique, on se laisse onduler et porter au creux des vagues de vent . Il y a une sensation de réanimation à flotter dans ce pays éperdu. Les cheveux d’ange se meuvent et émeuvent dans un flux et reflux, ondes de cheveux blancs n’en finissant pas d’aller et venir, se séparant, se rejoignant sans fin, sous la permanence du vent, et les voix qui nous hantent s’emmêlent et se démêlent du même mouvement, alors qu’une alouette grisolle à la verticale comme pour délivrer un message des plus importants. Là est l’infini. On pourrait presque le toucher du doigt, mais rien n’arrête sa mouvance ni son surcroît de vie. Alors on se tient au sein de ces tendresses dérobées, entre les pierres sèches et ces brins d’argent où d’arabesques pensées s’effilent à leur tour dans les tranchées du corps sous les froissements d’air. Tout se fait ouverture vers un ciel. On se sent emporté, prêt à s’élever au-dessus du sol, respiré par l’étendue en perpétuel mouvement. Dans ce remuement incessant, on entendrait presque le roulement des moulins à prières, tournant et tournant sans fin, diffusant leurs bénédictions dans l’air environnant. Lorsqu’un instant s’apaise l’ondulation, il ne faut pas tarder à s’extraire de ces graminées. Se soustraire à l’envoûtement.
On regarde alors le ciel où tournent des vautours sans impatience. Reprenant la route du retour, les traces d’un songe éparpillé flottant encore entre les tempes, accrocher le regard au liséré du jour.
On peut vivre sans poésie mais moins bien
Jean Dasté
on peut vivre sans poésie mais
la lumière du matin n’aurait pas
l’ampleur des ailes d’un ange
on peut vivre sans poésie mais
les ombres auraient abandonné
leur inspiration lumineuse
on peut vivre sans poésie mais
l’horizon ne serait plus
cet infini où accrocher nos rêves
on peut vivre sans poésie mais
quel souffle alors pour irriguer
nos lèvres et scander notre pas
on peut vivre sans poésie mais
quel regard porter encore sur
les nuages les merveilleux nuages
on peut vivre sans poésie mais
la neige ne serait plus
l’étendue blanche du songe
on peut vivre sans poésie mais
la page blanche ne serait plus
l’oiseau qui déploie ses ailes
on peut vivre sans poésie mais
la marche n’aurait pas le don
vertigineux de création du monde
on peut vivre sans poésie mais
les mots perdraient leur liberté
leur devenir leur raison d’être
on peut vivre sans poésie mais
alors comment dire la lumière
de tout ce qui fait obscurité
on peut vivre sans poésie mais
quelle corde quelle espérance
pour déambuler en ce monde
on peut vivre sans poésie mais
comment voir l’autre face du feu
et comment arpenter les marges
on peut vivre sans poésie mais
alors le précieux couteau de bleu
ne déchirerait plus les yeux
Jour sans nuit s’ennuie
Je viens de la nuit éternelle
Nous en provenons tous, un jour
Besoin de la revoir sans cesse, sans cesse
Sa disparition donne vie au jour, tous jours
Lui ne peut tenir des jours et des jours, sans cesse
Besoin de la nuit
Nuit
Pour mieux voir le jour
Jour
Apporte la vie
Vie
Par la grâce de cette présence
On voit le jour
Jour
Besoin de la nuit pour voir les autres jours
Nuit
Besoin d’une vie
Pour voir les beaux jours
Pour apprécier les belles nuits
Pour aimer la vie
Vie
Et un jour
Débarque la nuit sans fin
Sans fin
Elle nous mord
Mort
Pour tout jour
À celles qui ne regardent pas
Ô Lois Éternelles.
Suzeraines de la chimie, de la physique, du monde quantique.
Les crédules habillent leurs angoisses d’êtres magiques. Les lumières qui en découlent les rassurent.
Tous ceux-là chérissent leurs ignorances.
À en devenir agressifs, assassins.
Ils vous confondent, ô Lois Éternelles.
Vous assimilent à des marionnettistes dotés d’une personnalité surnaturelle.
Ils comptent influencer le mouvement du monde par leurs attitudes serviles qu’ils s’imposent, qu’ils imposent.
Comment vous atteindre.
Comment penser cette gageure.
D’autres, ou les mêmes, savants en diable, préparent la conquête de l’Univers. Leur espoir d’un salut.
Les plus déterminés pensent asservir vos compétences, pour leur bien, pour leurs convictions.
Leur sérieux les entraîne à rafler, saccager, s’approprier tout ce qui leur convient.
Je me trompe, je vous entends glousser.
Ou, je confonds avec l’écho du big-bang ?
Ô Lois Éternelles.
Vous voilà vexées.
Et vous repartez.
Veuillez transmettre, par-delà la Grande Ourse, mon bonjour au Temps.
N’omettez pas de lui rapporter les grands malheurs qu’il nous impose.
Il abîme si vite notre courte présence parmi vous.
Que de difficultés à vaincre lorsque l’on hérite de la condition humaine.
Sachez-le.
Le livre des pourquoi
J’ai volé dans ma tirelire. 20 euros. Pour acheter Le livre des pourquoi.
Pourquoi ?
La réponse des parents, « Quand tu seras grand tu comprendras mieux », m’exaspère.
Maintenant que j’ai huit ans, ils répondent toujours pareil.
Ma solution, prendre mon destin en main.
Demain j’achète Le livre des pourquoi.
*
J’en ai appris des trucs dans ce bouquin.
Côté explications on est proche des parents. L’impression que personne ne comprend les situations de la
vie. Chacun brode à sa façon, avec ce qui lui convient.
Ils avertissent dès les premières pages.
_______ Pourquoi je suis là ?
_______ Pourquoi nous en sommes là ?
_______ Pourquoi je lis ce livre ?
Ces questions, insolubles, représentent la triade fondamentale des pourquoi, un résumé en quelque sorte.
*
Je sais parler des pourquoi. Je sais les fabriquer. Pour y répondre, difficulté infranchissable.
Pourquoi quand il y a plusieurs pourquoi on ne place pas de « s » à la fin de ce pourquoi pluriel ?
La réponse, c’est un adverbe, celle-là n’explique rien, mais ceux qui l’utilisent ne ressentent pas le besoin de réfléchir plus loin.
Pourquoi il n’y a pas de « s » aux adverbes ?
« C’est comme ça » répondent les mêmes.
Explication plus courte que celle des parents. Sans espoir d’en savoir plus un jour. Une tristesse cette mentalité.
*
Pourquoi les végétaux poussent ?
Au cours d’une discussion, longue, très longue discussion, où je peine à suivre le docteur en biologie
végétale, à mon nouveau pourquoi, là il me dit « Qu’est-ce que j’en sais. »
*
Pourquoi y a-t-il besoin de sexes pour se reproduire ?
Là, personne ne veut discuter ce point avec moi.
La question ne se pose pas. Je ne vois pas pourquoi.
Pas curieux ces adultes.
*
Pourquoi je suis l’élu parmi des millions de spermatozoïdes ?
J’en ai fait rire un paquet avec ce pourquoi.
Au niveau réponse, même pas une piste.
Si ce n’est, « Tu iras loin mon petit gars, si tu continues comme ça », ou d’autres réflexions aussi
intéressantes.
*
Pourquoi nous détruisons nos ressources naturelles ?
La surpopulation prétendent certains, tout de suite d’autres affirment que le consumérisme nous détruira.
Les lois du profit vocifèrent ceux plus politisés. L’avidité des exploiteurs renchérissent les moins
diplomates.
Parmi ces savants, personne développe, tous hurlent la conviction qui les tient. Des chamailleries s’en mêlent.
Des coups s’échangent.
Plus moyen de parler.
Bagarre générale en guise de discussion.
*
Je choisis de ne plus m’adresser à personne pour réfléchir à mes pourquoi.
Je les fabrique en cachette. J’ai peur de provoquer de nouvelles disputes. Les réponses qui n’avancent rien ne m’attirent pas. Les adultes, eux, en consomment un max.
Je recherche des explications solides, pour me construire.
*
Pourquoi je n’aime pas tous le monde ?
Pourquoi je ne peux pas rester dans un coin, sans respirer, sans manger, sans rien faire, et attendre que le moment d’exister me convienne ?
Pourquoi je ne peux pas voler ?
Pourquoi je ne peux pas aller sur la Lune par mes propres moyens ?
Pourquoi je suis comme ça ?
Pourquoi on ne peut pas arrêter le temps ?
Pourquoi il n’y a pas de « T » au temps, alors qu’il est tout seul ?
Pourquoi je ne peux pas y voir au fond de la matière, regarder les quarks ?
Pourquoi les rejets de mon corps, des organismes s’en nourrissent et vivent de ça ?
Pourquoi seul mon chien Tauby a la capacité d’expliquer comment fonctionne le monde ? Lui me parle comme personne.
Pourquoi ne pas révéler aux enfants ce que Tauby a compris grâce à sa patiente observation du monde ?
*
Tauby n’existe plus depuis un paquet de décennies. Mon tour approche. Les pourquoi restent. Les
intellectuels-philosophes-politicars convaincus de tenir une vérité solide organisent des batailles. Voire la
guerre quand leurs certitudes les enflamment. Les plus habiles survivent.
Avant d’en finir je désire apporter la réflexion qui a mené mon existence, celle d’un chien, « Chaque personne se réfugie derrière ses principes, son mauvais goût, ses délires, ses fantasmes, sa folie. Toi et moi compris ».
Reste l’ultime, pourquoi tout ça ?
Si j’étais le vent, je cueillerais les parfums de la terre,
le cantique des oiseaux, le bruit d’écume de la mer
à l’approche de tes pas.
Si j’étais un nuage, je voguerais la nuit jusqu’aux étoiles
pour les poser en pluie dans le jardin, dans le murmure de l’aube
et sur tes rêves.
Si j’étais herbe haute, je frémirais au vent léger qui court les champs
et j’ouvrirais le bal avec les coquelicots, le bleu du ciel
Et la fougère de tes yeux.
Si j’étais un arbre, je vibrerais dans la lumière de tes mains
jusqu’aux racines, au feuillage berçant les premiers fruits
et la sève de mon corps.
Si j’étais une rivière, j’irais de pierre en pierre
traverser tes désirs jusqu’à la transparence
pour abreuver ta soif.
Si j’étais ce poème, j’écouterais ton souffle
tes longs regards et ton silence
qui débordent mes mots.
La lumière s’est enfuie
dans le torse de l’arbre
l’argile sombre de la terre
La lumière s’est enfuie
sous la vague violente
la forêt des coraux
La lumière s’est enfuie
de l’arpège du vent
de l’aquarelle des fleurs
La lumière s’est enfuie
au fond du ciel obscur
et l’étoffe des nuages
La lumière s’est enfuie
de tes mains de ton front
de l’écharpe des rêves
La lumière s’est enfuie
de ta vie qui avance
du sourire des matins
la lumière s’est enfuie
mais peut elle renaître
sans l’éclair de ta joie
Elle pénétra avec délice dans l’hôtel particulier pour visiter l’exposition.
L’atmosphère raffinée du lieu la ravissait. Elle avait hâte d’entrer dans les œuvres de ce peintre espagnol…comme dans une révélation… pensait-elle.
Oui sans conteste c’était le maitre de la lumière…et que de tendresse dans l’évocation de ces pêcheurs le soir et de ces petits enfants lumineux, pleins de vie au bord de la plage ! Les femmes aussi étaient magnifiées, dans la finesse de leurs traits, leur beauté maternelle. Elle glissait dans les teintes brillantes de la mer :vraiment sublimes, irréels, ces bleus de l’eau, l’écume étincelante, et souvent, l’orange du couchant dans les vagues ! Des vagues orange qui la transportait. Elle n’avait jamais vu tant de délicatesse mais aussi d’audace pour suggérer les paysages et la couleur de l’air.
Il a peint ses vagues en orange ? Tu as vu, disait une visiteuse, trop bizarre !… et sa fille malade là bas, disait une autre , elle est grise sur des coussins très blancs fondus dans la lumière du paysage en arrière plan !
Elle s’éloignait de ces réflexions qui la heurtaient. Oscar Wilde avait bien raison, l’art n’imitait pas la nature, mais c’est par lui que se créait notre vision du monde,… les brouillards avec Turner et Monet, les champs de coquelicots le soir avec Renoir, les étangs de nymphéas avec Monet encore. Et là, ces couleurs liquides de la mer, la grâce des silhouettes, l’évanescence des corps d’enfants dans l’eau, devenus eux mêmes liquidité, et cette matière palpable de la lumière, quel regard profond ! Klee aussi avait raison de dire que « l’art rend visible » !
Elle pensait à Proust cherchant fiévreusement dans les mots « l’équivalent spirituel » des sensations, à Rimbaud et à son projet d’une « langue de l’âme pour l’âme »…
C’était la même démarche en peinture pour dire le réel et l’émotion en nous.
Sublime ! disait un groupe de touristes sur le parvis de l’hôtel…Elle, repartait, un peu étourdie, la tête bourdonnante d’images et de secrets révélés.
Le vent réveille l’instant du paysage
Je marche éblouie dans la partition du silence, la course des nuages.
Les pins vibrent sur le ciel.
Le vent froisse la robe des coquelicots, les décline du rouge à l’orange au soleil.
La terre frissonne,
sa chair ocre sous les pétales des cistes et les fantômes exaltés des buissons,
pulsation d’ombre et de lumière.
Devant moi les herbes hautes bercent leurs grappes sous la frénésie des insectes.
Les fleurs dodelinent, encensoir troublant sous la peau.
La flûte de l’eau ondule mousseuse sur les pierres,
tout là haut le ciel nu, éclaboussé de bleu d’écume et de rochers.
le vent s’amuse de l’arpège des oiseaux,
de leurs plumes ébouriffées sous les feuilles.
Sous le regard mouvant des choses,
légèreté animale des sens,
je marche dans le jardin du vent.