Le vent court dans mes cheveux
Démêler le faux du vrai
C’est que
Les mensonges ont des attaches insondables
Fixer les choses et les gens
De travers
Avaler cul sec
Sans s’étrangler
La vérité fraîchement déposée.
L’invisible
Ma peau
Tu l’effleures de tes doigts
Et tu penses me toucher
Mes sons
Tu les verses dans tes oreilles
Et tu penses m’entendre
Mon image
Tu la couches sur tes yeux
Et tu penses me voir
Tu ne peux pas
Me toucher
Ni m’entendre
Ni me voir
Je suis celle
Qui se cache dans l’ombre
Qui ne s’habille pas comme toi
Qui ne parle pas ta langue
Qui ne cherche pas ton regard
Ni tes larmes
Surtout pas tes larmes
Alors s’il te plaît
N’essaie pas de me deviner
Dans les vents qui me frôlent
Les odeurs qui m’entourent
Les voiles qui me troublent
N’affute pas ton regard
Ne tranche pas la nuit
Laisse la femme que j’étais
M’accompagner sans bruit
Sans reflet, sans empreinte
Ne tente pas de la surprendre
Dans les jeux de lumière
Surtout, ne la fais pas fuir
J’ai besoin
Qu’elle reste près de moi
Qu’elle murmure les fantômes
Qu’elle chante le Muezzin
Qu’elle me rappelle qui je suis
Moi de la terre amputée
Moi de la fierté arabe
Moi de la grande histoire
J’ai besoin d’elle
Mon invisible
Qui me laisse sa place
Pour que j’existe ici
Sans mourir là-bas
Je peux prendre un ami dans les bras. Je ne peux pas regarder longtemps dans les yeux. Je sais rire et pleurer. Je ne sais pas rester. J’ai peur du fracas. J’attends une parole pour me déployer. Je ne dis jamais reste. Je dis tu reviens quand. Je me souviens mais je ne me souviens pas de ma voix d’enfant. Je n’ai pas tout dit. Je laisse mon téléphone allumé la nuit. Je fais la vaisselle. Je ne fais pas semblant. Ni pour ça ni pour le reste.
Flou
à la croisée d’un dedans et du dehors – dans cet entre-deux flou – lunettes abandonnées vivre comme une myope – se nourrir de l’informe – être dans cette hésitation – masses sombres à peine mouvantes – taches blanches au sol – cela déborde contamine – le vert se fond dans le blanc ou bien l’inverse – de derrière la vitre tout n’est plus rien – le hublot de l’oeil se noie – c’est le temps de l’indécision – de ce voile cotonneux capter les entours – les bambous de la rocaille sont des morceaux d’ailes – l’oiseau deviné sur la branche ne sera pas nommé – on parlera avec des peut-être ou des sans doute – faire fi du savoir – douce impression d’abandonner toute certitude – ne pas chercher à forcer le regard – se dire tout est flou en souriant – prononcer le mot dans sa délicatesse – il a à voir avec le souffle – il est plein d’air et nous emporte – il nous détache de ce qui semble être – rien ne commence rien ne finit – se sentir un peu dans la marge – avec un goût de liberté sur la langue – ne plus chercher à faire le net comme l’enfant qui plisse les yeux face au tableau empli de signes– voir sans regarder – écrire ce rêve flottant – le nuage qui passe une vague figure – la buée sur une vitre une énigme – on flotte dans des suppositions – l’évanescence de vies secrètes – s’immerger dans ce qui ne se distingue pas – ce qui est caché mais un peu révélé – revenir derrière la fenêtre et regarder tomber la pluie – enfin ces longs tirets d’eau qui vont du haut vers le bas – ces rides verticales comme une grille – il fait flou entre ciel et terre – se tenir dans cette opacité du visible – se vêtir de ces contours imprécis – baignés de couleurs brouillées – cultiver cette vision évanescente – emplie de vibrations – dévoilant et voilant des images – ce qui est le summum c’est la rêverie devant le feu – les flammes aux cents facettes – diamants qui s’allongent – carte intime de l’univers des songes – devenir rêveur de flammes – se laisser virevolter avec les étincelles qui s’étalent, se disloquent, s’étirent – se détachent du présent et créent leur propre monde – diffraction vers un ailleurs que l’on n’ose pas – à ras de souffle – dans un léger sfumato de peintre – des bribes d’incertitudes ou de promesses – présence et disparition entrecroisées – dans cet entre-deux où dedans et dehors se croisent et s’emmêlent – comment ne pas rêver de vivre dans cet asile de flou –
Elle vient de loin
Elle vient de loin mais ne voyage pas, elle reste là, tout près.
Sa chevelure bleue de Démone tranche sur sa peau opaline,
par transparence, le corps se devine mais qui voit -on ?
Ses yeux ne cillent pas, le monde regardé tressaille.
Elle va par les cœurs de son pas élastique,
Se retrouve blême, à la merci du petit matin.
Ses attaches sont de celles qui empoisonnent.
Quand sa tourmente se déverse, aucun brise larme peut en contenir la fureur ;
Elle n’a pas de petit mais fait comme si.
Elle ne connaît rien mais devine tout.
Elle est tout ce que vous n’êtes pas ou plutôt elle se nourrit de vos ruines.
Ce qu’elle dit n’est pas saisi ; ses paroles se déposent en un lieu, perdu de vous.
Avec son allure de folle, sa mise interlope et son regard d’outre tombe,
Vous l’avez déjà rencontré au détour de votre vie sans histoires ;
elle vous fascine et vous terrorise.
Un courant d’air soudain fait claquer une porte,
le silence se fige,
une brume voile la scène.
Elle s’est tournée vers vous et vous fixe.
Ce que ses yeux reflètent,
cet élancement douloureux, cette question lancinante à laquelle vous tentiez d’échapper et qu’elle a fiché en vous, vous le saviez déjà :
votre vie ne vaut rien sans la limite de la mort.
Poulet frites
Les couleurs chatoyantes, le soleil qui brûle sur la plage en été, les vagues qui lèchent le sable et les cuisses dorées recouvertes d’un fin duvet blond. Le clocher de l’église du village, ses pierres plus vieilles que la terre, l’humidité de ses murs et l’obscurité des vitraux. La faible lumière qui traverse, vient caresser négligemment le corps d’un Christ atrophié et trop triste pour moi. Mais les cloches retentissent et déjà le ciel bleu emplit l’espace, un long nuage filiforme s’étendant comme filigrane, traînée blanche sur la toile azur. Les gens parlent, le murmure de la foule jaillit des étals de marché resplendissant de leurs odeurs et d’un bazar bien calculé : poivrons, olives, nappes provençales et cigales musicales à gogo, attrape-touriste, madeleines de Proust et cornes de gazelles, cumin, origan et piment d’Espelette… Ou encore parfums alléchants d’un poulet qui suinte son huile sur des pommes de terre frites depuis des heures. Ça creuse l’air marin.
Rumeurs
Je suis cette vis rouillée oubliée sur un mur, je suis cette lame trop usée pour servir. Je suis la chaleur qui remonte de l’asphalte, la paresse des après-midis quand le soleil tape. Je suis cette tâche de naissance sur ta nuque. Je suis l’odeur des draps au réveil, l’horloge qui égrène chaque minute. Le temps qui passe par la porte sans toquer, le courant d’air qui fait branler les gonds. La rivière qui sort de son lit, le coup de pied qui défonce la paroi trop lisse des panneaux publicitaires. Je suis cette clameur dans la foule, le visage inconnu. Les yeux qui se plissent, les rides au coin d’un sourire vieux comme le monde. Je suis la mauvaise herbe, je suis l’ivraie, je suis le champ qui s’étend devant toi. Je suis la nuit, je suis l’ivresse, celle de l’alcool et des retrouvailles. Je suis les cendres au fond des verres, les volutes de fumée, les écharpes oubliées sur le siège repliable du métro. Le beurre qui grésille sur la poêle, l’amertume du café. Je suis les lumières qui chavirent, qui battent et qui s’éteignent. Je suis l’obscurité qui étouffe. Le silence à l’intérieur. Je suis la vieille folle qui agresse, les assiettes éclatées contre le mur, la voix qui porte et qui décolle. Je ne suis pas Charlie, ni Manu ni moi-même ni mes couilles. Mais je suis le peuple, je suis la colère qui monte, la révolte avortée.
Je suis la vague qui s’élance et recule. Je suis le rivage qui attend. Je suis l’étendue et le firmament. Je suis l’indéfini. Je suis le vide. Enchantée.
Tu bois
Tu bois …
Tu bois comme on s’embrasse la première fois :
tu aimes parce qu’on te l’a dit mais sans trop savoir pourquoi. Tu bois …
Tu bois comme tu ris, comme tu chantes, comme tu danses : s’abandonne l’esprit, sonne l’heure délivrante où l’inconscience espérée, cette nuit encore, valse tes traumas.
Tu bois …
Tu bois comme si tu voulais savoir. Mais savoir quoi ?
Cette Vérité qui te ronge, d’être ou de n’être pas
comme l’a écrit le poète autrefois ?
Tu bois …
Tu bois comme si chaque goutte était la dernière qui en appellerait une première et tu épouses le vice qui courtise le versa.
Tu bois …
Tu bois comme si tu avais oublié le comment du pourquoi : au royaume de l’ivresse, la raison ne compte pas.
Tu bois …
Tu bois comme si le monde n’existait pas. Tu ne vois plus, tu ne sens plus, tu n’entends pas et sur les steppes malheureuses des Grands Comptoirs, tu promènes ton mal-être solitaire aux humides effrois.
Tu bois …
Tu bois comme si tu ne savais plus aimer sans ça :
l’Amour devient bouteille pour des Bacchantes telles que toi. Tu bois …
Tu bois comme quelqu’un qui jamais ne saurait se taire, siffant des promesses alcooliques – « Demain, j’arrête tout ça ! » – auxquelles plus personne ne croit.
Tu bois …
Tu bois comme une damnée dont le diable ne voudrait même pas : ta religion est éthylique, t’enivrer ton chemin de croix.
Tu bois …
Tu bois comme si tu n’entendais pas tous ces moralisants autour qui s’offusquent et s’étouffent en se gargarisant de :
« Ô pauvre demoiselle !
Comment est-ce possible de s’infiger de tels états ? ».
Tu bois …
Tu bois comme pour crier : « Au secours ! A l’aide ! Aidez-moi ! ». Mais dans l’obscurité de ta détresse, jamais personne n’entend ta voix.
Tu bois …
Tu bois comme si ta seule issue était ce triste bar,
arène bien connue de tes nocturnes exploits.
Tu bois …
Tu bois comme si les flammes de ton enfer devaient être éteintes par chaque gorgée de ce verre si froid entre tes doigts.
Tu bois …
Tu bois comme une naufragée perdue au milieu d’un océan distillé. Et les parfums de fruits mûrs aux bulles assassines
nourrissent doucement ton liquide coma.
Tu bois …
Tu bois comme une souffrance, cette belle amie qui t’enveloppe de ses bras et au goutte-à-goutte frelaté t’emporte toujours un peu plus bas.
Tu bois …
Tu bois comme t’as peur, comme t’as mal,
comme tu hurles, comme tu meurs ! Tu bois, tu bois, tu bois !!! Tu bois …
Tu bois comme si tu ne voulais plus me voir. Pourtant je suis là, je crie, je me débats, je pleure et finalement tu vois moi aussi, je bois …
Le ruisseau de mes larmes dans lequel je me noie …
Pour B.B.
Dans l’allée des pommiers, un banc entre deux arbres, un peu de fraicheur l’après midi.
Je suis assise, enfant, et je lis un roman plein de poésie. Je suis dans l’univers évoqué et me nourris des sensations suggérées.
Dans mon immobilité je perçois derrière moi, des poules qui caquètent doucement et grattent la terre.
Prés du petit lavoir qui longe la maison, le bruit métallique d’un arrosoir qu’on remplit. Mon oncle jardine dans le potager et rafraichit au passage les parterres de fleurs.
Enfoncée dans le silence de ma lecture, je perçois avec acuité le monde qui m’entoure comme un écrin d’enfance.
Viennent ensuite, provenant de la salle à manger, des voix de femmes qui se racontent et rient ensemble. Ma mère et ma tante, rayonnantes de jeunesse, de beauté, partagent complices, leurs secrets.
Une douce odeur de garbure qui mijote se répand jusqu’à moi. « Mémé » nous en régalera ce soir avec des œufs tout chauds et de la piperade.
Au loin dans le brulant après midi des champs, s’élève le vrombissement d’une moissonneuse batteuse. Le voisin, un paysan jovial, au bel accent, récolte son blé doré dans la lumière, aidé par quelques ouvriers agiles et vigoureux.
Ce soir, au couchant, lorsque nous irons chercher du lait à la ferme, j’en croquerai des poignées laissées dans la paille, délicieux chewing gum.
Un vent léger remue les pages de mon livre, comme un chuchotement feutré. Il caresse à mes pieds les quelques touffes d’herbe et fait vibrer le feuillage sur le ciel.
Sentiment de plénitude heureuse, d’éternité.
Après une pause, je reviens à ma lecture, aux souvenirs du narrateur.
Je devine que l’écriture seule peut traduire et partager les sensations et la vie intérieure.
Le lac, autre moitié du ciel
en reflet dans le lac
en lui, le bleu et les nuages, les arbres et les rives.
le ciel baigne immobile ses nuages dans l’eau,
et le lac boit la couleur du ciel, son bleu et ses nuages,
teintés du vert des arbres et du roux de la terre
et de la neige intacte des sommets.
le ciel mire sa pureté et module sa couleur
dans l’iris insondable du lac
il mélange son bleu cobalt et ses nuages blancs
à l’eau profonde et aux reflets.
lequel est le mirage de l’autre ?
le ciel au dessus ou le lac en image inversée ?
le lac comme un miroir, un double de ce ciel
comme autre moitié du visage de la terre,
lui même autre moitié du beau visage du monde
et tous deux en silence se parlent
de la vie frémissante et de l’éternité
sous nos regards ouverts.