Je suis spectrale dans la ville. Je crois que je ne suis pas une identité remarquable. Les cieux du Truman show ne sont pas réels. Le bruit des cours d’école est celui que je préfère. Je ne sais pas si ces enfants font partie du jeu.
Il existe des rues où je ne rencontre personne et il y a les autres.
Il y a les rues peuplées d’individus qui ne détournent pas le regard. Il y a ces rues où des individus semblent me voir. Ces rues où sont interdits les fantômes. Ces rues me font du bien ou du moins ces regards de ces individus dans ces rues me font exister et me font du bien ou du moins pas trop de mal. La plupart du temps je peine à exister parce que toutes ces voix dans ma tête, toutes ces voix, là, dans ma tête, m’empêchent d’être dans mon corps et quand la matière de la matière de la matière reste inchangée et spectrale elle aussi, vos yeux sont un remède à mon exode. Exister, se tenir en dehors de soi en survivant précaire devient doux et même si je doute des nuages des écorces scellées aux mornes vagues, vos iris de cristal me donnent parfois la force de participer au carnaval de façon courtoise ; pour cela je vous dis merci.
pas trop vite
Un mot après l’autre
pas trop vite
ne va pas trop vite vers la connaissance
écris ce que ton coeur chuchote à ton cerveau
écris la mâchoire serrée
le ventre serré
pas trop vite
ralentis le rythme de la larme qui coule à l’envers du cœur vers le cerveau
ne va
pas trop vite sur ton vélo la nuit
ne quitte
pas trop vite le corps des ailleurs, des ailleurs
tu laisses à l’intérieur de ta tête les mots rebondir trop fort
ils cognent ta tête comme la grêle explose les vitres de ta maison
tes mots fusillent les petites cellules dans ton crâne
et crâne est un mot qui ne va pas trop vite
qui ne sait ni courir ni rebondir
le crâne de mon frère n’a pas rebondi quand il a heurté le béton
sang est un mot qui ne sait pas rebondir
le sang de mon frère n’a pas rebondi quand il a giclé l’intérieur de son crâne
mort est un mot qui ne sait pas rebondir
la mort n’a pas rebondi quand elle s’est emparée de mon meilleur ami
écris la tête en bas, marche sur les mains
défie les mots d’apprendre à rebondir
défie les morts d’apprendre à lire
mets toi à courir mais
pas trop vite
ne va pas trop vite.
Je ne sais pas écrire sur la nature,
longtemps une évidence qui ne vallait pas la peine d’être mentionnée.
Aujourd’hui, il ne reste qu’une expérience effondrée à l’intérieur d’un mot.
(Oh la tendresse que j’ai pour cet espace renoncé…)
J’ai tout oublié de la véritable nature de la nature.
Je ne comprends plus les poèmes sur la nature.
A quoi ressemblent un frêne ou un geai ?
Aucune idée.
Je sais seulement que l’un est un arbre et l’autre un oiseau.
Et que dans certaines conditions, ils signifient liberté, attente, surprise ou désir.
Enfin, je suppose.
J’ai tout oublié de la nature des choses.
Parade sous la vie
______________*
Le grillage du jardin fait le tour de ta vie
Faite de fleurs odorantes,
______________de couleurs alléchantes
Qui résonnent au monde comme autant de pensées,
Inversées,
____________________soupesées, épuisées.
Il y a tant de beauté à vivre dans l’ennui.
______________*
Le bon mot.
Celui qui ouvre le monde d’un seul regard
Celui qui respire le souvenir
Celui qui fait grandir
__________________________Et qui…Et qui ?
…Le poète est en retard.
*
On reconnaît les gens qu’on aime aux petites tâches qu’ils ont dans les
yeux.
Comme si de la poussière de pluie s’y était glissée.
Et, mélangée au soleil, pailletait les iris, d’un message qui diffère, selon si
l’on aime ou si l’on aimait.
*
Il criait dans l’immensité vide du champ de coton, au milieu des quelques
fleurs que le vent faisait danser.
________« Marguerite », appela-t-il.
Mais non, ce n’étaient que des pensées.
______________
______________*
« Tu me manques ».
Elle avait prononcé ces mots avec dans la voix la peur de l’éternité.
Comme si le fait de le dire, de l’avouer, de le penser même, aurait pour
conséquences de figer ce sentiment.
« Tu me manques », il ne reviendra plus.
« Tu me manques », il ne sera plus là.
« Tu me manques », elle mit sa main devant la bouche.
Elle le voyait danser, devant elle, et ce n’était qu’une preuve de plus,
______________que tout cela n’existait plus.
Été. Nous marchons le long du quai. Tu parles sans t’arrêter, je regarde les bateaux et leur coque polie par le sel. Parfois, c’est toi que je regarde. Tes cheveux sont sales et un bouton déforme ta lèvre supérieure. Tu es quelconque. Je m’en veux immédiatement de le penser. Nous marchons de deux pas différents. Je n’aime pas le mouvement. J’adapte mon pas au pli de ta voix. Quelque chose se fissure en-
dedans. Je fais comme si je n’avais rien entendu.
Automne. Nous rejoignons les autres à une terrasse de bar. Nous sourions dans nos verres, nos peaux cousues sous la table. Ils n’entrent pas dans notre royaume. Les liquides n’ont pas de contour. Nous n’avons pas de contour. Nous sommes vivantes et infinies. Nous sommes ce qui existe. Les chairs bues, les bleus effacés. Chaque surface à toi est moi. Chaque surface à moi est toi.
Hiver. Nous dormons côte à côte. Le matelas est glacé. Je sais mais je ne veux pas que tu le dises. Je mets des mots dans les espaces. Je les empile les uns sur les autres jusqu’à ce qu’ils se brisent. Je mets des mots sous un microscope pour pouvoir mieux les voir et mieux les prononcer. Ton café a le goût des décisions raisonnables. Mon corps a des cavités en forme de toi. Il ne peut rien contenir d’autre. Je vomis jusqu’à ce que mon reflet apparaisse à nouveau.
Printemps. Tu n’es plus là mais tu es partout. Je vis avec l’idée de toi. Ce n’est pas toi, mais je l’ai façonnée pour qu’elle le soit. Je lui ai donné ton nom et ton rire. C’est suffisant pour ne plus jamais être seule. Je n’avais jamais aimé comme ça. Je n’aimerai plus jamais comme ça. Les travaux ont repris dans la rue d’à côté. De nouveaux voisins s’installent. Il fera encore très chaud cet été.
Je n’ai pas besoin de froisser les draps pour me voir nue
La peau laisse des traces que je n’ai pas préméditées
et qui me force à me voir
Le corps, c’est toujours lui. Qui lâche
Le corps trop bavard et personne à qui parler
Je lui dis passe-moi le sel ou le piment
ou n’importe quoi pour ressentir
Une main se perdrait par dessus mon épaule
comme un œil articulé
ou une langue
bref moment de calme
dans les chevilles
la douleur se roule en boule
et le silence ne veut rien dire
Je me calfeutre dans mon corps
c’est façon de ne plus parler
taire le mouvement de trop
le verbe qui tombe à plat et qui t’arrache la chair
(et la gueule)
en gros qui te condamne
Dis-leur
qu’on a perdu d’avance
que le monde est fou
qu’il ressemble à un trou
Dis-leur
qu’on est épuisés
de bouffer du vide
et
de boire de l’acide
Dis-leur
qu’il faut descendre bien bas
pour comprendre
le fond des choses
Dis-leur
que le diable a toujours la gueule ouverte
qu’il ne la ferme
jamais
Dis-leur
que les racines des arbres
ouvrent
des portes nouvelles
et que c’est
là
qu’il faut aller
pour
comprendre la vie
Dis-leur
que la première fois
c’est toi qui décide
Dis-leur
que la nuit
c’est comme le jour
si
c’est
toi
qui
le
veux
Dis-leur
mille fois
que si tu t’échoues
et que l’écume remonte sur tes joues
rien n’est jamais perdu
Dis-leur,
qu’il faut
lever l’ancre des bateaux
mesurer la longueur du silence
revenir près de l’abat-jour
coudre des cordes
tourner les talons
et
regarder devant, tout simplement…
Je porte ta peau en manteau. J’ai quitté mon corps pour le tien. Ta chair est mienne, il n’existe plus de retour possible. Tes cicatrices marquent mon cœur, ma musique épouse la tienne. Plus de frontière, ton corps a avalé mon corps et je l’ai laissé faire. Je sens ton regard envahir mes yeux, ma langue emplir ta bouche. Mes larmes roulent sous tes paupières, tes lèvres ne quitteront plus mon visage. Mes doigts vivront au bout de tes mains. Sens-tu mon souffle courir dans ta poitrine ? Ton murmure mourir au creux de mon ventre ?
Nous ne sommes plus qu’un, bancale et incohérent.
Nous ne sommes plus qu’un, plein et vivant.
Elles essaient. Chaque jour elles essaient un peu plus. Elles cochent les cases d’une liste sans fin. Elles pensent, elles espèrent qu’un jour elles auront tout cocher, que les cases vont s’envoler, mais ce jour n’arrivera pas. Elles le savent mais ne peuvent pas se l’avouer, elles risqueraient de tout lâcher. Et elles ne veulent rien lâcher. On dit qu’elles sont capables, que c’est comme ça, qu’elles doivent y arriver parce que c’est l’ordre des choses. Elle doivent trouver des solutions pour étirer leurs journées et multiplier les heures. Elles imaginent, cherchent, interrogent mais elles ne trouvent pas de réponses parce qu’il n’existe pas de solutions. Alors elles continuent de continuer, elles avancent face au vent, dans un corps qu’elles ne reconnaissent plus et des émotions qui dégueulent de leurs poches. Certaines sont tristes, vraiment tristes, surtout celles dont le corps commence à s’exprimer. D’autres sont heureuses, vraiment heureuses, surtout celles qui avancent sans trop y penser. Mais toutes sont fatiguées. Elles sont fatiguées. Elles ont envie mais pas de tout et pas tout le temps. Elles aimeraient avoir plus envie, mais elles n’ont pas de solutions pour ça non plus. Elles ont peur et elles ont mal, mais elles ne disent rien. Elles essaient plus que quiconque. Quand elles ratent, elles ne peuvent pas s’effondrer. Elles ne peuvent pas. Elles courent, tout le temps. Après tout et après tout le monde. Elles sont en retard. Elles ne cocheront pas cette case ce soir.
Cuisiniste
— Il y a un petit jeu
auquel j’aime jouer
avec mes clients :
décrivez moi votre cuisine de rêve
en trois mots.
— Luxure ;
prophylaxie ;
monade.
Elle
Chut, taisez-vous ! Ne faites plus de bruit. Éteignez tout, débranchez.
Ouvrez la porte maintenant. Le soleil s’est levé dehors, et vous n’y étiez pas.
Où étiez-vous quand les premières lueurs de l’aube ont taché le ciel de rose et de jaune ?
Que regardiez-vous ? Qui écoutiez-vous ?
Ouvrez la porte. Vous croyez qu’il fait nuit mais c’est dans vos maisons trop bien fermées que le jour n’entre pas.
Ouvrez les fenêtres, ouvrez tout. Laissez entrer la lumière.
Si vous demeuriez dans le noir, c’est parce que vous vous êtes trop bien calfeutrées.
Que craigniez-vous ?
Laissez entrer la vie.
Elle brûlera d’abord le fond de vos rétines habituées au noir et vous vous cacherez les yeux de vos mains. Elle brûlera ensuite votre peau ternie. Puis, peu à peu, une chaleur nouvelle glissera dans vos veines : c’est elle ! — et vous ne vous expliquerez pas comment vous avez pu, pendant si longtemps, avoir si froid.
Ouvrez vos mains et regardez-les frémir. Elles remercient en silence ; vous ne le saviez même pas.
Sentez le soulèvement et l’abaissement de votre poitrine, à chaque respiration, elle enfle et se vide, et vous pendant ce temps vous n’y pensiez même pas.
C’est elle pourtant qui vous respire. Elle a pris corps en vous, un jour, bien avant votre naissance ; vous ne vous en souvenez pas. Quand a-t-elle pulsé en vous pour la première fois ? Nul ne saurait le dire. Au premier battement a succédé un deuxième, puis un troisième, et votre cœur ne s’est jamais arrêté de battre depuis. Pas un instant. Elle s’est glissée en vous et ne vous quittera qu’en emportant votre dernier souffle. Et si vous croyez être déjà mortes, c’est qu’il y a sur vos cœurs un verrou qui en empêche l’ouverture, qui vous permet de croire qu’elle ne vous concerne pas. Elle, pourtant, ne vous oublie pas ; elle n’a jamais manqué un de vos rendez-vous.
Calme ou emporté, son rythme est guidé par vos pas, par tout ce qui vous émeut et tout ce qui vous glace ; elle vous bat aux tempes, elle chavire votre cœur, elle empourpre vos joues ou pâlit votre teint ; elle vous remonte au bord des lèvres, elle vous perfore, elle vous submerge ; enfin elle est toujours là.
La vie ne vous attend pas. C’est vous qui attendez qu’elle commence, qu’elle vibre enfin, qu’elle se débride et vous emporte où bon lui semblera. Mais les rênes sont entre vos mains et la vie a toujours été là. Avant même votre premier souffle vos cœurs battaient déjà.
Vivez, alors ! C’est un cadeau. Elle ne demandera jamais rien en retour ; c’est gratuit. Elle vous anime, elle vous palpite, elle vous jouit.
Vivez, alors ! Ouvrez ce cœur et regardez dehors ; il n’y a rien à perdre. Le soleil se lèvera demain encore, il n’attend pas de vous plaire.