Quand j’ai revu Alexandrine, elle m’a paru petite, en rêve tout est si grand.
Quand je rêve je ne marche pas, les pas se font géants font de moi une puissante.
Du haut de ma super puissance tous les mots sont magiques. J’écris Je suis : JE SUIS.
Je vis ma vie en majuscules comme quand on est enfant et que tout est énorme, qu’on déborde
pire qu’un océan, la marée monte : C’EST NOUS, la lune se lève : REGARDE. On vit pour
voir et être vu. Comme si poussait en nous la forêt de demain, et à force de croitre on y croit.
Les mégapoles d’hier sont retournées sous terre, les bottes des femmes ont dépoté les conflits
et leurs dieux, quand je vous dis : ON Y A CRU au carré puissance mille, les dix doigts dans
la prise, je suis ton électricité. Et je t’emmène marcher de mes pas de géante, faire l’amour en
pleine Voie Lactée et voir la Terre de loin, vois comme je la caresse du doigt. Est-ce que ça
t’impressionne, Alexandrine dit OUI. Oui à tout ce que je lui dis, oui au brunch sur Vénus,
Saturne offre le Champagne, on gagne au ping-pong contre Mars. Sur Pluton me voici. Seule.
D’ici en rêve je vois une foule prête à danser, en vrai chacun rentre chez soi.
D’ici en rêve je vois des étoiles par milliers auxquelles en vrai je ne crois plus.
D’ici en rêve je vois les saisons s’amuser des excès qu’en vrai elles redoutent.
D’ici en rêve je vois la page me prévenir qu’en vrai elle préfère rester blanche.
D’ici en rêve je vois ses lèvres me murmurer ce qu’en vrai elle ne pense jamais.
D’ici en rêve je vois son visage s’animer depuis une rive qui vrille en moi.
D’ici en rêve je vois sa ville m’illuminer, en vrai mon ventre est incendié.
D’ici en rêve je vois un livre s’épanouir, qui s’évanouit en pure fiction.
D’ici en rêve je vois mon rêve se voir mourir.
D’ici je vois mon rêve en vrai.
En vrai j’ouvre les yeux.
Je me retourne et non, Alexandrine n’a pas suivi. Je suis allée trop loin, elle est restée là-bas.
Et surtout elle ne m’a pas vue.
Comment peut-on retrouver le temps ?
On interroge la rose des vents
On guette l’éclat de l’instant
On plonge dans les yeux d’un chat
On cherche le soleil total
Dans une goutte de rosée
On suit la lune et les nuages
On écoute le chant des étoiles
Sans attente et sans regrets
Et peut-être le temps s’approchera
Et peut-être le temps s’ouvrira
Et peut-être le temps sera là
Bien caché dans le tiroir
Secret d’une vieille armoire
Tout près de toi
Souvent j’ai voulu t’interroger. Te demander l’exil. Étranger, est-ce ainsi que tu as traversé ?
Souvent je me suis demandée, je n’ai jamais été sûre, si cela te causait de la peine. D’être hors de.
Je me disais ça dépend de ses ciels, de ses heures, celles que tu passais au piano étaient pleines, ça je le sais, car là était ton monde, tu m’en as raconté certaines choses.
Ton fleuve aussi tu me l’as dit, je suis allée le voir après ta mort, l’immense, le café au lait, tu l’as quitté sans peine je crois, tu avais quoi alors, vingt ans ?
En Europe, m’as-tu dit, tu as travaillé pour trois générations, et cela m’a fait de la peine, je m’accrochais à tes mains qui te faisaient parcourir le monde.
Puis, après le monde, il y a eu ta fin.
Tu étais dans ta chambre, tu ne mangeais plus depuis quelques jours, tu buvais tes dernières gouttes, mais lorsque leurs notes ont résonné, Beethoven, Liszt, tu t’es redressé. Pourtant sans forces, tu t’es assis, tes jambes ont touché le sol une dernière fois avant que tu ne flottes, on me l’a raconté, et encore aujourd’hui je m’interroge, ce geste, ce mouvement, était-ce pour un dernier hommage ou pour plus vite les rejoindre ?
Aujourd’hui, quand je lève la tête, le bleu du ciel me ramène à ton Argentine. Je n’entends rien. Ni ta voix. Pas de notes. Mais nous avons eu nos silences, souvent je me le dis, oui, que nous les avons eus, c’est là que nous nous retrouvions, en exil.
J’ai des idées sur l’argent.
L’argent il coule le long des membres jusqu’au bout des doigts, jusqu’au bout des ongles. L’argent il tombe et les membres ils restent poisseux, en trace de l’avoir tenu.
L’argent il s’accumule en flaques. Il ruisselle en surface sans infiltration. Il passe de flaque en mare en mer d’argent jusqu’à la fin former un océan d’argent, une surface plane parallèle à l’œil nu, une géante surface d’argent morte où dessous tout étouffe, privé de par l’argent de tout.
Les membres d’où l’argent coule, ils restent paralysés, les pieds pris dans la terre sous la surface, et l’argent assèche les jambes, et l’argent assèche les bras, les doigts, les ongles, et aucun membre, aucune onde, aucun corps, aucun cri ne bouge, figé par l’argent.
C’est comme un prénom très doux, Mélancolie. Un prénom avec des fleurs dedans. Des fleurs de montagne aux corolles bleues, tombantes et raffinées, pistils à découvert et longues tiges bien vertes, les ancolies. Alors c’est un prénom ?
Plutôt une sensation, teintée de regret. Quelque chose de légèrement triste, comme une toute petite maladie qui nous ferait paresser encore un peu au lit. Une tristesse vague, un petit ennui, un regard rêveur qui verrait au-delà de la réalité nue. On pourrait croire que c’est un sentiment désagréable, et en être malheureux, mais il révèle au contraire une certaine joie, du moins un subtil bien-être. Un contentement, oui, une complaisance, un agréable laisser-aller. On regarde par la fenêtre, le soir tombe, quelque chose se termine, et on se prend à regretter le jour. C’est une douceur que l’on s’accorde, un temps suspendu. Les photos nous invitent facilement à la mélancolie, surtout celles en noir et blanc, aux bords dentelés avec des noms inscrits au dos pour désigner des personnes qu’on ne connaît pas. J’ai remarqué que les feux de bois, la confiture de mûres, l’odeur d’Ylan Ylang, les vieilles publicités et les génériques d’anciennes émissions, les journaux jaunis au fond du garage, les papiers peints découverts en couches successives sous d’autres papiers peints, les odeurs de gâteaux cuits au four ou les plats mijotés, les vieux agendas et calendriers, le formica, les cartes postales écrites par des inconnus et vendues par cartons entiers sur les brocantes, les maisons abandonnées, les jardins négligés, les restes d’un thé refroidi, nous entraînent aisément vers la mélancolie.
Et pourtant, elle est aussi le nom que les psychiatres donnent à la phase ultime, la plus grave, de la dépression.
je. Tombe. comme. vers. le. Haut. vers. le. haut. Août. vers. le. fond. du. verre. de. la. nuit. du. dix. août. Je. m’élève. à. la. Renverse. j.’avale. Toute. sa. bulle. à. la. Musique. et. aux. étoiles.
je. L’aime. comme. vers. le. fond. des. âges. je. suis. née. dans. sa. bulle. je. suis. Née.
La. nuit. du. dix. août. 2010. je. suis. née. Trop. petite. alors. dans. sa. bulle. Lui. immense.
je. bois. la. même. bière. mais. il. ne. Mange. pas. de. ce. pain. Là. ma. mie. trop. Tendre. Et. la.nuit.
me. boit. entre. dans. la. bulle. calcifie. l’amidon. la levure. l’Amour. j’Avale. sa. Voix. la. nuit.
laisse. reposer. ma pâte. cuit. depuis. quinze. ans. je. me. suis. élevée. au. rang. de. Femme. ma.
bulle. est. solide. increvable. si. je. ne. peux. pas. entrer. dans. la. Tienne. Trinquons. dans. la.
mienne. bulle. mie. Vie.
bone neuye/eco ti*
les yeux fermés
la vigilance s’apaise
bone neuye/eco ti
le frère raconte
la lumière la Lune
bone neuye/eco ti
dans l’oreille
résonne le souhait
bone neuye/eco ti
veille sur la nuit
le jour viendra
bone neuye/eco ti
toute une lignée
plus grande plus forte
bone neuye/eco ti
rien ne peut s’abattre sur nous
bone neuye/eco ti
jusqu’à demain
rien ne protège le jour
* bone neuye/eco ti : bonne nuit/toi aussi, patois vosgien
La tortue et l’orage
Une piste de terre et, sur le bord, là où le maquis reprend toute sa place, la trace d’une coulée, celle d’une tortue d’Hermann. Coulée, terme qui désigne le passage de la tortue, qui se rend où ? à son solarium ?
Et puis l’orage, violent, celui du mois d’août, qui claque, et, en quelques minutes à peine, vomit des trombes d’eau et la coulée de la tortue d’efface. Et la tortue s’accroche.
Et puis la pluie qui se fait drue, dense, et qui s’abat sur la terre, qui brouille la piste, la creuse. Et puis le son des cordes sur la carapace. Ça tambourine, ça tambourine, si fort. Percussions… ça percute si fort. Et puis dedans, dedans, à l’intérieur de la carapace ça doit résonner, si fort.
Et puis, la piste qui se creuse encore, qui se ravine. Et puis les flots, et les coulées, pas celle de la tortue cette fois, mais les coulées de boue qui se répandent qui gagnent en puissance, qui dévalent le paysage, le noie. Et puis la tortue qui dévale le paysage aussi. La tortue qui coule aussi.
Et puis le soleil qui chasse la pluie. Le soleil d’un coup. Aussi abrupt que l’orage ? Non, mais le soleil d’un coup, doux, d’un coup. L’été est comme ça ici, brusque.
Et puis les rivières brunes qui se tarissent, vite… laissant leurs empreintes dans les sillons profonds. Et puis la tortue, peut-être. Peut-être la tortue sous le soleil. Peut-être. La tortue d’Hermann connaît les épisodes de méditerranée.
Neige en été
Quand elle le voit, elle l’embrasse pas.
Elle fait ce hug un peu timide, les joues ne se touchent pas.
Juste le parfum.
En soirée, elle fait ses trucs à droite, à gauche. Mais elle garde un œil sur lui. Même sans le regarder, c’est comme si, son esprit savait. Une boussole avec l’aiguille qui indique : Lui.
Comment l’expliquer. C’est comme vouloir de la neige en été. Elle est là, sur une serviette de plage, sous le soleil, avec un bon livre. Les enfants jouent dans le sable, elle a un peu de musique dans les oreilles. Juste assez pour ne pas couvrir le bruit des vagues. Et d’un coup, elle voudrait être dans ce canapé – deux places confortables, au coin d’une cheminée crépitante, blottie sous un plaid, pendant que le monde devient blanc. Ce sentiment-là.
Avec lui mais sans lui.
Parfois elle lui écrit un message. Qu’elle efface. Puis recommence avec d’autres mots. Qu’elle efface à nouveau. La conversation a déjà eu lieu. Ou alors elle est en train d’exister. Dans sa tête. Mais elle se dit qu’il sait.
Non, elle sait qu’il sait.
De toute façon, elle ne l’aime pas vraiment.
Par contre elle l’adore.
Rentre
mon grain de fin d’été, mon odeur de bitume trempé, mon froid d’un coup tombé
Rentre
mon angoisse, ma langueur, ma flemme, ma peur
Rentre
ma table au vernis écaillé, mon beau coussin kaki, mon ardoise sale, ma poussière sous le lit
Rentre (donc)
ma crainte du changement, ma terreur de l’ennui, ma passion pour mon métier, mon envie de ne plus jamais travailler de ma vie
Rentre
mon petit paradoxe, ma douce ambivalence
Rentre, sort, rentre encore
Ce soir, je ne veux pas fermer la porte. Je voudrais entrer dans la danse.
Rentre, ne part plus stp.