métamorphose ontologique

que le rêve soit brusqué sous les cendres de la nuit 
la paupière palpite

que l’œil perce l’espace nouvellement connu
le plafond fait surface 

que le soleil cogne sur les murs enfouis et nus 
la pluie devient aussitôt lumière 

et le merle absorbe la forêt de ses chants 
et le vent coiffe déjà la montagne lointaine 
et le ventre inspire de ses encres bleutées

enfin se meuvent les berges en asiles pour le temps 
enfin le rêve s’installe dans l’espoir 
enfin la paupière renverse la fatalité 

enfin les lèvres ouvertes parlent de possibilités 
que l’aurore boive le sommeil et enfin la mue devient éveil 

une façon de somatiser

d’abord choisis
un organe socle 
celui qui guidera 
ta douleur et ton inquiétude 
essaye de mettre en lien tes symptômes 
autour d’un membre 
d’un tissu 
d’une fonction 

ça paraît simple 
mais ça demande 
un précis de concentration 
une certaine rationalisorganisation 

guette guette à vau l’eau 
le moindre frémissement 
les infimes changements
infirmes chargements

saisis chaque grain de sable 
toute poussière dans l’oeil 

empare toi des termes médicaux et 
scrute les sites 
alimente l’angoisse 

si ça ne monte pas assez vite 
obsède toi les pensées 

chaque petit miasme à l’édifice 
hypocondre tant et plus 

se dissoudre dans la peur à moitié 
ne sert pas assez bien la cause de conséquences

lorsque tu sens la terreur qui gagne chaque pore et que ta tête coup de chaud 
alors quelque part 
c’est le signe ultime 
que la vie palpite

Si être un enfant c’est tourner sur moi jusqu’à en perdre l’équilibre, rire aux éclats et recommencer, si c’est courir derrière un papillon, demander « dis, on est bientôt arrivé ? » , « on arrive bientôt ? », « quand est-ce qu’on arrive ? », compter les voitures bleues et les blancs moutons, me balancer toujours plus haut, avoir le ciel à porter de langue, goûter la pluie, sauter à pieds joints dans les flaques et t’éclabousser, m’allonger dans l’herbe, observer les nuages, y voir une toupie poursuivie par un requin, te dire qu’on est bien.

Si être un enfant c’est préférer dormir dans tes bras, construire des palais avec trois morceaux de bois, inventer des monstres qui n’effrayent que moi, si c’est ça alors.

Alors, j’ai cinq ans. Eternellement.

Et si ce n’est pas ça, alors ça rime à quoi ? Ça rime à quoi d’avoir cinq ans.

Si être un enfant c’est craindre tes orages, faire le pitre pour te garder hors du crash, si c’est me fondre dans le décor pour ne pas déranger, anticiper les crises, devenir transparent. Si être un enfant c’est courir me cacher quand tu comptes jusqu’à trois, fermer les yeux, joindre les mains et chuchoter des prières pour que tu ne me trouves pas.

Si être un enfant c’est redouter tes silences, appréhender tes cris, trembler la nuit au fond des draps, sursauter dans le bruit de tes pas, dans le son de tes soupirs, à l’idée de tes bras,

Alors à cinq ans je m’ai tué.

Pourtant, j’aurai tant voulu,
Habiter tes sourires,
Te donner la main,
Te rendre fière,

Pourtant, j’aurai tant aimé,
Te regarder,
Que tu me vois,
Te rendre fière,

Pourtant, j’aurai tant souhaité,
T’écouter chanter,
Te sentir vibrer,
Te rendre fière,

Pourtant, j’ai tant espéré,
Rien qu’une fois,
Être aimable,
Et te rendre mère.

Ville bouche
Grande jeune et vieille
Dents bétonnées langue asphalte
À croquer mâcher mastiquer avaler
Malgré les trous fissures et crevasses
Et recracher
Et vomir
L indigeste que d autres qu elle juge de trop
Au bord
Et laver nettoyer évacuer
Ne pas faire voir ne pas montrer cacher
Le rejet
Les rejetés
Les errants condamnés

Ville ventre
Poumons noirs à chercher
Morceaux de ciel
Bribes d écorce
Décrasser le dedans
Artères cœur
Respirer
Au delà des mains des hommes
Bâtisseurs de forteresses de cages et de niches
Assassins d horizon
Claustrophes de profession

Et vouloir
Nous
Sortir de la main des hommes
Sortir de leurs paumes
Cartographie de nos directions rythmes souffles
Emprunter chemins voies impasses
Emprunter plutôt que prendre
Se perdre plutôt que filer fuser
Nous
Insectes
Minuscules et rampants
À bousculer pousser écraser parfois
Regardons nous
Nous qui courons
Nous qui cavalons
Nous qui marchons
Nous qui regardons le bas plutôt que le haut
Son ventre à soi plutôt que le loin
Nous qui ne voyons rien plus rien
Nous qui ne pouvons voir que le rien
Nous qui voudrions voir tout
Nous qui voudrions voir
Nous qui voudrions
Nous qui
Nous
Regardons nous

La mia casa

Ma maison a trop de portes pour pouvoir y pénétrer
Ma maison n’a pas assez de portes et bien trop de secrets
C’est un mélange de granges à bricoler et de nids de pierres 
C’est une chambre sans lit, un grenier sans mystère
Un temple tacheté à ne pas dévoiler
Une lucarne à récurer, une cachette à dissimuler
Un abri à famille, sans loge et sur pilotis, un foyer en tôles cabossées
Un gîte à retaper, un tiroir à confidentialité
Elle traîne dans la boue à deux pas du cellier
Ni chien de garde, ni maître, ne voudrait s’y abriter
C’est une prison sans clefs, un recoin à ignorer
C’est un silence percé, c’est une âme déboîtée
C’est un foyer hors-la-loi
Une inaccessible inconnue
Un isoloir jalousé
Un pli mué
Une boucle sans détour
Une armoire sans amour
Et vous ?
Où habitez-vous?
Dans des petites boites en carton?
Vous entourez le monde, et vous cherchez la clef?
Pour fermer la serrure, de toutes ces portes ouvertes, au verrou verrouillé…

Qu’est-ce qui perdurera quand nous n’aurons plus rien ? De quel ventre naitra le renouveau ? Quel sera son visage ? Inventerons nous des danses nouvelles, d’autres façons de rire ? La joie aura-t-elle changé de couleur, pour transformer les bouches en portes jusqu’au cœur ? Qui sera là pour le voir ? Qui verra que de la souffrance nait tant de beauté ? Le ciel sera-t-il plus pur, le vol des oiseaux plus léger ? Quand nos yeux auront été lavés par les pluies torrentielles et nos âmes rincées, que restera-t-il sur cette terre ? Les hannetons couveront-ils encore sous la surface, préparant leur envol dans la plus sombre obscurité ? Le sommet des montagnes nous toisera-t-il encore dans son manteau de feuilles et sous sa peau pelée ? Les gouffres auront-ils perdu de leur attrait ? Que se cachera-t-il sous la croûte ? Faudra-t-il encore creuser pour satisfaire notre besoin d’exhumer les secrets enfouis, pour comprendre l’histoire de notre race, le cours de notre destinée ? Quelles inflexions auront nos voix ? De quel parfum embaumera-t-on les mots nouvellement créés ? Quelle douceur emportera nos doigts jusqu’au mystère des courbes et des aspérités, jusqu’à s’écorcher aux crêtes et glisser dans les creux ? Quelles poésies redessineront nos lèvres, et tous les contours du monde ? Avec quelle sincérité, quelle envie, quel élan se sera-t-on permis le rêve ? Aura-t-on osé assez ? Rêvé assez ? Avec assez d’effronterie, sans retenue, sans s’empêcher ? Qui sera là encore, pour enfouir ses pieds nus dans le sable, simplement ? Pour éprouver le souffle du vent ? Les vagues auront-elles la même saveur, le même piquant salé ? Qui sera là encore, pour assister aux nuits et aux aurores ? Aux tempêtes ? Aux marées ? Qui sera là encore lorsque les battements d’un pouls perdureront, tout au fond, quelque part ? Lorsqu’une nouvelle promesse verra le jour en robe de rosée, fraichement éclose, souveraine et belle ? Qui sera là quand tout aura cessé ? Qui sera là pour voir ? Pour y tremper les lèvres ? Pour, encore une fois, goûter ?

Pointe du roc

ta rue est un trait de côte.
ta rue flotte sur une falaise, elle chante.
ta rue est parallèle à la mienne, j’y travaille, la nuit.
ta rue bégaie sur du sable mouvant.
ta rue est longue, et gonflée de maisons.
ta rue tremble sous le vent, et tes muscles dorment bien.

je suis salement honnête, peut-être trop,
je suis tatouée de tâche de rousseurs l’été,
je suis un terrain inoccupé,
je suis attachée à ce que vérité veut dire,
je suis tout ce que j’écris.

Deux mains

Les phalanges pleines
Foudroyantes

Sillons maculés
Labour du bruit
Pour rien

Corps tracté 
Extension 
Des capteurs 
Nerveux
Sous la pulpe

Chahut poplité 

Tibia
Mollet
Métatarse 
Zones d’enfléchures 

Corps dressé

Charpente 
Isotrope

Echo musculaire
En sommeil
Os nerveux
Fascia vrillé
Désaxé
Brûle 

Chaque tenseur
Vérouille
Quadrille
Enserre

Asphyxie

« En Chantier »

Soigne 
Tes
Ramilles
Au 
Bout 
De
Ces
Dix 
Doigts

Sous la ravageuse

Rayons délicats

Dessus
Déployant
Une chevelure 
Geyser

Et un matin se faire face
Et ne plus se reconnaître
Alors
Chercher fouiller
Sous tes phalanges ongles et doigts
Coins et recoins
Plis et replis
Ici mémoire
Ici histoire
Corps mémoire
Brouillée emmêlée floutée
Et un matin se faire face
Et vouloir et souhaiter
Tâtonner sentir
Douceur ici
Chaleur là
Vie
Et un matin se faire face
Et se brûler
Du froid du glacial du gel
marbres interstices
grottes fissures
cailloux lames
roches larmes
Et un matin se faire face
Et retourner son visage comme un gant
Coutures défauts invisibles lisibles
Et descendre au dessous du dessous du dessous
Ouvrir les portes barricadées blindées
Et assister au spectacle manège
Cauchemardesque horrifique
Voir et sentir
Ce qui grouille gronde pourrit
La vie contraire inversée tordue
Sous formes de mains et de doigts
D’un dos ventre et cul
Odeur d’arrachement et de plantation
Graine mauvaise et sève poisseuse
Mains rouges
Et un matin se faire face
Et se voir corps continent territoire conquis
Empreintes de mains et de pieds
Et en souhaiter le ravage l’incendie de soi peut être
S’imaginer phœnix alors

Et un matin se faire face
Et ne plus se reconnaître
Et se demander pourquoi toi
Et chercher des réponses
Et trouver au milieu des gravats de l’obscurité du cauchemar
Une faille petite très petite minuscule
Et se dire alors
Alors la patience
Alors le courage
Alors la force
Et un matin se faire face
Et aller au delà de ce que l’œil ne peut voir
Et y mettre ses mains
Dans sa propre chair
Dans sa propre terre
Y faire un trou
Laisser passer la lumière
Faire grandir
Et fleurir
Et vivre
Encore

Je me déguise pour manger
en marquise
ou en renard cendré
Je mange sans bruit pour ne pas attirer
le gros marquis ou le loup argenté
Je me déguise pour dormir
en chameau
ou en dormeur du val
Sous la broussaille de mes cils
le sang m’a fermé les yeux
Je me déguise pour sortir
en tapin ou en as de pique
Je perce comme
j’ai été percé.e autrefois
Je me déguise pour écrire
et nous hurlons
en chœur
ou en canon