De lichen à écume 

J’ai toujours été terrienne. Je ne me souviens pas depuis quand mais déjà enfant, j’aimais gratter la terre. Je courais sentir l’humus, scruter la mousse, y plonger les doigts. Je soulevais le lichen pour retrouver l’écorce noire sous les tâches blanches, grises, oranges. 

Jeune, j’observais les courbes des montagnes qui défilaient sous mes yeux. J’étais fascinée par ces strates modelées par les failles des temps anciens.

Un ancrage de toutes les terres, les pieds sur les roches, les éléments en habits. 

                         Ma tête rivière, 

                              œil en feu, 

                           front de brise. 

Toutes ces mouvances comme des reliefs vivants sur ma peau.

Et puis c’est arrivé. 

Un matin brumeux, des picotements réveillèrent le bas de mes jambes. Le dessus de mes mains devint rêche. La surface de mon dos se durcit et des aspérités le recouvrirent. Effarés, mes pas portèrent mon corps titubant jusqu’au seuil de la cabane. J’aspirai l’air nouveau dans mes poumons. Après quelques respirations, j’assistai sans voix à la vision de mon corps qui s’affaissait. Je me retrouvai bientôt sans comprendre le visage contre le sol.

Comme mus par une force étrange, mes membres endoloris se traînèrent, happés par la ligne à la hauteur de mes yeux. Je sentai l’iode par mes narines dilatées. Le sable glissait sous mon ventre arrondi.

Le premier contact fut étonnant. Le frais d’abord. Une sensation nouvelle avec cette première coulée de mousse sous mon thorax, ma peau raide frémissante contre l’écume. Je progressai pas après pas,  hypnotisée par les appels de cette lisière mobile. L’eau entoura mes contours et je perdis la gravité. Mon corps flotta. Il oscilla puis bascula. Je me mis à fendre l’eau. Je me propulsai comme une comète, j’avançai en grandes spires. Je me retournai d’un coup de nageoire et survolai sous la surface mon ancien ciel éclairé.

Je découvrais ma nouvelle aisance sous ce corps raide. 

J’apprivoisais doucement mon corps marin, le soleil sur les écailles. 

Je me pensais seule. 

En contre bas, caché dans les herbes végétales et animales, tout un peuple vivait. Je reconnus les habitants des alentours, disparus depuis longtemps. Mes congénères que je croyais perdus étaient là, sous mes yeux, entre les rochers. Leurs formes marines ne m’empêchaient pas de reconnaître leurs visages familiers.

je me suis toujours demandé comment dans un lieu si grand on pouvait danser si fort si près si resserré.es colonnes béton anguleuses grises gris tout est gris sauf la cheminée verte immense perdue au pied du mur gris large et haut la cheminée verte la cheminée peinte verte sur le ciment gris la cheminée peinte verte à la main et l’échelle grise les corps sont cuits de sueur et d’odeurs confondues la scène au centre les membres autour les baffles dans les poitrines et les sexes les pieds sursauts les heures tambours les bits pulses les ventres rouges les bouches voraces ancien parking verrière emplafonnée comme une cage sur des oiseaux furieux sous la nuit sourde sourdre depuis le sol dessous le sol la terre dessous le sol compacte la terre sèche dessous le sol la terre dessous nos têtes les morts avant la nôtre sourdre le tremblement du monde sous les semelles plastiques sourdre les souvenirs depuis le bas des jambes jusqu’à couler des yeux et du dessous des bras jusqu’à ta bave sur ma langue elle était grande en muscles dessinés port de tête et nez altiers tressée depuis le haut du crâne comme on attache des longes à un cheval furieux sans rien en contrôler comme on attache un sourire aux commissures des lèvres pour les tendre jusqu’aux reins et balayer la tenue souple des fesses comme pour m’allonger tout du long m’y emmêler le cœur collée contre ton dos le pubis sur ton cul tu avais l’air d’une bête qu’on ne rattrape pas et qui se lance brune dans l’horizon des steppes l’animal alezan l’amazone indocile et moi je me tenais dans l’âtre sans te toucher juste à peine du regard mon iris sur ta peau sous ton œil sur ta lèvre sur ta joue sous ton pull sur ton eau coulant depuis tes pores je me tenais en espérance de ta bouche dans la mienne de ma prise d’otage comme on arrache la lumière à la lune pour la plaquer au jour pour la plaquer aux seins pour la plaquer aux lacs de montagne ta cime entre mes cuisses et les creux de vénus je me suis déployée j’ai avalé la suie le feu le vert et puis le gris je me suis avancée j’ai traversé les corps j’ai traversé la masse la mer et l’écoulement des cheveux dans une transe en travelling avant pour me pendre à ta langue

Dimanche Miel

Dimanche n’est pas un jour de pluie

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La pluie est gluante de miel. Parfois.

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Parfois les dimanches épuisent les passions.

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Les passions ont le goût sucré du temps suspendu

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Le dimanche est jour de rien

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Rien ne ressemble à la couleur du miel

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Tu colores les dimanches sur des papiers de soie

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La soie du miel est un miroir de douceur

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La douceur d’un dimanche matin éparpille les rêves

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Les rêves sont des nectars 

À bout de souffle,
Les pieds courent, le cœur saigne,
Bitume en écho.
*
Délicate et légère,
Elle oscille sous le vent
Sa robe lézarde le temps
De sa grâce printanière.

**

Dans un battement d’air
Il balaie un nuage
Qui assombrit le ciel
Et déploie grands ses ailes
Pour protéger son monde.

***

Du plus sombre des enfers
Où plongent nos abimes
Se trouve une lumière
Profonde et harmonieuse
Qui pousse un cri de joie.

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C’est quoi ça ?
C’est quoi cette façon de parler ?
Qu’est-ce que c’est que ce vocabulaire ?
Qu’est-ce que c’est que ce mot ?
C’est quoi ce signe ?
Qu’est-ce que cette ombre ?
Qu’est-ce que cet espace ?
C’est quoi cette ligne ?
Et ce vide ?
C’est quoi ça ?
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Que veux tu dire ?

Ces mots ne veulent rien dire
Ces mots n’ont aucune volonté,
aucune existence propre
Ces mots ne sont là que parce nous
sommes là
A écrire
A dire
A parler
A écouter
A médire
A maudire
A taire
A silencier
A bouche cousue
Même dans ces mots.

Qu’est ce que c’est le rouge 
un point de chute dans un coin de la rétine 

Qu’est ce que c’est la violence
Le rouge écrasé

Qu’est ce que c’est la confiture
La douceur

Qu’est ce que c’est la douceur
Nos bouches en confiture

Qu’est ce que c’est le bleu
quand ils sont plusieurs
c’est la violence

Qu’est ce que c’est plusieurs 
les voitures dans la ville 
les baisers de maman
les enfants morts 

Qu’est ce que c’est un baiser
c’est la douceur

Qu’est ce que c’est l’absurde
c’est ça 
mélanger les myrtilles aux cendres des gens inconnus morts pour rien 
définir des horreurs avec des couleurs
mordre la poussière pour s’aimer 

Qu’est ce que c’est l’inconnu 
ce qu’on regarde de loin
parfois on saute dedans

Qu’est ce que c’est le regard
le rouge dans la rétine 
le rouge écrasé 
la violence

C’est quoi une oreille ?
Un vestige de coquillage marin qui respire le sel
C’est quoi un coquillage marin ?
Une boussole qui a trouvé le nord
C’est quoi une boussole ?
Une épave avec une aiguille qui tourne
C’est quoi une aiguille ?
Une piqûre qui s’enfonce dans la pulpe de la main
C’est quoi la main ?
Un outil adapté au langage des signes
C’est quoi le langage des signes ?
La poésie qui enchante la surdité
C’est quoi la surdité ?
Une porte ouverte sur l’intimité
C’est quoi l’intimité ?
La chambre où dorment les âmes
C’est quoi une chambre ?
Une planète qui respire des cratères
C’est quoi une planète ?Le règne sans fin du silence
C’est quoi le silence ?
le souffle sacré de l’oreille

La chapelle est une maison
Pour les amoureux en besoin de prière
La chapelle a été construite sur la montagne
Pour que sa visite ressemble à un pèlerinage
La chapelle n’a pas de clé
Pas de vitraux et pas d’autel

Pourquoi faut-il des randonnées pour se rapprocher des cieux ?
Pourquoi les pierres sont si patientes ?
Pourquoi les montagnes n’ont jamais tort ?
Pourquoi faut-il des chapelles pour les cœurs amoureux ?

Pour vivre sans pourquoi, il faut faire de nos maisons des chapelles sur la montagne
Pour vivre sans pourquoi, il faut savoir plonger dans les paysages du monde

Un jour, j’ai vu de la mousse couvrir mon téléphone. Des petites bulles de savon avaient percé l’écran, on aurait dit une brume. Les voix devaient se frayer un passage à travers un voile de buées, on aurait dit qu’elles se lançaient des balles, qu’elles les faisaient ricocher sur mes pouces. Il y avait des flocons de mots, ils avaient écumé les phrases, s’étaient serrés, avaient formé un panache comme seule une comète peut en dessiner. Et mon téléphone en orbite autour de la terre, et mon téléphone, la tête dans les étoiles.
Qu’il y prenne corps, qu’il y prenne chair ! Qu’il vibre d’émotions au lieu de sonner les rappels ! Je lui voudrais des soupirs et des murmures, je lui voudrais un visage pour remplir la coupe de mes mains, un geste tendre pour mes épaules. Qu’il sorte de ses icônes, des routines qu’il tourne en boucle. Je voudrais qu’il s’égare, qu’il suive un vent interstellaire, qu’il éclabousse l’épiderme…
J’ai pris la mousse qui noyait mon portable. J’ai soufflé chaque petite bulle jusqu’à lui voler l’air. Il y avait des vapeurs de mots, d’images et de cris, j’ai tout percé. Tout suspendu dans l’atmosphère, le temps de les faire sécher, le temps d’oser une rencontre. Légère.

Dans la nuit de tes yeux

J’ai rêvé d’un regard et ce rêve était puissant
comme si ce regard savait tout de moi
Il me traversait, me transcendait
impossible de lui échapper
comme si l’heure du jugement dernier était arrivée
comme si ces yeux pouvaient m’anéantir
ou plutôt comme si ce regard, insoutenable
me dévoilant, m’effaçait
m’effaçant, me dévoilait

Ces yeux n’appartenaient à personne
et pourtant le monde entier était là,
derrière eux
comme si Dieu lui-même me regardait en face
comme s’il m’imposait sa vision
Ce regard m’ordonnait, m’intimait
yeux perçants, corps sidéré

fenêtre ouverte, un instant,
sur le lieu où les mots ne nomment rien

On devrait tous passer un jour
au radar de ces yeux
suspendus dans l’univers
regard déchirant et souverain
scrutateur silencieux
message plein
vérité intime et éclatante
et puis renverser ses pupilles
Parce que ce regard m’a pénétré
parce que comme Oedipe,
aveuglée, j’entends mieux
ce qui se dit entre les lignes,
ce qu’il reste de réel entre chaque être mortel
et alors je peux saisir
la fidélité avec laquelle tu aimes
et les raisons qui agitent ton coeur parfois