N’entre pas dans ces nuages. La bouche s’y virgule. Les corps agrafés. Les murmures s’étouffent. En écho ? entre le vide ?

Le bleu d’acier regarde la boue. Les ombres se noient dans les motifs.

Et les feuillages ?

La lumière s’enroule sur les barbelés. Voyez-vous cette douceur rose ? Une nuit éteinte…

Un coude replié. Un dos courbé. Une figure bleue en rondeurs. Des ongles s’accrochent tout autour d’un buste. Un tissu de laine. Le visage froid. Une figure humaine …est tombée.

Disloquée

(Sous les secousses).

– Le regard à l’envers

– Dans une flaque d’eau

Se réverbèrent des idées… peut- être. Une possible pellicule du ciel – un film ?

(vous n’y êtes pas du tout)

La nuit est salée. Papiers froissés. Identités bafouées. Mégots et vestes piétinés.

Des gisants dans une carapace vareuse. Des chaussures orphelines.

Cela pose question ces mains en relève. Tendues en prières. Le « Je vous salue » d’un jour brûlant. Et les pantins se béquillent en Requiem. Les viscères dans la rage.

Tu veux dire dans l’orage ?

L’arbre est toujours là.

et les oiseaux… ?

N’oublie pas.

Je raconte pour ne pas oublier. Ton regard de douceur qui se transforme en colère. Je raconte pour comprendre. Traversées par des rivières à ne plus savoir les éponger, tes deux orbites au milieu de la face soudain perdent leur couleur. L’orgueil et la survie emplissent ton visage, ton regard ne se tourne plus vers moi et mon regard ne voit que ça, l’absence du tien, l’indifférence, l’esquive. Evincer de ton champ de vision mon corps mon visage ma douleur mon suicide devient un labyrinthe infernal alors que nous sommes face à face parfois même encore dans le même lit. 

Je m’explique. J’ai aimé tes yeux qui se posent délicatement sur mes blessures, les enveloppent comme une couette plume d’oie pour l’hiver. Tes yeux qui soutiennent que tout va bien, que tout ira bien. Nos yeux tendres qui s’entremêlent. 

N’oublie pas les regards qui se racontent. 

Aujourd’hui tes yeux horrifiés, pétrifiés, carbonisés, tes yeux qui hurlent puis qui se taisent pour point final. Je cherche ceux d’avant la tempête, d’avant la violence, d’avant les coups dans le vide et sur ta peau. Je ne sais plus à travers quel regard je me vois, si c’est le mien ou le tien, ou le mien déformé par le tien ou le tien qui a englouti l’estime de soi ou le nôtre qui s’est noyé ; je ne sais plus où s’est enfui mon regard. 

Je me demande : si mon regard me regarde à travers ton regard, comment renaître ? Une autre question : comment s’affranchir de tes douleurs qui coulent sur mon épaule ?

le matin était venu.
plus rien ne pouvait me retenir
me faire revenir
sur l’idée de cette rencontre ;
comment la restituer à présent ?
c’est l’intime qui palpite en moi.
je me souviens de tout mais la limite
est le langage.
le soleil se levait à peine dans les gris des nuages
les rayons perçaient et me fendaient les yeux
je roulai en continue ne m’arrêtant jamais
sentai la transpiration rouler sous mes aisselles
j’étais nerveuse
je ne savais pas où j’allais
je ne savais plus sur quel fil marcher
pour rester en équilibre.
précaire ;
il y avait au bout du chemin
de la si longue route
la palpitation du nouveau, la beauté de l’inattendu
le printemps du destin
ou bien rien
rien qu’une mascarade

un faux espoir
un fantasme de plus dans cette vie nauséeuse
et intranquille
intranquille
oui, je me sentais intranquille
j’étais un vers de pessoa une pensée baudelairienne
et j’avançai toujours sur le fil sur les rails sur les routes
qui mènent au destin que l’on pense se choisir
je bravais l’aventure j’allais vers la vie.
l’instant arrivé je sentis mon cœur devenir
un tableau de jérôme bosch
le réel prit le pas sur le mien
il me fallait bien dire un mot
j’ai dit bonjour puis j’ai laissé les fils de la toile
se faire se défaire se refaire
j’ai laissé
pénélope revoir ulysse

la verité toute nue, ou histoire de Louise

La vérité toute nue se baignait dans le torrent de pierres
Lorsqu’un chat sans tête lui vola son regard
Elle errait se cognant les doigts de pieds sur les gros cailloux
S’enfonçant dans la vase, le visage fermé , les mains en avant
Un goût amer dans la bouche

Du ciel muet

Le brouillard tombe
La lune embarrassée, toujours pressée, file
La cime des arbres luit
Près de chez Louise.

Louise est obèse, grande et sans cheveux
Elle se dilate, et flatte d’un coup de natte, le vieux lapin, son cousin
Un grand cri dans la nuit et puis

C’est le matin

Un nain vient
Dans sa main
Il n’a rien

Dans l’autre non plus
Brillent les âmes des farfelus
Une pluie de petits nez est tombée
Cette nuit dans le pré
Louise a rêvé

Son grand corps jaune se balance
Sur le chemin de son enfance
Branche en fleur
A la saveur de pèche.

Dans le lit sombre
Des mains sans frein
Ont pétrifié
Son corps de braise

Elles ont enfoui
Dans ses replis
Leurs ongles noirs
Sans espoir, sans amor, ni remords

L’aube est blanche et muette, la pluie fait dur bruit sur le toit du grenier .
C’est l’avant printemps des boutons en devenir, si fragiles aux gelées.

Corps inconscients
Insouciants d’un futur qui chavire dans la soie grège des printemps écarlates.

Disparition

Il y a tous ces pièges d’un passé composé
Fatras de souvenirs, relents de sensations
De plaies purulentes assoiffées de « pourquoi ?»
Hurlant aux 4 quatre vents des visions fragmentées
D’un socle, pourtant commun, aux reflets cabossés
Que ta disparition soudaine ne fait qu’exacerber.


Comme si tes paupières endormies tiraient pudiquement le rideau pour que rien ne soit dit. 
Comme si ton absence cloisonnait sans appel notre monde au silence.
Comme si tes larmes asséchées empêchaient en miroir un possible pardon.
Comme si nos regards dévoyés ne pouvaient plus se voir sans animosité.
Comme si cette nuit profonde enterrait ne serait-ce que l’ébauche d’une amélioration, nous livrant à jamais à l’incompréhension.

Et que l’obscurité envahissant l’espace, ne réduise à néant toute forme de cicatrisation.

Vérité organique

Ils avançaient les yeux fermés, leurs antennes déployées. 

Les corps-paysages disposés dans l’espace. Les corps-voyageurs encore immobiles. Ils s’étaient mis en marche. Un pas après l’autre. Leur radar en action.

Je cherchais aussi de toutes mes oreilles, de toute ma peau leurs présences toutes proches. 

Des corps verticaux posés sur le sol qui modifient la qualité de l’air tout autour. Comme une dépressurisation. Comme un rocher détournant le flux de l’eau. 

Chacun avec leur fréquence. 

Mes pieds poursuivaient leur trajet, autonomes. Ils faisaient confiance à leurs orteils déliés.

Le contact viendra surprenant et attendu.

Je me laisse venir jusqu’à l’impact, brusque ou moelleux. Unique.

J’explore les contours de ces formes, ces lisières, ces lignes de crête de tous ces paysages-corps. Découvrir leurs matières, leurs densités, les zones-socles dynamiques et y déposer une partie de soi. Un poids à l’aplomb qui s’allège, traverse la masse et plonge vers la terre. Le sol est jonché de ces fils à plomb précaires d’un entre-deux poids.

J’actionne mes membres, je cherche une surface pour le flanc, pour y imprimer ma trace comme dans le creux mousseux d’un arbre. Deux masses organiques apposées,  comme détachées des corps, des corps qui se compactent, leurs deux poids qui s’annulent. 

N’être plus qu’une matière, 
une structure de fibres musculaires. Apaisant assemblage, 
une seule forme composite. 
Sans poids mais tonique. 
Je suis une masse perchée entre deux omoplates. 
Nous sommes des tissus mêlés. 

Une danse surplace en équilibre. 

Dans cet instabilité noueuse, on réajuste, on maintient en place l’édifice organique.

Mobiles charnels dans le vent de nos ratures.

Etonnante faculté des corps vivants, humains, plantes, animaux à enjouer les espaces, à se mettre en mouvement dans la fixité, à voyager même autour d’un point fixe. 

Les parties en contact, flottantes de jointures, dialoguent médusées. Leurs regards éteints laissent passer la lumière.

Sous nos ciels bas, émergent des sculptures éphémères respirantes dans la masse active. 
S’y dessinent des tressaillements pour survoler un monde. 
Des tentatives pour agrandir le champ.

Je sais parfaitement la composition de mon corps
Le ph de ma peau, son parfum
Je me suis pris sur mon dos
Je me suis porté
J’ai atteint le cœur du haut champ de maïs
Les abeilles

Le ciel est chargé
Lorsque je me dénude
Avec moi voir comment mes couleurs se perdent et se confondent
Dans le haut champ
J’atteins l’égrégore
Je dis
Repose mes mains
Course la plainte des grues
Entends le dévalement du gravier
Sa masse emplir le fond de ta gorge

Tu me dis de m’appuyer sur toi
Les nuages noircis s’écrasent
Sur la route je les attends
Ils s’accordent avant l’orage
C’est qu’il est l’heure
Dans un recoin de la route un cerf fait le mort
Il a aux hampes des petits sacs de poudre granitoïde

Passé l’orage vif
Je ne t’ai pas dit de venir à la terre
Ni le long de tes bras noyers

Six nouvelles couches d’ambre fauve
Envahissent le ciel landais

Je tente une sortie

Réconciliation

On trouvera les mots plus tard.

On trouvera les mots, on les nouera les uns aux autres, ils suivront les phrases comme des trains quittent les gares, et l’instant se glissera à nouveau dans l’ombre des horloges, il rattrapera sa cadence. Il y aura une histoire et elle s’inscrira au creux de toutes celles qui tapissent les parois de nos mémoires.


On n’avait rien prévu, rien préparé. On les avait tellement rêvées, tellement redoutées, ces retrouvailles, qu’on leur avait ôté contours et corps. Elles flottaient là, entre nos noms, comme une brume tenace brouille un paysage, efface les chemins qui nous étaient tracés. On avait dans nos poches le couteau qui pouvait trancher le silence et ses dérives glacées d’orgueil, mais nos mains tremblaient autour de son manche. Il y avait ce brouillard entre nous, il était mur, abri, charpente, on s’y reposait. On s’y protégeait. Des fureurs. D’avant.


Est-ce un vent, un rai de lumière ? Un possible qui soudain surgit et qui hurle l’urgence ? Des regrets devenus trop lourds pour ramifier nos veines, qui tombent comme feuilles mortes et nous font trébucher ? On ne dira pas ces mots-là, on ne les cherchera pas. Ils ne nous soutiendront pas.


L’instant est là, derrière la porte. Il se raidit, comme ta silhouette ; il se fige, comme son souffle. Elle t’ouvrira ses bras, comme tu as ouvert son ventre. Et tu t’y blottiras, enfin. L’instant, derrière cette porte, sera celui d’un amour fou d’être resté immense. Tu ne le sais pas encore, tu me regardes. Tu ne le sais pas encore, tu me crains. Il faudra du temps pour refondre confiance. Plus tard. Quand l’instant aura retrouvé l’ombre des horloges, et le contour des mots.

Une ancre qui dérive encore

Qui est la cicatrice de toi ?
Je suture ton histoire
L’aiguille répare tes chairs 
L’aiguille sait l’histoire de ta blessure. 
L’aiguille boit le sang de ton l’histoire.
L’aiguille me pique pour qu’un peu de toi vienne en moi. 
L’aiguille raconte l’histoire de tous les cœurs qu’elle recoud 
Les cicatrices sont des tableaux. 
Les cicatrices sont des œuvres d’art crées à partir de nos démons. Les cicatrices sont des fêlures recousues.
Ce matin gît une cicatrice sur mon oreiller. 
Un rêve s’est brisé. 
Encore s’est 

Qui pousse entre deux pavés ?
Une rose pleine de griffes
Habite dans ta rue
Écorche le diamant au fond de ton cœur
Met ton amour à vif

Quand va t’on divorcer ?
Je parle à mon ombre
Ça fait trop longtemps que nous sommes en couple je lui dis
Je suis tombé amoureux d’une autre ombre je dis
Amoureux de l’ombre d’un ange je dis 
Tu me suis depuis trop longtemps à mon ombre je dis
Tu m’imites depuis trop longtemps à mon ombre je dis
Quand je plaisante tu ris à mon ombre je dis
J’en ai assez de ta présence je dis
Tu me répètes trop je répète
J’ouvre le tiroir de mes secrets 
Je prends 
Je fume mon ombre au 9 mm
Mon ombre plein de trous
S’échappe le pus de mes névroses
Mon ombre tombe raide dans la rue 
Se cogne à l’invisible de mon existence

Pourquoi l’essentiel se cache où résonne l’inconnu ? 
Mes yeux ne me racontent pas tout
Mes yeux ne voient pas ce qui est caché derrière les orbites
Des choses font mal à penser
Le son d’un talon aiguille qui marche sur mon cœur  

Existe-t-il un cimetière pour les spermatozoïdes ?
Leurs prénoms écrits sur des pierres tombales 
Quelqu’un grave des épitaphes
« Ici gît l’embryon d’un fantôme »

L’air peut-il voir ce que nous sommes ?
Dans un bar, je bois
Je ne bois jamais un verre sans passer entre les tables 
J’inspire l’air expirer. 
Savoir à qui j’ai affaire

Combien de bouches vais-je embrasser en portant ce verre à mes lèvres ?
J’embrasse les lèvres de Gene
J’embrasse les lèvres de Fabienne
J’embrasse les lèvres de Bénédicte
J’embrasse les lèvres de Patricia
J’embrasse les lèvres de Julia
J’embrasse les lèvres de Serena
J’embrasse les lèvres d’Helena
Je mémorise un alphabet de lèvres inconnues
Je goûte aux lèvres roses
Je goûte à de vieilles lèvres
Je goûte des lèvres antiques
Je goûte des lèvres muettes
Je goûte des lèvres tremblantes
Je goûte des lèvres lèvre
Je vole le verre avec les lèvres 
Je l’enterre au fond de mon jardin derrière dans la tombe 
Gisent les histoires d’amour que je n’ai pas eu.

Sais-tu que le vent entre en nous par le nez ?
Le vent entre par la bouche 
Le vent entre par les oreilles 
Le vent entre par les yeux 
Le vent entre par l’anus 
Le vent entre par le prépuce 
Le vent entre par la peau 
Le vent entre par nos cicatrices 
Le vent à l’intérieur bouscule tout 
Le vent à l’intérieur mélange tout 
On ne se retrouve plus 
On se cherche longtemps 
On ne se trouve pas 
Tout est mélangé
Je vais naitre un être nouveau 
Libre comme l’air


T’es-tu déjà coupé le doigt avec une feuille ?
A l’automne des feuilles tombent 
Les feuilles coupent la tête des gens
Coupent en deux. 
On regarde à l’intérieur de leur tête 
On regarde qui ils sont 
On regarde ce qu’ils pensent 
On regarde leurs histoires essayer de s’enfuir. 
Avec deux doigts en pince de crabe je touche leurs souvenirs 
Je touche leurs idées sombres
Recolle leurs rêves avec de la glue jaune poisseuse
Nettoie leur tristesse avec une éponge neuve

Pourquoi enfoncer dans sa bouche un tuyau d’aspirateur ?
Aspirer tout
Devenir être 
Vide

Le jour la nuit se cache-t-elle au fond de mes os ?
Dans ma moelle je sens l’odeur d’une étoile 
Une étoile filante un trou noir où se perdent mes illusions

Dans cette flaque d’eau me vois tu ?
Moi, je ne me vois pas 
La flaque d’eau refuse de me refléter
La flaque d’eau réfute mon existence 
Je ne vis pas dans son regard
Même je ris 
Même je pleure 
Même je cris 
Même je fais semblant de mourir

Peut-on recueillir les larmes du monde entier ?
Je creuse un grand trou quelque part
Je verse toutes les larmes du monde entier
Je me baigne 
Je nage 
Je plonge jusqu’aux abysses de la tristesse 
Je trouve une étincelle

Où est Jeannette ?
Les dents du renard tuent la poule noire
Ce n’est pas la faute des dents
C’est leur nature de tuer les poules
Le chat a tout vu
Il se cache derrière le bidon sale où Brigitte fait la sauce tomate.

Est-ce que les miroirs mentent ?
Je n’ai jamais vu cet homme-là.
Je le regarde. 
Il me ressemble mais ce n’est pas moi. 
Je reste des heures à le regarder me regarder
On observe nos différences 
J’aimerais être toi le miroir me dit. 
Je veux te ressembler le miroir me dit 
Je suis jaloux de toi mais je ne vais pas te tuer au miroir je dis
Je vais plutôt t’oublier 

Je demandé à la neige : Je m’appelle comment ?
La neige ne répond pas 
La neige n’a pas de bouche, 
La neige n’a pas de cordes vocales 
La neige s’échappe d’un nuage chien 
Un nuage chien me pisse dessus.
Un nuage chien pisse blanc et laiteux et doux et léger
Un flocon du nuage chien se suicide à minuit pile sur ma main 

As-tu déjà envoyé des textos au hasard ?
Je le fais
Tout le temps je le fais
Plusieurs fois par jour je le fais
On me demande toujours qui je suis
Je réponds je ne sais pas encore

Est-ce que ma grand-mère ma manque ?
Me manque sa peau
Me manque sa peau lisse lavande 
Me manque sa peau douce sa peau si fine que mes lèvres pouvaient sentir le gout de ses os 
Me manque sa peau si transparente que je pouvais voir courir des globules blanches et rouges des globules qui avaient tout vu des globules qui avaient vu des gens mourir des globules qui ne pouvaient rien dire des cellules muettes du sang muet un vieux cœur muet de tant de vies perdues dans l’hippocampe
Un vieux cœur muet d’amours oubliés

Voilà c’est là

C’est un parpaing rugueux qui s’arrache à deux mains des entrailles. Ça t’allège et ça te crève, ça te fait cracher tes viscères, lâcher au monde ce que tu as de plus lourd, de plus dense, de plus précieux. Ça te creuse un trou dans la moelle ancienne, comme une lumière oblique perce l’odeur des pins après la pluie, les jours d’automne. Ça brouille les interstices, ça s’installe en tanière. C’est sombre, confortable, anonyme.


Maintenant c’est là, tapi en creux, ça t’observe du coin de l’oeil, façon mycélium, fragile et bleu, ça ramène une odeur de sous-bois, puissante, profonde, et puis autre chose, une puanteur, un remugle de cadavre chétif, une petite moue brodée de mille aiguilles. Ça te rampe au-dedans, ça te colle à l’humus.
C’est pourri et lumineux, délicat et menaçant, ça suinte un jus épais, visqueux, un parfum de prune blette qui macère doucement sur le plafond du temps.


Une moisissure légère te gagne les souvenirs, te recouvre l’enfance de petites spores velues, de longs filaments fades. Ça résonne dans ton crâne.


Ça construit des enfilades, des pièces vides, obscures, avec seulement, au centre, un cendrier de marbre empli d’une eau croupie et noire, où flotte un unique mégot sale. Des portes s’ouvrent sur des peurs cathédrales. Des murs éblouissants, triangulaires, des mains douces dans des tiroirs qui sentent la mer.
Une terrasse interminable recouverte d’arcades. Des baignoires d’eau fumante. Tout cela crée en toi une attente inquiète et indéfinissable, un désir labyrinthe.


Douleur ? Délice ?

Peu importe car ça s’effondre et ça t’emporte, ça tient main dans la main avec tout ce qui s’échappe: les rues grises et les matins humides, les missels et les tracts, les bouquets fanés (déjà!), les notices d’usage, les nuits blanches teintées de mauvais vin, la fumée âcre des cigarettes dans la lumière du soir. Les petites mains tristes et les poissons crevés à la surface du lac. La conquête de l’espace.


Finalement ça ramasse une tristesse ancienne, une tristesse bien connue, épaisse et tiède, une tristesse de matins froids et de fruits acides, d’édredons légers remplis de lignes droites. Ça la ramasse et ça l’avale, avec un soulagement honteux, un soulagement qui ne veut pas se dire. C’est un petit bombé vert, moussu et tendre, qui s’élève dans la forêt obscure. C’est une fuite et c’est un refuge. Ça vomit la poussière.