Rien ne frotte
Aucune étincelle d’aucun silex
aucune flamme ne naît des braises déjà soufflées
Le feu est là quelque part mais ne se réveille pas pour faire brûler
et ce qui ne brûle pas s’éteint

Rien ne murmure rien ne chante
la voix a disparu
la bouche de la voix a disparu
le visage de la bouche de la voix a disparu
Il n’y a plus de vent assez fort pour la porter

Il n’y a plus de marée pour me nourrir
plus de lumière pour me guider
dans l’horizon plus de montagnes à escalader
tout est plat à perte de vue

Il n’y a plus de chemin où poser mes pas
la route prévue a été coupée
chercher revient à ne pas trouver
se pencher dans le vide revient à tomber

LA PIAZZA DEL CAMPO 
Je suis assise à la terrasse d’un café, à Sienne. J’attends. J’ai commandé 2 Spritz. J’ai le temps. Je regarde devant moi. Je suis en extase. C’est le mois d’avril à Sienne. Il fait beau. Je plonge mon regard au centre de la coquille de  la place. Je lève mon regard vers la Torre del Mangia. Je vois.

LES TOURISTES 
Ils se posent en grappes sur la Piazza. Ils posent leurs sacs à dos sur ses plans inclinés ou au centre. Ils s’assoient en tailleur ou s’allongent. Ils mettent leurs lunettes de soleil et leurs casquettes aux slogans publicitaires. Ils sont sales, dégingandés, hilares,  heureux. Ils sortent de leurs auberges de jeunesse et affrontent la lumière toscane. Ils ne crient pas, ne rient pas. Ils sont comme les autres, écrasés de beauté. Sienne est écrasante de beauté.

LES SPRITZ 
Le serveur arrive avec les 2 Spritz. Il est excédé par les valises,  les sacs à dos, les chiens,  les enfants qui empêchent sa progression fluide de table en table. Il tient son immense plateau en l’air et virevolte avec grâce.  Il a la beauté des jeunes Toscans. Il est comme un David en tablier marine. Il transpire mais sa voix chante. Preggo. Grazie mille. Ecco.

LA FILLE AU CHAPEAU 
Tu arrives. Tu es encore à l’autre extrémité de la Piazza. Tu a mis ton immense chapeau rouge, qui te fait une tête de coquelicot. Tu te fraies un chemin entre les grappes de touristes, tu as le pied léger,  la ballerine souple et tu cours presque. Tu as l’air si jeune,  si vive, si joyeuse. Tu es venue quelques jours ici avec ta mère.  Tu oublies un peu le poids de ce qui t’a fait fuir. Le ciel est bleu turquoise,  la Torre del Mangia est ocre doré, les Spritz que ta mère a commandés sont orange sanguine. Tu es presque là,  tu es là,  tu t’assoies dans la chaise de paille à côté de ta mère.  Tu lui souris. Tu n’es même pas hors d’haleine. Tu replies ton immense chapeau rouge coquelicot. Et tu trinques avec ta mère. Au travers de la paroi ruisselante de condensation,  tu vois la Torre del Mangia, ocre orangé.

LE GOÛT 
Le Spritz a un goût amer et sucré. Le goût du chagrin sous un ciel bleu turquoise.  Le goût de l’amour maternel. Le goût de Sienne en avril.
Tu fermes les yeux.
Grazie mille

Émanation d’une absence

Il marchait au loin
J’entends résonner encore
Ses pas ancrés au sol.

Je le devinais seulement
Mais je sentais
Sa présence affirmée
Et son éther qui l’entourait.

Le temps en une fraction
Venait de s’arrêter.

Je me tenais debout
Face à lui,
Mon parapluie à la main
La pluie menaçait.

Au fur et à mesure
Qu’il avançait,
Les nuages disparaissaient
Laissant apparaitre un rayon de soleil
Nous enveloppant tous deux
Dans un même chemin.

Avant même un mot échangé,
Nos regards se sont croisés.
Amour professé,
Destins liés.

Nous avons marché
Cote à cote
Sans nous toucher
Sa veste flottait dans le vent
Son parfum capiteux dans l’air
Qui se déposait insidieusement
Dans mes cheveux dissipés.

Puis, dans ce bistrot sans âge
Qui a accueilli nos premières paroles,
Nous avons bu un café.
Il disait, j’écoutais
Je disais, il écoutait.

Les pas, les mots des autres
Disparaissaient.
Seuls nos auras brillaient.

Nos yeux se fixaient,
Couleurs bleu mer dans le vert lumière.
Il pouvait lire la clarté de mon âme
J’ai fissuré l’obscurité de la sienne.
Nous n’étions plus de ce monde
D’ailleurs l’avions-nous déjà été ?

C’est quand il m’a dit
« Veux-tu un autre café ? »
Et que j’ai répondu
« Un chocolat peut être »
Que nous sommes revenus à la réalité.

Des heures s’étaient écoulées,
Dehors la nuit qui tombait,
Nos vies qui basculaient
A la croisée des chemins.

Nous nous étions reconnus
Sans vraiment nous connaitre.

Depuis,
L’effluve de l’absence
Ne cesse de bruler
Sans jamais disparaître.

POINT LISSE
Je recrache les cheveux lisses des petites filles engourdies
Je ne veux pas patiner comme elles sur la verdure de leurs espérances.
Je préfère l’ombre à la plaine ensoleillée de leur renoncement.
Je vis d’anfractuosités, je ne veux pas de leurs fronts lisses.
Je ne veux pas de leur visage dégagé.
Je ne suis qu’une piètre débarbouillée.
SI LISSE
Elle marche sur la poutre.
Elle exécute un saut de chat.
Elle a de l’assurance.
Elle regarde droit devant. Mais que regarde-t-elle ?
Elle a les mains recouvertes de magnésie. Elles sont lisses comme des rubans de soie.
Elle ne peut imaginer de conversations à bâtons rompus. Toute son attention est sur le prochain saut.

LISON
Tu as mis la main dans le sac. Encore une fois. Ce n’est pas nouveau.
Tu es sale ma fille. Regarde toi. Des poils recouvrent ta peau.
Tu rassembles tes affaires dans une mallette. Tu y caches ce que tu as volé. Tu leur a volé leur grâce pour en faire une cocotte en papier.
Tu aimes seulement jouer. Jouer est dans ton sang.
Tu as la pilosité des orangs-outans.
Tes genoux saignent.
Tu triches. Tu mens. Tu as des yeux derrière la tête, on ne peut pas te tromper.

POINT LISSE
Je recrache les boutons de manchettes. Je bouche mon nez : ne sentirai pas l’eau de Cologne.
Je saute à cloche-pied sur les mines mignonnes et baisse mon froc pour pisser sur le divan.
Je ne regarderai pas le soleil se coucher, n’irai pas à la plage avec les chiens fous.
Je suis foutue d’avance. Brisée par la solitude et les médicaments.
Je suis en pagaille. Je piétine les fleurs sauvages. Je bois le vin rouge et crache des morceaux de noix.

SI LISSE
Elle ouvre l’herbier. Regarde les fleurs séchées. Elle ferme le livre, prend un grand verre d’eau.
Elle manipule l’épaisseur de son ombre comme on manipule des concepts. Ce qu’elle laisse derrière elle c’est un fleuve de pourquoi.
Elle aide. Met la main à la pâte. Range ses chaussures. Voit la vie en grand. N’a pas de regrets. Est prise de vertiges.
Elle sent le melon. Elle sucre une fraise. Dort debout.

NIET
Tu dis au revoir à tes parents. Sur le pas de la porte, un signe de la main.
Tu as la frange épaisse. Tes yeux sont secs derrière tes verres d’hypermétrope. je t’appelle « ma soeur N ».
Tu ranges tes soupirs dans une boîte à chaussures, voilà qu’ils sont partis, tu réclames le silence .
Tu es un poisson. Ta langue a le goût des truites.

Ouvroir

Être
une fenêtre
et n’être
que cela.

Ouvrir l’œil
l’iris la pupille
ronde sur le monde

Ouvrir l’ouïe
nerfs ulnaires narines papilles
laisser passer

tout

l’air les pigments la brûlure la tempête
l’herbe la pluie les pierres les bêtes
les foudres les parfums la folie le silence
tout.

Naître
et n’être
que cela. 

4ème

La fenêtre est close sur la nuit le noir se plaque aux carreaux et sur ma face double vitrage 

Ça laisse une image floue mélangée au clair d’une bougie tremblante je vacille au dedans 

La pièce en reflet nue est emplie d’ombre qui me dévore en bercement dans un halo dansant 

Je fixe mes yeux aux miens ça fait deux paires à contempler deux paires de vide au centre d’une silhouette débordée au cœur d’un ciel sans rebord contenu dans un cadre pvc 

Un œil qui s’engloutit le coin d’une lèvre qui se noie des aplats lourds à l’angle des mâchoires mon visage métamorphe dans le métavers 

Pendue à mes rétines j’imagine la chute 

Ses doigts dans mes doigts
son sourire qui entrechoque mes dents souriantes 
son sexe dans ma bouche
ses blessures sur mon épaule
son venin dans mon sang
mes caresses 
à côté de la plaque
Ses grosses larmes mouillent mes cheveux
il dit – je pleurerai toute ma vie dans tes bras
alors je dis – je ne serai pas là toute ta vie

Il croit 
que l’amour
c’est moi 
mais je sais que lui 
c’est le démon 

Sa tempête dans ma vie
ma tempête dans sa tête 
le lit sans dessus dessous 

Il dit – on règle pas les problèmes en baisant 
et je demande où ils sont les problèmes 
et comment on les règle alors
et depuis quand il veut les régler 
lui avec ses gros bras 
sa grosse bouderie 
ses grands principes tout à l’envers
son honnêteté 
qui n’a jamais dépassé la théorie de la chose.
Alors sa bouche de mensonges 
qu’il faudrait détruire là tout de suite 
dans ce lit ou même en dehors 
en dehors sûrement 

On règle pas les problèmes en baisant – il dit

Il se prend pour qui ce gars à poil 
ce gars ridicule 
les yeux débordants d’égo 
d’orgueil 
de moisissure 
de merde liquide et purulente 
cet enfant de 10 ans qui pleure contre moi
qui n’a jamais réglé aucun problème 
même pas 
une capote
qui craque 
c’est l’enfant non désiré 
lui même 
qui copule comme un singe 
répugnant d’irrespect 
de bave
et de mots hachés qui ne trouvent aucun sens

Le lit est sale 
l’atmosphère fuyante 
ça pue le cul à plein nez 
ça pue la déchéance 

La chambre est plongée d’obscur 
le silence est noir lui aussi
son cœur carbonisé 
mon corps tétanisé 

Je dis un rire 
un rire 
qui tombe 
à plat 
dans une bouche vide 
Un rire 
mon rire 
qui ne trouve 
qu’un écho 
misérable 

Je sais que ce rire 
mon rire 
devrait prendre ses jambes à son cou
ses bras à sa bouche
ses mains à son bide 

Et courir 

Être déjà loin. 

PEUT-ETRE ne savons-nous pas explorer l’intuition
nous libérer du je sortir-de-soi EX-ISTENCE
peut-être n’entendons-nous pas l’art
(évidence articulant les inarticulés) EXIT-STANCE
rompre avec attitudes habitudes pré-conçus
& dans ce laisser-apparaître puissant : se glisser
peut-être sommes-nous enracinés dans des luttes
(corporelles sociales familiales) — ONTOLOGIQUES
que la pensée enserre la profondeur dans une logique
EGARANTE pensée celle qui ne sait cesser
la surprendre la suspendre et SENTIR
que la vie est plus simple qu’on ne le croit
que les fabulations des enfants sont vraies
(peut-être qu’elles le sont)
peut-être dort-on rêve-t-on
tout peut arriver dans le rêve on peut être autre
animal plante sensation émotion espace multiple …
peut-être est-ce cela le VRAI
les totalités portées par le rêve
l’art serait peut-être une forme du rêve
mouvement de l’un vers l’autre de l’Autre vers l’Un
FLUX PERCEE de la finitude vers l’infinitude
possibilités offertes par le vaste monde
peut-être ne pourra-t-on jamais mesurer l’étendue de tous nos
POSSIBLES
l’art serait la réalisation dans l’arrêt-germe
:action transcendante déploiement
d’un donner-à-entendre
mystères insondables de notre infinitude
art-lisière
PEUT-ETRE…

doigts du monde

j’accompagne l’horizon aux 
flancs des océans —
            : i n t e r v a l l e s    des montagnes 
       humides des ventres-brumes — 
je veille les repos sauvages 
les branches aux perles-bourgeons 
      c œ u r    —    v o y a g e 
   , pensée-paysage 
               de l’Instant-Souffle —
orgasme du bout des lèvres 
            buttant sur l’expression de la 
beauté de l’ I n f i n i — 
       mouvements imperceptibles 
des vibrations du Tout 
               :   p e r c e – v o i r
adossée aux horizons des mys-
tères     ;    je repose mes sens aux li-
sières des apparences 
         battements d’ailes — tressées 
des doigts du monde

Il passe ses journées assis, allongé, ses jambes ne le portent plus, souvent il regarde la télé, des chaînes d’info en continu ou des feuilletons allemands ou des documentaires animaliers, parfois je le vois dans un fauteuil – celui qui roule, celui qui ne roule pas – un livre à la main, il penche sa tête pour mieux lire et elle lui demande s’il a soif, s’il veut un apéro avant le dîner, le déjeuner, il n’entend pas toujours ou ne semble pas entendre, il aime les apéros qu’elle lui prépare et les murs les écoutent, les murs absorbent leurs voix, leur amour, parfois leur colère et parfois leur douleur, ces milliers de petits moments qui les relient, petits moments qu’on assemblerait comme un patchwork – celui accroché dans l’entrée peut-être – et ça ne suffirait pas à dire ce qu’est leur vie, la nôtre – les soirs d’été, au moment de fermer les volets, je regarde les collines situées au-delà de la ville et je ne pense rien ou pas grand chose, juste que ces collines sont belles, qu’elles m’en rappellent d’autres, sous d’autres latitudes et je vais leur dire bonne nuit, lui d’abord, elle ensuite, parfois je m’allonge un peu à côté de lui et au moment de partir je lui demande s’il a besoin de quelque chose, je positionne son téléphone et la télécommande à côté de lui, je me demande si les murs connaissent ces mots par cœur, ou s’ils les redécouvrent à chaque fois, dehors l’air de la nuit vibre et souvent je l’oublie, nous l’oublions, il ne faut pas oublier la beauté de la nuit