Il y a eu vallons, pas plaines.
Il y a eu familles, pas vides.
Il y a eu suicide, pas vie.
Il y a eu pas réalisées, des envies.
Il y a eu des Noëls, pas des sincérités.
Ici, là, maintenant, aujourd’hui,
Il y a moi.
Je n’ai que moi.
Ton œil
je vois ton œil
tout est là
ce qui reflète
ce qui pénètre
je te vois et m’y vois
belle autant que nue.
*
Je vois
dans la trouée de tes prunelles
qu’une horloge tourne à l’envers
pour m’y retrouver et m’y perdre
nuit et jour et de jour en jour
quand s’ouvrent tes paupières
dans tes yeux j’embrasse
tout de toi.
*
Je vois aussi
une robe rouge
à fleur de peau
tressée de fils
en points de croix
de l’herbe qui flambe
sous mes pas quand
ton regard sur moi
se pose.
*
Je vois encore
dans tes yeux une île
de blanches nacelles
des baleines au bois
des papillons filant leur cocon
de l’air liquide autour de toi
un souffle dans la voile courbure
des bateaux en papier de soie.
*
Je vois
dans tes iris bleus
des poissons happés
par le courant et qui frayent
sous tes cils
vers l’hameçon en ombelle
de tes pupilles.
*
Je vois
l’eau de tes yeux
bienveillante et si douce
que j’ai soif d’y tremper ma bouche
et je bois de ton sexe
à tes lèvres
tout de toi.
*
Tes yeux
j’ai faim d’y voir ce que je crois
j’y vois je crois ce que je veux
quand je bois aux fontaines jumelles
de tes yeux je puise là
des eaux limpides
et paroles muettes
celles de toi
de toi profond
de toi rêvant.
*
Tes yeux
flaques profondes de mercure
où mes petits cailloux
sombrent
dans des sphères
de silence.
*
Je crois de toi ce que je vois
sous tes paupières orphelines
tes yeux précieux
tes yeux rêveurs
tes yeux bleus
mes deux petits frères.
Le bruit
le bruit de la terre qui tourne indéfiniment – le bruit infinitésimal de l’immensité vide – le bruit de la lumière et le bruit de la matière noire – le bruit des trous noirs et le bruit des espaces verts – le bruit des roues sur les routes et le bruit des pieds sur les graviers – le bruit gris du doute et le bruit mat de la certitude – le bruit bleu du hasard et le bruit rouge de l’habitude – le bruit du rire de mon enfant intérieur et le bruit des larmes de ce qu’il m’en reste – le bruit au fond de mes oreilles qui n’est pas une métaphore, juste une tension de mes mâchoires que dans mes bons jours j’ignore, dans mes mauvais je déteste – le bruit d’hier à la fois océan lointain et carillon de porte – le bruit de demain à la fois chemin de pierre et glas d’une fin – le bruit de mes mains qui frottent tous les papiers à ma portée et le bruit de ma bouche qui cherche toujours quelque chose à sucer – le bruit de toi qui revient revient revient la porte de ta voiture qui claque tes pas feutrés dans l’allée tu me rends visite puis me fuit comme un lapin malin mais maladroit qui ne sait pas trop comment m’aimer – le bruit de tes mains dans les plis humides de mon corps – le bruit de mes mains qui se débrouillent toutes seules pour chercher les endorphines – le bruit de mes pensées éclaircies par le bruit de mes doigts qui tapent sur un clavier – le bruit de la pluie comme le bruit du soleil sur mes tentatives d’aller bien – le bruit du vent qui m’a sauvé la vie dans la vallée de la mort – le bruit de la ville qui ronronne comme l’océan – le bruit des voix que je connais trop par coeur – le bruit de vouloir puis pouvoir puis avoir peur – le bruit blanc du monde qui veut tout posséder – le bruit sourd de ceux qui possèdent déjà tout – le bruit du silence qui désormais m’est étranger et non ce n’est pas une image c’est une vérité un fait – le bruit de ce fait – l’intensité du bruit de ce fait – ce bruit auquel je ne veux pas penser – non il ne faut pas penser à ce bruit – il faut penser au silence – ce silence ami – ce faux silence aussi – ce silence habité – l’espace entre les bruits – cette présence dans le silence derrière les choses – ce bruit qui peu à peu diminue – au fond de mon cœur repu – du bruit de la poésie.
N’étouffe pas ce feu en toi
Pourquoi tu refuses de voir ce qui est pourtant là, sous tes yeux. Pourquoi tu te réfugies dans l’ombre sans cesse. Pourquoi tu enfermes cette lumière qui cherche à émaner, qui tente de se frayer une issue. Comment tu peux ignorer une partie de toi comme cela. La façon que tu as de mettre l’amour au centre. Le souhait que tu poursuis de faire renaître le désir chez les autres.
Pourquoi tu ne te l’autorises pas à toi aussi. Pourquoi tu crains tant la clarté. Elle ne fera de mal à personne, elle ne se présentera pas vitesse lumière, débordante, brulante, explosante. Non, elle éclairera seulement la route à d’autres âmes aussi tortueuses que la tienne. Elle te consume si tu la gardes captive et d’ailleurs quelle injustice tu commets en la séquestrant comme cela.
Desserre l’étreinte de ce que tu gardes pour toi, n’étouffe pas cette ardeur. Tu es une flamme vivace, tu es incandescente, tu es insaisissable, tu es désir. Ce feu ne brûlera les yeux de personne, tu n’es pas Dieu tout de même, ne te perds pas dans cette chimère. Tu n’as pas le pouvoir d’éclairer le monde, juste quelques vies à côté de la tienne. Tu peux être Prométhée. Celle qui jure seulement d’éclairer le coeur de ses semblables. Celle qui ne les laisse pas s’enfoncer dans l’ombre. Celle qui rayonne pour diffuser cette lueur précieuse et tendre.
La traversée
Premièrement
Le cliquetis métallique de la clef dans la serrure, puis le bruit sourd de mes pas sur le carrelage bigarré années soixante-dix des escaliers. Leurs soixante-dix marches me conduisaient, une fois la porte refermée, jusqu’à cette longue et interminable rue, sombre encore à cette heure matinale, dans le vrombissement des moteurs, les klaxons des voitures et leurs vapeurs. Ces monstres aux yeux jaunes, perçant l’aurore hivernale et le silence de ma solitude, ne cessaient de me tourner autour. La gare au loin.
Deuxièmement
La gare sur ma gauche. Je passais parmi les loups, figés là à jamais, condamés à regarder les trains et leur ombre offerte par la lumière des réverbères. Je les caressais, m’attardais dans cette ronde que formait la meute pour puiser de sa force. Puis, à nouveau les escaliers menant sur un joli croissant de lune en bois ; cette passerelle surplombant les lignes des voies ferrées. Seule, capitaine,
comme à l’avant d’un paquebot. Crissements sur l’acier. Le soleil freinait des quatre fers. La gare en dessous.
Troisièmement
La gare sur ma droite. J’admirais les couleurs interdites sur les murs du quartier. Invitation au voyage : personnages de Chine en plein milieu d’un champ, le bateau sur la mer avec un goéland. Hier encore ils étaient gris. Le ciel le resterait aujourd’hui, la nuit avait déjà fait don de toutes ses nuances subversives. L’air encore frais prenait vie sous mes pieds, me donnait des ailes. La voix séduisante se répandait sur les quais, me suggérant ses destinations. J’accélèrais le pas pour ne pas le manquer. Début de journée au bureau. Me remettre sur les rails. La gare derrière.
la ronde de l’insomnie
insomnie
agitation, corps chauds
pensées qui me trottent en tête
insomnie – déni
angoisse ;
mais aussi,
affection de la condition noctambule
(abstraitement)
belle insomnie, compagne de lit
premier café,
pour t’oublier
plus tard, quand
l’insomnie me tend le miroir
de mes cernes grises
je la chérie secrètement, et je la déteste en même temps
insomnie diurne
quand on aimerait mettre en pause les pensées
et simplement ne pas commencer
une nouvelle journée
dans le métro, je vois les visages,
aux traits creusés
et je devine les insomnies ;
chroniques, cramponnées
l’insomnie de la chauve-souris
sortie de sa grotte,
ultra-sensible et ultra-voyante
par ses ultra-sondes
avance en amas insomniaque dans le noir
égérie de l’insomnie
insomnies plurielles ;
je ne dors pas
je n’erre même pas la nuit
je panse mes insomnies
P. et ses draps de lit
son insomnie
continue
depuis 1 an
la rend indisponible
cadrage – plante et lumière de l’insomnie
6pm / am ?
Zoom à travers la fenêtre ;
A., victime de l’insomnie
se pense génie
dans ses insomnies
D. marche dans la rue
un dimanche, la nuit
elle me le dit
et je sens, à distance, les prémices de son insomnie
M. dans l’avion
me skype
ne dort plus
elle me donne des insomnies
joie de l’insomnie
et des palpitations
temps qui s’étiole
et fait sentir les replis de la vie
monde infini
de l’insomnie insomniaque
moments de vie
plus vivants,
que la vie
– Le lit appelait les savates
Les savates appelaient le Soleil
Les savates prenaient la forme
d’un tableau de Mondrian
Le lit prenait la forme de mes obsessions
Le lit donnait le courage aux oiseaux
Les oiseaux donnaient le courage au Soleil
Le lit chantait la chanson du café
Le café coulait sur mes espérances
comme un livre précieux
Le lit faisait une dissertation
sur la pollinisation des pissenlits
Les savates rejoignaient la danse
Le lit buvait le café que j’avais laissé
pendant que le Soleil pleurait
La disparition des hérissons
Le lit n’avait pas de cœur
Le cœur n’avait pas de courage
Le courage ne prenait pas de café
Il préférait une tasse de thé
avec un nuage de lait
sans Soleil
Le lit ne lisait pas
Le lit enserrait mes souvenirs
autour de la gorge
comme une cow-girl ratée –
Premièrement
il y a l’aube qui gicle sur le mur
des tâches dorées en pointillé
comme des mots à relier
Deuxièmement
il y a l’écriture qui se boit au café
au lait pour adoucir les voix fortes
des Espagnols dans les airs
Troisièmement
il y a le vent argenté qui paye
la beauté de la mer en moutons
des kilos de laine à compter
Quatrièmement
il y a les heures qui attendent
le bus de nuit sans rêve
le sommeil profond et le réveil
Le matin
Premièrement, le désert
Éphémère solitude
sans bruitage.
Quelques oiseaux
pour seul oasis.
Deuxièmement, l’obscurité
qui glace les phalanges,
une à une réchauffées
par la brise de l’air conditionné.
Troisièmement, le ciel
qui finit par brûler.
A travers le pare-brise,
dans l’habitacle: un incendie.
Spectacle chromatique.
Les mains encore engourdies.
Enfin, la lumière.
Qui fait mal.
Les yeux brillent.
Le précieux matin s’éteint.
Le monde fait à nouveau du bruit.
Premier
le vent est dans la mer
mais la mer peut envoyer quelques gouttes dans le vent
devant cette mer et ce vent, la femme danse avec du bois
le bois, on dirait qu’il danse avec la femme, mais c’est faux
lui, il est juste le bois
le bois qui ne coule pas dans la mer
Deuxième
c’est un amoureux qui est sur le sable
mais le sable est aussi un peu sur l’amoureux
sur le bas de son pantalon par exemple
mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres
le sable est dans beaucoup d’endroits
il est dans la mer
Troisième
La femme qui danse et l’amoureux ensablé
se regardent sans se toucher
ni se parler
ni rien d’autre, d’ailleurs
Pendant ce temps-là :
toujours demeurent la mer et le vent.