Premier son peut-être indécelable pour l’une des deux oreilles peut-être la traversée de l’os comme un gémissement sourd une griffure dans la jointure


Deuxième son amplifié dans la pliure du genou un craquement la course des nerfs leur galop en surface quelque chose flotte à l’intérieur qui prend feu


Troisième son la plainte gravit la pente jusqu’au crâne le choc s’entend loin au cœur centaines de bêtes à l’œuvre la plaie vive brûlante tout le corps irradié

Des mots

Premier mot quasi muet murmuré comme dit pour soi-même ce souhait du jour que l’on aurait arraché à la nuit comme une plume

Deuxième mot plumé papillonne clairsemé bordure de lèvres susurré sorti de son nid tout ébouriffé pouffant ses heureux hasards dans l’attente ou la promesse à venir

Troisième mot souvent promis jamais tenu décline ses prédictions ses aventures le son produit chantonne un air que l’on respire de la bouche à la bouche

Quatrième mot déraciné s’accroche à la langue qu’un flot brutal fait dévaler sa pente inversement proportionnelle la durée de vie écourtée rentré dans la gorge

Murs
Il y aurait quatre pans autour de nous, de brique ou de plâtre. Ils seraient hissés tout autour, rétrécissant l’espace, le cloisonnant. Ils pèleraient à force qu’on gratte puisque nous serions enfermés. Nous serions animaux levant la patte, le signe que les murs seraient insuffisants à délimiter notre territoire. Nous les aurions voulu plus larges. Nous aurions voulu les abattre pour laisser entrer la lumière.

Fenêtres
C’est pour ça que nous aurions percé les murs. Nous y aurions laissé entré la lumière par de petites ouvertures de la largeur de nos bras. Nous pourrions les ouvrir et les fermer. Les fenêtres feraient un pas en avant et les yeux nous précéderaient à l’extérieur. Les vitres réverbéreraient l’éclat des choses. Ce serait façon d’illuminer les murs.

Portes
Nous aurions choisi de percer de plus grandes ouvertures de la hauteur du plus grand d’entre nous. Nous aurions installé un panneau à ouverture latérale. Ce serait comme une fenêtre mais très haute qui permettrait de sortir entièrement. Les portes feraient un pas en avant et nos pieds nous précéderaient à l’extérieur. Ils seraient aussitôt suivis de notre corps entier. Et de nos yeux qui avaient parcouru tout l’horizon avant, par les fenêtres. Tout notre corps pourrait alors emboîter le pas des yeux, puis des pieds et alors, le monde serait à nous.

Monde
Ce serait une immensité. Il serait tellement vaste qu’il semblerait infini, qu’on ne pourrait jamais le parcourir en entier. Jamais nous n’en serions rassasié. Le monde serait ce que nous avions longtemps rêvé et auquel nous avions désormais accès, grâce aux fenêtres, grâce aux portes.

Tu es celui
qui va loin devant moi.
Tu es celui
qui a de grandes jambes.
Tu es celui
qui ne m’attend pas vraiment.
Tu m’as dit : Les Pyrénées c’est beau.
Je le savais déjà, et j’ai dit oui.

Tu es celui
qui porte sur son long dos,
notre abri pour la nuit,
notre toute première nuit.
Dans ta poche un altimètre,
une boussole,
dans la mienne, un petit caillou
ramassé sur le sol.
Tu m’as dit : La nuit va tomber.
Je le savais déjà, et j’ai dit oui.

Tu allumes le feu,
je te regarde faire.
Quelques branches de bois,
ton souffle sur les braises,
au-dessus de nous, le ciel grand étoilé.
Je t’ai dit : allons maintenant nous aimer !
Tu le savais déjà, et tu as dit oui.
Au petit matin, la rosée à nos pieds.

Course

Nom féminin. D’abord « corse » 1205, puis « course» 1553

J’aurais gratonné gentiment avec toi à Bleau. Je me demanderais comment je t’informerai de mon fantasme d’escalader en solo, la face nord de l’Eiger par la voie Heckmair. Tu opposerais, angoissée, des tonnes d’arguments à ce projet de course mythique. Tu m’exposerais tes réticences : le risque mortel, l’absence de guide, la solitude, les intempéries, le bivouac éventuel dans la paroi, la lourdeur de l’équipement. J’insisterais, je me connais, et te dirais que c’est mon ardent désir, d’autant que j’ai à mon actif des sommets himalayens. Je noterais la pâleur de ton visage aussi blanc que neige.

Le lendemain tu me raconterais ton cauchemar nocturne où tu aurais vu mon corps chuter pendant 1500 mètres sur les rochers. Alors je te répondrais pour vaincre ta résistance, que j’engagerais un guide suisse et rechercherais un compagnon de cordée extrêmement entrainé pour cette course.

PORTANT

Je me serais égaré au Bon Marché devant un portant en acier chromé en forme de dinosaure. Attiré par son design et la beauté des habits présentés, j’aurais pris une photo. Ce faisant j’aurais charmé la vendeuse affectée à ce stand qui m’aurait tutoyé familièrement, l’œil souriant. J’en aurais fait immédiatement autant. Tu m’aurais fait remarquer à juste titre que je n’avais pas le droit de photographier cette œuvre d’art. Immédiatement je t’aurais proposé de poser pour moi. Tu aurais alors pris mon bras familièrement comme pour me manifester le début de notre histoire. J’aurais bien voulu te demander ton numéro de téléphone, mais tu m’aurais devancé.

C’est pourtant important les portants

REVE

Je t’aurais donné rendez-vous sous l’horloge de la gare à vingt heures et je t’aurais attendue, attendue, tu ne serais jamais venue, comme dit la chanson. Tu m’aurais donc oublié et tu aurais décidé de me larguer. Très-très tard je serais rentré, harassé. Et, ô miracle tu m’aurais téléphoné. J’aurais alors osé te demander si tu pourrais rappliquer. Et ce rêve inaccessible, je l’aurais réalisé !

chat
tu serais dans un corps poilu et doux, pas très grand et tu me ferais des câlins et moi je serais dans un corps humain-beaucoup moins poilu et je te regarderais miauler et faire tout ce que tu fais et je te donnerais à manger et quand tu aurais faim tu me mordrais

écriture
je serais dans mon corps et je noterai les mots qui me passent par la tête qui feraient des phrases qui feraient des histoires et toi tu me lirais

miracle
tu ferais des trucs qu’on t’a dit que tu ne serais jamais capable de faire et moi je les regarderais

tendresse
tu me prendrais dans tes bras et moi je te prendrais dans mes bras et on recommencerait jusqu’à ce qu’on en ait marre!

nudité
tu porterais des tissus cousus sur ton corps pour le couvrir et quand tu les enlèverais tu serais nue (et moi je te regarderais)

Premièrement :
Je quitte les draps froissés et m’arrache à la chaleur du lit. Le rideau métallique rembobine la nuit, le jour pénètre dans la chambre. Dehors l’herbe est toute irisée de gelée. Le soleil blanc de l’hiver éclabousse la terrasse. Encore toute endormie, comme je frisonne un peu, je m’enroule dans un peignoir épais. Le sol est tiède, doux sous les pieds nus. « On such a winter’s day / I’d be safe and warm … ». Derrière les vitres, merles, mésanges, chardonnerets, rouges-gorges et bergeronnettes, ces lève-tôt, picorent dans les demi-noix de coco, remplies de graines, qui font office de mangeoires. Mon estomac gargouille. La faim s’invite au saut du lit.

Deuxièmement :
Dans la cuisine infondée de lumière, tu m’accueilles d’un baiser. Odeurs de café et de pain grillé, je salive. Les oiseaux s’ébrouent dans la glycine toute nue, ils chantent et s’appellent. Je sifflote aussi. Je les contemple longtemps en sirotant le café. Ils m’amusent et me font rêver. Merles, mésanges, chardonnerets, rouges-gorges ou bergeronnettes, je les sais par cœur à présent. Quand je sors fumer une cigarette, eux s’envolent dans un bain d’azur. Le ciel est d’un bleu intense ce jour. Une fourmi, petit insecte sans aile, suit résolument son chemin entre les dalles. Besogneuse, elle se hâte en zigzagant. « There’s a place called Kokomo / That’s where
you wanna go / Baby, why don’t we go? … ».

Troisièmement
Il est temps de se presser lentement sous l’eau chaude. Dans la salle d’eau, une araignée domestique a crocheté sa toile dans un angle du plafond. Je reconnais la tégénaire, inoffensive arachnide à longues pattes. Elle se balance au bout de son fil de soie pendant que je me savonne , me rince et me sèche. « Ooh baby baby, it’s a wild world / if you want to leave, take good care … ». Elle est confiante comme une amie. Je le suis aussi. Je la salue en partant. J’entortille mes cheveux et visse ma casquette. Je suis prête.

Quatrièmement
Je sors me promener dans la forêt avec toi. Main dans la main, nous chiffonnons les herbes, les mousses et les feuilles mortes sous nos pas. Nous avons de la musique dans les oreilles. Je peigne des yeux les arbres qui frisent. L’air est frais. La terre respire. Son souffle sent l’humus, le mycélium et le pin sylvestre. Tu me montres les traces et les empreintes des animaux des bois. Nous marchons côte à côte sous les feuillus. Bientôt le soleil rougit. De la sorte passent les douces heures. Ainsi va la vie. La nôtre et celle des bêtes. Les jours parfaits. La vie heureuse avec toi. « Oh, it’s such a perfect day / I’m glad I spent it with you / Oh, such a perfect day / You just keep me hanging on / You just keep me hanging on / You’re going to reap just what
you sow … »

1 California Dreamin’ – The Mamas & The Papas
2 Kokomo – The Beach Boys
3 Wild World – Cat Stevens
4 Perfect Day – Lou Reed

A l’air libre

Automatisme. Inspirer. Expirer. L’air. Il était là avant nous. Il sera encore là quand nous serons morts. Premier acte de toute vie : prendre l’air. L’air nous entoure, nous pénètre, passe partout. Il se faufile dans le moindre insterstice de nos espaces, de nos corps, de nos existences. On en manque parfois. On en change souvent. C’est plus fort que nous. On en veut toujours. Oxygène. L’air nous enchante. L’être aimé et les fleurs y déposent leur parfum. Léger, caressant, doux. L’air. Il se remplit d’été, des odeurs de soleil, des senteurs iodées et des effluves sèches des graminées s’égrénant sous les doigts. Mais, l’air a ses relents. Poubelles, décharges à ciel ouvert, pollutions des usines et des vies abîmées. Odeurs de guerre. Air rempli des émanations de gaz, de cendres et de cadavres des combats. On s’essouffle. On étouffe. On suffoque. On l’abandonne au milieu des désastres que l’on a provoqués. L’air des ruelles, des impasses, des tunnels, des couloirs de métros chargés de miasmes. Transport en commun des microbes, des virus interplanétaires. L’air a ses hivers et ses courants froids, glacés, qui coupent le souffle. Oxygène. Monter, grimper, partir pour aller au grand air, prendre l’air du large ou des plus hauts sommets. Voler. Gonfler des milliards de ballons, les donner aux enfants pour que leurs rêves prennent vie. Enfin, choisir son oiseau, le plus grand, le plus beau ou bien le plus volage. Le suivre des yeux, et avec lui, goûter à l’air libre, respirer jusqu’à notre dernier souffle.

Mes mots

Costume
Je t’enfilerais et tu me montrerais tes jeux. Ensemble, nous inventerions nos mondes. Costume complet, cravate, chaussures vernies, tu me dirais : « Là, c’est sérieux ! ». Et je rirais aux éclats en voyant tout ce gris ! Arlequin, Petit Chaperon, Oiseau Bleu, tu me murmurerais : « Il était une fois … ». Et, je te confierais : « Toutes ces couleurs, là, c’est sérieux ! C’est pour de vrai ! Viens jouer avec moi ! ».

Quelqu’un
Tu ne serais personne ou au contraire tout le monde, mon inconnu. Je te rencontrerais au hasard de la vie. Tu deviendrais mon élu, mon unique. Et tu ferais de moi quelqu’un. Alors, je ne te confondrais plus avec personne et tu ne serais jamais plus comme tout le monde.

Il y a un temps pour tout

Il y a un temps pour tout
et surtout un temps pour dire « il y a un temps pour tout ».

D’abord il y a le temps où l’on ne sait rien du tout
et où l’on veut tout savoir
mais où l’on nous dit : « il y a un temps pour tout ».
Et puis il y a le temps où l’on en sait un peu mais pas assez
et l’on nous dit encore : « il y a un temps pour tout »,
un temps pour savoir et un temps pour vivre.
Enfin il y a le temps où l’on en sait trop
et où il faut encore entendre : « il y a un temps pour tout »,
c’est trop tard, il y a un temps pour tout
et ce temps-là est passé.

Où étions-nous ?
Nous écoutions : « il y a un temps pour tout »
et nous n’avons pas eu le temps de l’attraper.

Il n’y a pas de temps, il n’y a que le présent :
il est temps, il est encore temps, il est toujours temps.
Il y a des instants qui se chassent.
Quand on dit : « il y a un temps pour tout »,
l’instant revient une fois, mille fois,
c’est toujours le même instant et ce n’est jamais le temps.