quel goût à ma fenêtre à café ce matin ?
fort, sucré, sentier et foret
qu’est ce qu’on mange ?
comme tous les jours, c’est pavé et millimétré, pavé le petit sentier, millimétré dans la forêt
quand est ce qu’on part ?
moi et les infimes morceaux de moi-même
quand est ce qu’on part dans la fenêtre sur le petit sentier désordonné des aventures journalières

j’aimerai une minuscule cuillère pour pouvoir me ramasser
j’aimerai des petits chaussons pour moins sentir la dureté du sol du sentier
j’aimerai prendre une déviation au chemin routinier des millimètres de la forêt

la forêt où les morceaux de moi même sont perdus, petits poucets déchirés, on se cherche la dedans
les millimètres sont tordus, les mots sont fichus
les sentiers pavés des intentions sont à éviter – on se serait vite égaré la dedans
la cuillère dans la fenêtre remue lentement les pavés déposés au fond de la journée immense dans laquelle
on est tombé, c’est pas pratique
les chaussons renoncent, c’est la panique
la forêt s’éveille, psychiatrique

Jeter des braises de colère par la bouche

il y a celui qui a bien changé depuis la dernière fois
celle qui ne fait que pleurer et qui ne sait plus quoi faire d’autre
celle avec une voilette délicate qui tombe devant son regard flou
celui qui sert les mains trop fort qui parle trop fort et qui est déjà saoul -car aujourd’hui c’est spécial
il y a celui qui prend en charge et qui a appelé tous le monde – central
celle qui a été oublié et qui arrive en cours – ah on ne savait pas que vous vous connaissiez
il y a celle qui se sent tous permis – car le sang
celui qui fait un discours très beau comme d’habitude – voix grésillante, ton posé, respiration hachurée
celle qui a fait la playlist très adéquate comme d’habitude
celui qui s’accroche aux bras, aux coudes, aux hanches
celle qui répète on s’y attendait quand même
celle qui raconte des conditions matérielles de vie, décrit des statistiques, estime des probabilités
qui rationalise intellectualise politise
qui jette des braises de colère par les yeux et des mots compliqués par la bouche
celui qui raconte les derniers mois – teint cireux, traits tirés, cernes tendus
celui qui s’était éloigné et qui ne sait pas bien où se mettre
celui qui s’exclame pédé régulièrement – car ça fait du bien
celle un peu loin qui vient soutenir
celle qui ramène des choses à manger, débordantes
celle qui pleure dans un coin – corps accroché, bras bouleversés, doigts fébriles
celui qui profite de l’occasion pour prendre des nouvelles
celle qui écrit un zine de revendication de vies vivables en étant trans
en étant pédé
en étant psychiatrisé
en étant fou
en étant en galère
en étant précaire issu de précaires issu de précaires
celle qui ne sait pas quoi faire du chat et de son corps
celui qui préférait ne pas être là – transparent, balbutiant, continuellement hésitant
celui qui a commencé en disant « c’est le premier de la saison » – armure anti-larme sarcasme anti-drame
celle qui essaye de reconstituer le puzzle, mettre des visages sur des noms – les noms changent, les
visages aussi
celui qui s’en veut
celle qui répète je l’avais bien dit – air entendu, sentence définitive
celui qui fait des blagues – se protéger
celle qui s’énerve beaucoup qui déborde de colère qui en mets partout – régurgiter
celle qui passe derrière avec sa petite éponge à émotion – continuer
ceux qui n’en sont pas, n’en font pas parti, parle d’une autre personne qu’on ne connaît pas
celle qui a géré la cagnotte, les storys, les appels au passé
pour faire fonctionner le présent
celle, sublime, qui tient – solide, magnifique
celui qui n’en peut plus des contacts physiques et d’avoir l’épaule humide
celle qui compte à combien on en est, met à jour les listes
celle qui bouillonne de colère et qui ne simule même pas la contenir – tout brûler
celui qui se ronge les ongles les sangs les bouts de doigts – un de moins
qui est en train de littéralement se dévorer de l’intérieur
celle qui connaît tout le monde – ventral
celui qui fait des serments qu’il ne tiendra pas – appelle-moi
celui qui fait des promesses de circonstance car on ne sait pas quoi dire d’autres – quand tu veux
celui qui parle de foi, nouvelle, de sens, ancien, d’engagement
et qu’on ne croit plus
celle qui parle beaucoup beaucoup beaucoup – je n’écoute plus
celui qui propose une action contre l’hôpital psy contre les psychiatres contre l’État

celui qui écoute tout et ne parle pas
celui dans sa boîte, mort et vivant à la fois

Travelling cerisier

t’es là
doux présent joyeux instant
odeur de printemps, pétales au grès de la brise, travelling cerisier – sourires
vous êtes là, parenté cimentés à travers le temps, sang ciment des enfances sentimentales, liens charnières
entre habitué.e.s enchantés


tu prendras une respiration puis deux puis trois
tu hésiteras avant de prendre la parole et la fuite
avant de laisser mijoter les remous non-dits des passés ankylosés
verdâtres, marais usées, moustiques des regroupements familiaux printaniers


tu réfléchiras soigneusement aux mots par lesquels ouvrir la séance
thérapie, soin ou tribunal
et au détour d’un silence en rotin
plan large sur familles défaillantes
plan à l’heure du thé, lumière du soir, golden hour des relations défectueuses
d’un coup
tu t’engouffreras dans le tunnel des phrases-qui-ne-s’arrêtent-plus
des mots non dits qui jaillissent forts, torrents de lettres dégoulinants de tes lèvres inarrétables
tu avaleras parfois les mots de liaisons qui ne lient plus grand-chose entre vous, les verbes définitifs,
verbes infinitifs, actions sans pronoms
dire je est indiscible
zoom rapide efficace sur instant suspendus, plan sur réactions, caméra sur visages ombragés
par les mots et le cerisier
son de ta voix ta voix seule déliée et veloutée imperturbable
tu continueras
malgré les lèvres qui s’affaissent malgré les regards courroucés malgré les tentatives d’interruption
malgré les tentations de ne plus être là, malgré les lâchetés ordinaires et ordonnées, malgré les tasses qui
accélèrent le va-et-viens bouche-soucoupe, malgré les yeux qui clignotent malgré le vent qui se lève
tu t’enivreras de ta propre parole
tu parles tu libères tu décris
voix blanche lumière blanche paupières lourdes
visages blafards thé renversés
ceriser imperturbable
caméra gênée regarde ailleurs
plan sur la route derrière oh tiens le facteur


ne resteront que les bras ballants
les souffles courts
les sangs montés aux joues
et pas grand-chose à quoi se raccrocher
pour faire perdurer
les mythes familiaux élimés

Etre un corps fantôme et visiter sa propre existence
visiter les êtres autour
visiter le Réel
fantomatique
être sans consistance
sans contour
sans visite
être son propre visiteur
dans son propre viseur
être son propre fantôme
se hanter soi même
être brume et brouillard

se dissoudre
se débattre
chercher le grain qui résiste à la désagrégation
le grain de la voix
le grain des corps
corps de sable ou de papier
voie de choix, viseur de soi
être ver et souffle
se rabibocher soi-même
être un corps de voix
voix de sable ou de papier
et fabriquer un machine bien huilée autour des grains de soi

Maintenant tu es morte.
Tu es morte depuis longtemps, une quinzaine d’année aujourd’hui.

Je me souviens de l’odeur du pain dans la cuisine, la lumière claire du matin par la fenêtre qui laisse une trace sur la table où je prends mon petit-déjeuner. Des tartines beurrées sur le pain que tu venais de malaxer, laisser reposer, enfourner. Tu me proposais des histoires, des jeux et des jouets à profusion, il y en avait partout, il n’y avait aucune place à l’ennui. Des petits animaux à qui j’inventais famille et vie communautaire. Mes histoires envahissaient la table de la cuisine, les animaux se construisaient des cabanes avec des cailloux, des petits bouts de bois, des boites à chaussures que tu me donnaient ; tu mettais ton grain de sel dans mes histoires d’animaux, le pain cuisait à côté de nous. La lumière descendait.
Tu m’emmenais voir des dessins animés au cinéma, tu m’emmenais au parc, à la médiathèque à côté de ta maison, dans la petite rue pavée du centre-ville de la ville ordinaire où tu habitais et où j’habitais aussi. Tu m’emmenais dans ton monde à la lisière de celui des adultes, tu jouais des fois plus que moi, tu y croyais des fois plus que moi ; je ne pouvais pas grandir.

Les animaux et leurs maisons, leur école et leur hôpital, leurs éclats et leurs opacités restaient en place plusieurs jours, les adultes faisaient leur vie autour, tu faisais barrage pour laisser les animaux et mes histoires faire leur vie. Tu faisais barrage pour être de mon côté de la lisière, j’adorais ça. Tu m’inventais des histoires, je t’en écrivais dès que j’ai su écrire, je t’en ai dessiné dès que j’ai su tenir un crayon dans mes doigts jeunes et dodus.
Tu me racontais des blagues, des contes et bouts de ta vie, ça durait plusieurs jours, on sautait d’idées et d’aventures ensemble. Tu rajoutais des animaux et des cabanes, tu y croyais des fois plus que moi ; je ne pouvais pas grandir.

Maintenant tu es morte et maintenant je sais. Je sais que tu as utilisé le fait que j’étais enfant pour faire sur moi et sur mon corps des attouchements sexuels. Maintenant tu es morte et vraiment, heureusement, car toi vivante, mamie, et moi adulte, j’aurais empêché chaque enfant de ma connaissance de rester seul avec toi ; j’aurais expliqué à chaque personne ce que tu m’as attouché, ce que ça produit sur moi, ton inceste et le silence, ce que ça produit de haine de moi, j’aurais expliqué méticuleusement avec des arguments et des sources scientifiques avec des exemples tirés de notre relation, relation pourrie-moisie, aigreur-colère, tes histoires ne te sauveront pas. J’aurais hurlé à chaque adulte quand les mots se seraient échappés de moi, quand, épuisée, je ne pourrais que m’effondrer, pour espérer être crue et protéger. J’aurais écrit pour laisser des traces tangibles car les discussions se seraient dissoutes dans les souvenirs. J’aurais écrit des mails adressés, des romans anonymisées mais finalement pas tant, des textes à la colère lancinante. J’aurais milité dans des groupes de lutte contre les grands-mères qui attouchent les enfants qui inventent des histoires. J’aurais refusé de fêter quoi que ce soit en ta présence, j’aurais proposé mon numéro de téléphone et mon temps pour tous les enfants qui voudraient raconter des histoires qui leur seraient arrivées. J’aurais fait un grand feu pour les animaux, les cabanes et les litres et les litres de souvenirs, j’aurais demandé ton argent pour payer mes séance de psy, j’aurais demandé des excuses. J’aurais sûrement été injuste, ça aurait été délicieux.

A la place, tu es morte et je rassemble, péniblement et consciencieusement, les morceaux de moi-même éparpillés dans les tristesses floues et les colères lancinantes.