Il parait qu’il existe un endroit où les chiffres sont rois, où ils valsent sur un son répétitif et constant. C’est un monde où les humains n’ont plus de mots et plus aucune issue non plus. Ils restent là, enfermés dans des lieux clos en s’agitant à l’intérieur, parce qu’ils vivent tout de même et que le propre de l’animé c’est le mouvement. Ils croient à leur affaire, ils s’affairent pour de vrai. Les chiffres et les nombres arrivent sans cesse, par centaines, par milliers, par millions certains jours.
Ils dirigent tout là-bas. De temps en temps, on entend une voix qui semble venir de loin. Elle est à la fois douce et obligeante, irrésistible et impérieuse. D’un timbre monotone, elle énumère des listes de numéros, les hommes et les femmes font semblant d’y comprendre quelque chose et alors ils se mettent en marche. Les enfants suivent, ils sont bien obligés. Ils ont appris à se taire aussi. Ils ne posent aucune question. Ils ferment les yeux. Ils se dirigent à l’oreille. Chiffres impairs à gauche, chiffres pairs à droite. Doublons, ils montent et quand la liste excède trente suites déconcertantes, ils redescendent. C’est leur quotidien parait-il. Ils mènent une drôle d’existence mais on m’a dit qu’ils en redemandaient encore, qu’ils en voulaient toujours plus. Ils prient la voix pour qu’elle continue d’énumérer, été comme hiver, nuit et jour, dimanches et jours fériés compris.
Elle est leur seule direction en somme. Ils ne sont ni heureux ni malheureux, ils ne semblent pas souffrir. Ils suivent les traces numériques voilà tout, ils ont décidé que c’était leur destin. Ils sont comme endormis, hypnotisés, ni vivants ni morts. Il y en a que ça sauve d’enlever l’idée de la fin comme ça.
Catégorie / Amélie Jaussaud
Ta vie plus précieuse qu’aucune autre
Je me souviens de la première fois,
Où tu es venue me dire
ta crainte de la séparation
Quelques années plus tard,
tu la désires cette rupture avec toute une partie de ton histoire
où tu n’avais rien choisi
sauf de donner et de protéger la vie
Toi que l’enfance n’a pas épargnée
Toi sur qui la noirceur s’est abattue dès les premières lueurs de l’aube
Toi qu’un monstre visitait chaque nuit
Toi qu’une marâtre anéantissait déjà dans son existence balbutiante
Comment tu as fait pour avancer avec cette plaie béante,
pour ne pas succomber aux méandres poisseux de cette abjection
où tu as connu l’opprobre sans jamais t’y résigner
où toujours, tu as refusé de céder à la férocité
Moi seulement je me tiens là, auprès de toi,
Pour te rappeler ton souhait
de préserver le sanctuaire qu’autour de toi tu t’es efforcée de bâtir
de ne pas céder à cette horreur, de ne pas te laisser engloutir par le poids du passé
que tu as su si majestueusement dépassé
C’est émouvant de te voir aujourd’hui aspirer à un autre avenir, aimer et désirer
Tu ne pleures pas mais tes larmes seraient d’or
Elles seraient la sève vive de toute l’humanité
La trace de ce qui fut, en même temps que celle de la beauté,
Par toi, jamais abandonnée
N’étouffe pas ce feu en toi
Pourquoi tu refuses de voir ce qui est pourtant là, sous tes yeux. Pourquoi tu te réfugies dans l’ombre sans cesse. Pourquoi tu enfermes cette lumière qui cherche à émaner, qui tente de se frayer une issue. Comment tu peux ignorer une partie de toi comme cela. La façon que tu as de mettre l’amour au centre. Le souhait que tu poursuis de faire renaître le désir chez les autres.
Pourquoi tu ne te l’autorises pas à toi aussi. Pourquoi tu crains tant la clarté. Elle ne fera de mal à personne, elle ne se présentera pas vitesse lumière, débordante, brulante, explosante. Non, elle éclairera seulement la route à d’autres âmes aussi tortueuses que la tienne. Elle te consume si tu la gardes captive et d’ailleurs quelle injustice tu commets en la séquestrant comme cela.
Desserre l’étreinte de ce que tu gardes pour toi, n’étouffe pas cette ardeur. Tu es une flamme vivace, tu es incandescente, tu es insaisissable, tu es désir. Ce feu ne brûlera les yeux de personne, tu n’es pas Dieu tout de même, ne te perds pas dans cette chimère. Tu n’as pas le pouvoir d’éclairer le monde, juste quelques vies à côté de la tienne. Tu peux être Prométhée. Celle qui jure seulement d’éclairer le coeur de ses semblables. Celle qui ne les laisse pas s’enfoncer dans l’ombre. Celle qui rayonne pour diffuser cette lueur précieuse et tendre.
Déjà hier, la peur au ventre
La nuit longue, parsemée de réveils
Les rêves alambiqués, désorientés
Le vertige du précipice et la chute
la sensation du trou sans fond
Aucune accroche
Le lendemain, ton baiser sur ma joue,
ta main dans la mienne,
tes yeux dans mes yeux rougis
Morve aux larmes mêlées
Respirations saccadées
Mâchoires serrées
Gorge nouée
Coeur explosé
Entrailles recroquevillées
Mains lourdes
Jambes tremblantes
Mon corps se fait rempart, édifice chancelant
Protection fragile
de mes terreurs infantiles et de mon être évanouissant
Entendez ce cri silencieux
Parce que nous avons tourné le dos aux mythes
Parce que nous préférons ignorer ce que la folie a à nous dire
Parce que nous érigeons de nouveau des idoles
Parce que les furieux dirigent le monde
Parce que leurs rêves d’immortalité transcendent les foules
Parce que la horde se ravive
Je voudrais me couper de tous ces discours de haine
Ne plus entendre le brouhaha, les monologues
Et les blablas sans sens
qui pervertissent la langue, sans cesse et sans honte
Je voudrais être
Hors de portée, hors d’atteinte
Ne plus être entamée que par la beauté des choses,
Sons et lumières, odeurs et délices manifestes
Je voudrais partir,
Partir loin
Loin de l’endroit qui m’a vu naître
N’être plus rien
Rien que ce que je choisirais
Image nouvelle et sans reflet
Me tenir, toujours, à la lisière
Parce que la poésie m’appelle
Parce que les mots me sont doux
Parce que la lumière est mon guide
Parce que l’Amour est premier
Parce que la mort arrivera
Parce qu’il est temps d’en profiter
Aimer
Respirer
S’attarder
Tendre
La main
encore un baiser…
Tu t’assiéras sur la chaise, la peur au ventre, les mains tremblantes. Tu l’auras redouté ce moment autant que tu l’auras attendu. Tu seras là. Tu seras face à toi plus que jamais. Il sera temps. Temps de se lancer sur la piste, de remonter la trace de ce qui t’aura façonné et qui t’aura rempli de cet embarras, de cet empêchement dont tu auras rêvé, tant de fois, de t’affranchir.
Tu te souviendras que des femmes et des hommes ont donné leur vie pour des valeurs et que d’autres continuent de mourir pour leurs idées. Ce sera à ton tour de faire preuve d’un peu de courage, d’affronter cet être intérieur. Pourquoi, d’ailleurs, ça te fera si peur ? Qu’est ce que tu redouteras de découvrir ? Tu iras simplement t’asseoir dans un fauteuil et tu laisseras les mots
faire, ils s’associeront entre eux, tels les mailles d’un ouvrage qui se tissera sous tes yeux. Tu dérouleras l’une après l’autre les choses de la vie, les grands évènements comme les détails infimes où se seront cachés peut-être ce qu’il y a de plus précieux. Telle une orfèvre, tu transformeras la matière en histoire, tu feras ressortir ce qu’il y a de plus lumineux. Tu laisseras tomber le brillant, les paillettes et le clinquant pour ne garder que le beau, ce qui pour toi sera essentiel et inestimable, là où jusqu’à maintenant tu essayais sans cesse de monnayer ton désir contre tant d’objets condamnés à l’obsolescence.
Tu exploreras ton histoire, celle des autres aussi. De ta famille d’abord, de tous ces mots qui t’auront précédée, vue naître, accompagnée, y compris ceux qui n’auront pas été prononcés et que pourtant, tu aurais aimé entendre, parce qu’ils auraient été une ressource, une aide, une épaule où tu te serais lovée les jours gris sombres. Tu rejoindras la lumière, petit à petit, pas après pas mais cela ne se fera pas sans épreuve ni concession. Tu traverseras des nuits blanches par leur obscurité, des matins d’angoisse où l’aube n’aura que la teinte fade d’une sempiternelle itération – jours désincarnés -, des semaines de repli où tu te répéteras, litanie insatiable, à quoi bon. Tu réaliseras finalement ta propre odyssée, chemin entremêlé de joies, de tristesses, d’amour et de haine, d’acceptation ou de révolte et de solitude aussi, beaucoup de solitude, que tu finiras par aimer, avant d’enfin rencontrer celles et ceux avec qui tu choisiras de poursuivre. Tu pourras alors partager, la peine et l’allégresse, sans jamais importuner, sans craindre d’en faire trop ou pas assez. Tu te détacheras de ceux qui tenteront de te happer, de réveiller chez toi je ne sais quelle peur, quelle haine primitive et primate parce que tu sauras qu’en toi aussi, persiste cet étrange étranger. Tu entendras ta langue, ses pleins et ses déliés, les mots desquels sans crainte tu te pareras pour te présenter au monde telle que tu seras, sans cesse, en train de te réinventer. Tu seras une parmi d’autres, avertie que cela n’est rien et tout à la fois.