La tortue et l’orage

Une piste de terre et, sur le bord, là où le maquis reprend toute sa place, la trace d’une coulée, celle d’une tortue d’Hermann. Coulée, terme qui désigne le passage de la tortue, qui se rend où ? à son solarium ?
Et puis l’orage, violent, celui du mois d’août, qui claque, et, en quelques minutes à peine, vomit des trombes d’eau et la coulée de la tortue d’efface. Et la tortue s’accroche.
Et puis la pluie qui se fait drue, dense, et qui s’abat sur la terre, qui brouille la piste, la creuse. Et puis le son des cordes sur la carapace. Ça tambourine, ça tambourine, si fort. Percussions… ça percute si fort. Et puis dedans, dedans, à l’intérieur de la carapace ça doit résonner, si fort.
Et puis, la piste qui se creuse encore, qui se ravine. Et puis les flots, et les coulées, pas celle de la tortue cette fois, mais les coulées de boue qui se répandent qui gagnent en puissance, qui dévalent le paysage, le noie. Et puis la tortue qui dévale le paysage aussi. La tortue qui coule aussi.
Et puis le soleil qui chasse la pluie. Le soleil d’un coup. Aussi abrupt que l’orage ? Non, mais le soleil d’un coup, doux, d’un coup. L’été est comme ça ici, brusque.
Et puis les rivières brunes qui se tarissent, vite… laissant leurs empreintes dans les sillons profonds. Et puis la tortue, peut-être. Peut-être la tortue sous le soleil. Peut-être. La tortue d’Hermann connaît les épisodes de méditerranée.

La sorcière du maquis

Ces mots sont ceux d’un homme amoureux de la fille sauvage, coupable, de n’avoir
rien fait quand on la surprit en train de cueillir des herbes dont elle exploitait les
propriétés et qu’on le lui fit payer.

Le vent soufflait bleu dans ta bouche tordue qui aspirait le paysage et son immensité
qui s’imaginait genévrier de Phénicie ou pin lariciu des sommets

Dans l’or de ton regard, le soleil irradiait de toute l’intelligence des savoir-faire, acquis
au fil des ans, qui te faisaient assembler les racines, les feuilles et les baies

Le feu a crié rouge sous ta plante de pieds qui absorbait l’injure, la douleur et la
haine

La nuit a pleuré gris dans tes bras qui fumaient, blanchie par la terreur, pâlie par
l’inhumanité

Dès le soir tombé, la lune et les étoiles veilleront noir sur tes os que le gypaète
viendra nettoyer pour qu’éclate ta pureté

De vaisselle et de vie

Ma colère s’est assise
Ma tristesse s’est levée
elle m’a conduite jusqu’à la cuisine, à l’évier
et elle m’a tendu les assiettes

J’ai noué mes mains à celles des assiettes
des poêles, des casseroles
Nous nous accrochions les unes aux autres
dans les nuages de mousse
L’éponge pleurait à mes côtés
Le robinet réchauffait l’eau pour me détendre

J’ai reposé ma vie sur le plan de travail
Elle sèche sans se flétrir
gorgée d’espoir

Nos âmes érodées

C’est là
là dans la nuit, là sur la dune
là dans le souvenir qui bat et qui déchire
là sous la pluie
là dans l’orage, les éclairs, le tonnerre et les vagues d’une mer
d’un océan, qui avance et recule dans la nuit
qui gronde, qui hurle dans ma poitrine

C’est là
à l’intérieur et dans tes yeux
comme l’effarement qui se devine
dans la froideur d’une mécanique désincarnée
à laquelle on se remet
pour sa survie

C’est là
un dard enfoncé dans la peau
jamais extrait
qui s’est dissous au fil du temps
a diffusé son poison dans le corps, les veines, l’esprit

qui s’est dissous, délayé, délayé, délayé
et coule dans mes failles depuis 35 ans
un ruisseau qui creuse
mais polit les parois

facteur d’érosion d’un parcours de vie

En Dordogne, c’est probablement l’automne qui a marqué mon enfance, quand les sous-bois prennent des teintes chevreuil, que l’air se charge de parfums d’humus. Les chemins sont tapissés de bogues entrouvertes sur la luisance de trois châtaignes encore serrées avant que, sous le pied, on ne fasse rouler leur prison pour les en délivrer. Les mains ramassent et empochent pendant que le regard se glisse sous les rameaux à la recherche de bolets, de cèpe de Bordeaux en bouchon. La pluie fine détrempe les vêtements mais on s’imagine déjà au coin du feu à laisser sécher les témoins de son errance. On sent déjà le feu. Et reprenant sa marche vers la maison qui fume, on croise le mélancolique. Le mélancolique aime l’automne qui pleure. Il est à la fois triste et exalté, exalté de tristesse en réalité car le mélancolique aime être triste, il a besoin d’être triste. Il avance lentement, silencieux, imprégné de souvenirs qui le harcèlent, de souvenirs qu’il invente si les siens ne sont pas à la hauteur de ceux qu’il voudrait avoir. Le mélancolique regarde celui qu’il croise, de son regard touchant et profond, strié de fissures, exhibant ses failles comme s’il demandait au passant de reconnaître la beauté de sa douleur. Parce qu’elle est belle sa douleur, non ? Le passant, la passante, a les cheveux d’un.e autre, la bouche convoitée, embrassée et perdue… et que dire de l’odeur de la pluie dans les sous-bois… parce que ce jour-là, le jour où il l’a embrassée cette bouche… ce jour-là aussi il pleuvait. « Vous me rappelez quelqu’un que j’aimais » dira alors le mélancolique d’une voix douce et enveloppante aussi aiguisée qu’un poignard… parce que le passant, la passante, sera un.e sensible… les sensibles marchent dans les bois, à l’automne, les jours de pluie à la recherche de l’émotion.

Anna tresse les cheveux de sa fille. Elle ne l’entend pas lui raconter ses histoires de l’école. Elle se laisse bercer par le mouvement mécanique, dévier du présent. Elle regarde ses doigts qui s’agitent mollement pour dessiner le motif et pense que cela fait longtemps que personne ne l’a coiffée.
Sa mère lui tressait les cheveux, enfant elle les avait très longs. Sa mère refusait qu’on les lui coupe, précisément, peut-être, pour pouvoir continuer à les lui tresser. C’est apaisant de tresser des cheveux, apaisant de plier du linge, de couper des légumes. Elle aime cette sensation d’absence de soi-même qui se produit alors. Le corps tout au geste, ancré dans une situation, prisonnier d’une situation, laisse l’esprit s’occuper seul. Pourtant, contrairement à elle en cet instant précis, sa mère quand elle lui tressait les cheveux était avec elle, partageait le moment.
Elle devrait écouter sa fille lui parler de la maîtresse qui a puni Anthony.

En bord de jardin, assise sur un banc, il y a celle, isolée, qui n’a jamais cru que ça arriverait. Jamais vraiment. Qui a quand même choisi sa robe avec attention, blanche aussi, par provocation. Et qui s’est dit qu’elle serait celle qui se lèverait à l’église pour s’opposer, mais ne l’a pas fait.
Debout, à côté du buffet, il y a celui qui est venu manger gratos. Il est debout parce qu’il n’a pas de table, parce qu’il n’est pas invité, et, à côté de lui, il y a son pote qui glousse en disant : « C’est bien dans Les Valseuses que les mecs s’invitent à un mariage, non ? »
À chaque table, il y a des groupes, rangés dans les bonnes cases. Les mariages ne sont pas faits pour mélanger, juste pour arranger les mélanges.

Les amis. On a mis ceux de Mademoidame avec ceux de Monsieur. Et là, il y a celle qui a attrapé le bouquet de la mariée, qui avait déjà les joues roses d’excitation : elle serait la suivante ! et qui se laisse courtiser d’un pied opportuniste qui profite de son trouble et de son ébriété pour lui faire des avances. Il y a le propriétaire du pied qui a retiré son alliance pour ne rater aucune occasion et le complice goguenard qui se gausse en silence de la dinde qui finira farcie dans un massif de buis.
La famille. Les parents et beaux-parents, les frères et sœurs, et, aux tables adjacentes, les tantes et les oncles, les cousins et cousines. Le père de Monsieur à côté de la mère de Mademoidame la regarde avec indifférence et ses questions affichent une curiosité factice. La mère de Mademoidame, elle, n’ose pas le regarder. Cet homme l’impressionne. Les mariages font parfois s’entrechoquer des mondes.
Les élus. Mademoidame, les yeux plongés dans ceux de Monsieur, le sourire rivé au pupilles. Monsieur, l’air béat, très en verve, en rire, la ressert de champagne, la resserre dans ses bras et la soulève pour l’emmener sur la piste de danse.
Sur la piste de danse une fillette se trémousse, un nœud rose dans le dos de sa robe d’ivoire.

Un ciel clair

Un cumulus qui touche l’horizon

Pour bien gravir les nuages mieux vaut apprendre avec un cumulus un seul d’abord assez gros, assez dessiné,

S’entraîner dans un ciel clair et transmettre à l’enfant

Je tiens la main de l’enfant Il a la bouche grenadine et son parfum qui s’échappe dans le ciel clair

Nous levons le pied, ensemble il m’imite et le posons un peu plus loin, un peu plus haut

Ce n’est pas très différent de monter un escalier

C’est juste plus approximatif

Le pied tâtonne pour trouver la dureté sous la surface molle puis prend appui, l’autre se lève alors à son tour mouvement itératif

La main de l’enfant serre la mienne Je serre la sienne pour trouver la dureté sous la surface molle

Étape par étape, nous montons

Les sons s’amenuisent, le bruit du monde s’éteint

Juste mon souffle et le souffle de l’enfant qui font danser l’édifice

Juste nous deux, qui progressons, ensemble

Nous deux liés, loin du bruit du monde.

Annonce

Vend terrain
atopique, atypique

d’une certaine surface
plane
mais pas seulement
courbe
grenue
(ci-joint une liste d’adjectifs
non exhaustive
dans laquelle piocher
les qualificatifs les plus appropriés
selon vous)

pour raison
inavouable

si cela vous intéresse
adressez un courrier
une lettre
anonyme
(vous pouvez découper les caractères
dans ce journal même
où l’annonce paraît)
à l’adresse
non indiquée
ci-dessous

J’ai été invisible. Longtemps. Enfant taiseuse, discrète, disciplinée. De celles que l’on
oublie.
Je suis devenue sauvage. J’ai perdu le lustre de l’obéissance, ma douceur, développé
mes aspérités.
Étonnamment, j’étais née polie, je suis devenue brute.

– Tu ne te souviens pas de moi ?

– Non.

– Nous étions meilleures amies…

En terminale, retrouver ses marques auprès de ceux qui ont compté… Découvrir
l’absence d’empreinte laissée.
J’ai été naïve.
Je suis devenue lucide, sans pitié, sans regret à couper les amarres.
J’étais partie de force, souvent. Je me suis mise à partir de gré. Chercher la forêt, la
terre, la montagne. Courir en montagne. Me cacher dans les abris sous roche, me
couvrir de feuillages. Chasser.
J’ai été invisible.
J’ai choisi de le devenir. Je suis devenue invisible.