Iris a sept mois
Iris a un livre
Iris a mon livre
c’est la plus jeune pour qui je
signe une dédicace.
Iris ne lit pas
c’est grotesque me dit son père
mais si 
Iris lit
elle ne le sait pas
pourtant elle lit
à travers ma voix
à travers la voix de papa
à travers la voix de Mamé
à travers la voie lactée
ou à travers la voix du chat
si ça lui plaît
les chats parlent
tous les animaux parlent
c’est bien connu
tous les animaux parlent
mais pas que
les plantes aussi
les plantes parlent
c’est Iris qui me l’a dit
Iris a sept mois
elle ne parle pas me dit son père
c’est ridicule
si 
Iris parle
Iris a sept mois
elle m’a dit que les plantes parlent
enfin les plantes parlaient
elles parlent encore un peu
faut juste les écouter
ou demander à Iris
si l’on ne sait pas entendre
Iris sait écouter
pour toi
pour moi
pour nos voix
pour nos fois où
Iris a sept mois
elle me dit qu’une plante me dira
qui a dit dira
elle me dit que la plante a des clochettes
elle me dit la plante dira
parce que la plante est datura
la datura me dit
dans la rue un dragon tu verras
et dans la rue un dragon j’ai vu
dans la grande rue
la grande rue de Charleville
la grande rue de Charleville-Mézières
où Rimbaud a vu Ophelie
et Ophelie flottait
comme le dragon
le dragon que j’ai vu dans le ciel
le dragon que j’ai vu dans la Grande Rue
tout de mauve vêtu
il flottait au-dessus de la rue
au-dessus de la rue où Rimbaud l’a vue
avant de nous faire croire
que sur l’onde calme et noire
la blanche Ophélie flotte 
comme un grand lys
alors que c’était un iris.
Je sais 
c’est le dragon mauve
qui me l’a dit.
Ou l’herbe du diable.

Cent hivers sans hiver

Dans un automne qui tire à sa fin, l’été indien s’épuise. Il entretient encore un rayon de sourire sur ses feuilles déteintes. Elles, elles s’accrochent aux branches et dansent jusqu’au bout du vent sur les notes de l’avent d’hiver.
Et l’hiver me ramène à avant, avant quand je vivais dans des pays sans saison, ni printemps, ni été, rien que les pluie ou la chaleur, parfois les deux.
J’ai senti l’hiver au milieu de montagnes de sable en plein désert de Libye, inventant des histoires de voyages extraordinaires au cours desquels s’imaginait l’incroyable, derrière une dernière dune.
Toujours la dernière. Encore une. Pour voir.
L’hiver m’a évité parce qu’il s’était offert un safari pendant qu’en Ouganda, je parcourais les lacs du
Queen Elisabeth National Park au coeur d’une réserve à qui personne n’a retiré son nom de colonisé.
Moi j’étais invité à mettre les couleurs du vrai sur les Polaroïds de mon enfance.
Au milieu des vagues du lagon de Saint-Gilles, l’hiver était réunionnais. Il ne m’a pas empêché de courir après des demoiselles agitant leurs nageoires entre les coraux. La première année. Juste la première année. Après, il était trop froid.
L’hiver arrive. Encore. Et dans cet hiver de Provence, je prépare l’allumette qui enflammera la première bûche.

Je voue à vous

Je voue à vous
des caresses
semelles de vent
sur les traces du chemin
empreintes abandonnées
au passage d’un animal
sur le coeur de la forêt.
La cadence des pas
conte le temps du chemin
dans les parfums
de l’ombre du vent
je cherche
les traces de vous.
Je vous avoue
mon envie de vouloir
mon envie de tu
mon besoin de tourner
mes sens vers vous
sur les bosses de la vie.
Je t’avoue ce
que je te voue
l’essence de mon éveil
que toi aussi tu appelles
mon amour.

Dans le soleil, je ferai pleuvoir des paillettes de colle à papier-peint sur la surface d’un seau plein de la Rivière des Galets.
Dans le soleil, j’y ferai danser un bâton en spirales. Ou je jouerai à imiter les vagues surfant la barrière de corail à Boucan Canot.
Dans le soleil, je ferai une charpie de l’actualité en noir et blanc étalée dans les pages de vieux journaux.
Dans le soleil, je ferai torsade d’une double page du Journal de l’Île en frottant le papier entre mes mains.
Dans le soleil, je ferai des colombins fripés. Il y aura peut être les couleurs des photos de la première page.
Dans le soleil, je ferai tremper des colombins dans l’eau gluante de colle. En portant mes mains au soleil, les colombins dégoulinants laisseront des gouttes épaisses sur la terre de mon jardin.
Dans le soleil je ferai naître des courbes pour un corps, des courbes pour un autre corps.
J’enchâsserai les deux corps par leurs sexes. Des corps actuels. Des corps en statue de recyclage.
Une femme. Un homme. Comme ces souvenirs du Kenya en pierre à savon. Ils auront la hauteur du coeur.
Dans le soleil, je ferai – à partir de serpentins de papier – des dreadlocks rastafari à poser sur la tête de mes corps. Les visages n’auront pas de figure. Pas de regard. Juste une silhouette. Et la coiffure.
La coiffure des soeurs, la coiffure des frères, la coiffure héritée des Mau-Mau kenyans, des sâdhus indiens, des marrons en fuite d’esclavage. Esclavage de plantation . Esclavage mental.
Dans le soleil, je ferai sécher ma composition en songeant à Mickaël Bethe-Selassié artiste éthiopien exilé à NYC, repéré par Real World, le label de Peter Gabriel.
Dans je soleil, j’attendrai des jours en pleine chaleur.À la tombée de chaque jour, je rentrerai mon oeuvre. Puis je me servirai un punch pour accompagner mon bâton de zamal.
Dans le soleil je ferai de ces corps – une fois secs – des dégradés de peintures vertes, or, rouges pulsés par une bombe à taguer le monde.
Dans le soleil, je poserai ONE LOVE – ce sera son nom – en exposition sur ma terrasse. J’attendrai le retour de la saison cyclonique.
Dans la tourmente, je verrai l’amour se déchirer, monter au ciel, disparaître dans les nuages jusqu’au retour de l’arc-en-ciel, jusqu’au retour du soleil.
Alors, dans le soleil, je ferai JAH LIVE, NO WOMAN NO CRY, THREE LITTLE BIRDS, IS THIS LOVE ? Une par an jusqu’à la fin des temps.

C’est un rocher. C’est une bouche de pierre. Le temps l’a pénétré de ses éclaboussures. Il s’est taché des marques du passé. Le sien certainement. Et celui d’errants de passage. Ou celui du mistral. Ou celui des orages d’août. La mousse l’a habillé après que la rivière s’en soit allée. Il y a des siècles.
Elle n’a laissé que cette trace en forme de chemin escarpé que j’emprunte chaque jour avec un chien.
Avec mon chien. Avec mon chien à demi loup, sauvage comme la vie au creux de ce rocher. Sauvage comme les pousses de chêne dont les tourments façonnent les feuilles. Et dans cette baume sans sainteté aucune, je pose mes mains pour jouer la fraîcheur minérale de la matrice. Je pénètre le ventre de la Terre. Je rejoins le ventre de ma mère. Ou d’une autre. Je ne sais plus. J’en suis sorti il y a tellement longtemps. Mon chien attend. Le loup veille en lui à moitié. L’esprit du clan se perpétue.
Alors, dans l’ombre du silence, je nais encore une fois en lançant un cri tribal que le rocher renvoie à travers les murs de broussailles sèches.
C’est l’été. Mon chien aboie. Il a chaud.

I&I a tree

Je suis un être végétal. Autour de moi, je croise des regards qui ne savent rien d’une âme en couverture végétale peut-être simplement parce qu’ils sont trop accolés à l’adjectif humain. Aucun ne me voit tel que je suis, arbre, plan ou excroissance végétale. Mes pieds sont la partie émergée de racines que le sol abrite dans sa chaleur. Seulement, personne ne le sait parce que personne ne les voit. Mon torse est tronc, mes bras sont branches, ma ramure chevelure. Ou l’inverse. Tout petit, je me plantais dans les jupes de ma terre pour saisir en son sein la chaleur d’une maman attentive. Pacha Mama m’allaitait de sa sève sucrée comme l’énergie de la vie. L’énergie végétale ! L’adolescence se passa en légume habitué aux poussées sauvages des jours de pluie ensoleillés le lendemain. Des délires me poétisaient la tête alors que les fumées des herbes montaient seulement jusqu’au plafond que j’avais bas comme un ciel d’hiver. Délires végétaux des parfums de zamal ! Plus tard, mes rejetons, belles fleurs parmi d’autres, colorés de croisement divers se plaisaient dans un jardin au sein duquel j’étais à la fois plus vieux et moins animal. Plus végétal. Mais enfin ! Comment peut-on être à la fois humain et végétal ? me crient des gens qui ignorent l’inhumain. C’est pourtant simple, c’est un long poème de Claude Nougaro, une plume d’ange aux étincelles magiques depuis les branches d’un noyer pour transformer l’homme en nouvel arbre aux feuilles couvertes de vers. Je suis végétal, je me sens végétal, merveilleusement végétal.

Et vous ?

Foule à NYC

Je suis né à New York. Pieds calés sur ses pédales, casquette enfoncée sur sa tête, il élance son vélo écolo sous l’arche sans se soucier de savoir s’il a le droit ou pas. Elle ne le voit pas, elle ne l’attend plus, elle a calé sur son nez ses Ray Bans aux verres verts pour filtrer le soleil du lunch time.

Je suis né à New York il y a longtemps. Chargé à bloc de son hélicon au large pavillon patiné par les usages immodérés, le voilà arpentant le bitume, les joues gonflées par la note à naître, par la note à pousser, la note à propulser, la pulsion d’une note de basse sans fanfare, accrochée au riddim de son hip-hop. Elle, elle envoie ses dents briller pour le selfie censé la fixer devant la fontaine, son sourire à l’américaine, ses dents blanches rayonnant de son éclat latino-bimbo, ses dents qu’on retiendra moins que ses beaux seins mordorés.

Je suis né à New York il y a 60 ans. Assis devant ses fûts, le batteur métis agite ses membres pour épouser la pulsation de son acolyte, une pulsation qui beat la ville, qui claque l’actualité musicale, trip-hop sauvage, dévoyé, new-yorkais. Devant eux, un timide passant avance pour poser au centre du chapeau un billet vert. Un autre se dandine sur la musique pour aller offrir son obole sous forme de quarter simplement parce qu’il n’est pas riche, mais qu’il aime la musique.

J’ai quitté New York il y a longtemps. Sa peau noire plombée par la chaleur, ses cheveux en liberté conquise, coiffée comme elle le veut elle, comme ceux de la fille à ses côtés – son amoureuse qui regarde les musiciens, celle qui claque ses doigts parce l’autre en face, le petit blanc du Wisconsin en visite croit que tous les noirs battent la mesure à longueur de journée – elle est juste heureuse. Lui aussi est black, comme les deux potes avec qui il mate les femmes que le printemps découvre. Il les aime, les charme de son regard d’acteur répété devant son miroir ce matin même. La blonde qui rit à gorge déployée pour la plaisanterie de son boy friend fier de croire que l’humour peut détrôner l’amour quand il veut du sexe. La petite asiatique au milieu de ses amies en goguette, sourire bridé, yeux éclatés par le groove du moment. Même celle-là, là-bas, un peu forte, mais au charme fatal inscrit sur son visage de jeune femme joyeuse. Puis elle, l’indiscutable cougar des désespérantes séries US. Pas la seule dans la place. La brune est là aussi. La bobo aussi. La New Age médite sur un banc, les yeux fermés, le cœur ouvert sur la foule qui l’entoure, l’enserre de son corps, un corps mouvant, coloré Benetton, un corps monde entier.

J’ai quitté New York il y a un peu moins de 60 ans. J’y suis à nouveau pour la première fois depuis. Sur cette place comme un carrousel, le grand manège étatsunien tourne, tourne, tourne encore et encore. Lui, il est seul. Lui, il est en couple hétéro. Lui, il est en couple gay. Lui, il est en famille. Lui, il est en vélo. Lui, il est en skate bord. Lui, il est en transe. Lui, il est maintenant en train d’écouter la trompette du troisième compère du trio. Ils sont bons. Ils sont ensemble. Elle, elle est #me too. Elle, elle est aussi en vélo. Elle, elle se sent libre de revendiquer sa féminité. Elle, elle n’est pas en skate pourtant elle aimerait bien. Elle, elle est de la couleur de toutes les couleurs. Elle, elle écoute l’élan des musicos en dansant dans sa tête. Elle, elle oublie les douleurs de sa poitrine amputée. Elle, elle se souvient de son premier séjour dans la grande pomme, il y a un peu moins de soixante ans. Elle se rappelle avoir parlé avec une Française poussant un landau. Elle, elle est juste belle comme toutes celles qui sont là. Eux, ils sont juste beaux parce qu’ils sont vivants. Je est un autre. Je est un revenant. New York, Washington Square, un après-midi du printemps, les hirondelles sont de retour.

Enfantillage à la blaise

Parfois la vie sourit au bord d’une rivière,
quand la gourmandise piège un petit mammifère
pour la gloire d’un tout jeune chasseur,
mais l’enfant ne veut pas le croire.

Parfois le produit de sa chasse disparaît
avalé par le ventre gourmand de sa maman.
Bien cuit, bien rôti l’agouti !
Mais l’enfant ne veut pas le croire.

Parfois la maman est en peine
d’avoir ôté le festin de la bouche
de son petit indigène qui ne le sait pas,
Mais l’enfant ne veut pas le croire.

Alors la maman lui promet mots et merveilles
et, comme toutes les mamans, le conseille.
Elle le console en lui promettant un fruit séché.
Parfois les fruits mis à sécher sont emportés

Par la marabunta, une légion de fourmis.
Le lent cheminement n’épargne aucun survivant,
mais l’enfant ne veut pas le croire.
Parfois la vie est dévastée par la multitude

minuscule s’assemblant en un formide fléau.
Soudain, les larmes s’écoulent sur ses joues.
L’enfant veut bien le croire
Simplement parce qu’il peut les boire.

Human being

Fallait-il nécessairement que je te le dise ? Plus encore, était-il urgent que je te l’écrive ? Évidemment, tu es l’urgence, toi qui cours d’un spot à un autre, trottant, t’agitant, aspirant le temps comme

si tu allais le dévorer. Te rappelles-tu ces fois où tu m’as quitté, jeté, abandonné ? Tu croyais certainement que j’allais me contenter de tes principes, de ta présence protectrice. Tu souhaitais certainement qu’attentif à tes mots, je reste bouche bée, ravi d’entendre le déroulé de tes visions, plus

souvent celles d’un avenir à rêver que celui d’un passé révolu. Parfois, tu as plongé dans les racines, mais si rarement. ! Non, tu es toujours à la cime de l’arbre, toujours à te rapprocher du soleil en ouvrant tes branches comme des bras accueillants. Ton rêve est la canopée. Tes doigts s’allongent pour capter la lumière, celle que tu inspires, celle que tu n’expires pas toujours au bon endroit. Quelqu’un t’a appris le caniveau ! Un salaud ! Où est le temps au cours duquel nous partagions les songes d’une nuit d’été, les voyages oniriques ou les battements chamaniques de nos coeurs tendus comme la peau d’un tambour de cérémonie ? Tu vois, je t’écris pour te poser des questions. Certes, j’en aurai à te raconter. Non pas que je ne sache pas par où commencer. Je sais très bien. Je t’ai aimé. Je t’ai adoré. Je t’ai porté aux nues. Puis, sans jamais te trahir, je me suis aperçu que tu changeais. Moi aussi ?

Bien sûr. Personne n’est épargné par le temps. Mais quand même ! Nous avions seize ans, vingt ans peut-être, nous y étions, nous y croyions fort, tendrement. J’ai vieilli. Toi aussi, en même temps ! Je ne dis pas que tu t’es aigri. Non, tu as toujours tes charmes intemporels. Je trouve seulement que tu t’es parfois aventurée sur des chemins si communs que les traverses buissonnières d’antan ont perdu droit de cité. Je ne te le reproche pas. Un peu quand même ! Nous sommes ensemble depuis un moment. Un vieux couple. Je t’aime toujours, là n’est pas le propos. Je t’aime, mais parfois, j’ai vraiment l’impression qu’il serait temps que nous nous accordions une pause. Peut-être pas définitive. Tu peux encore changer. Oui, moi aussi. Mais je préférerais que ce soit toi qui reviennes vers moi, que tu arrêtes de courir derrière les étoiles pour venir t’asseoir cinq minutes sur ce banc, tu sais. Pas toujours facile !

Regarde-moi pourtant. Non, ne me lance pas ces yeux noirs ! Essaie juste de sentir la perception qu’ont les autres en m’auscultant. Et envoie-les chier ! Laisse-les ! Ils sont comme ils en ont besoin, sans se rendre compte qu’ils n’ont plus aucun choix, sinon celui de la norme dans la masse. Regarde mon sourire persistant, ma peau tatouée, mon anneau à l’oreille, mes cheveux gris semblables à des branches. Écoute le tambour qui m’entraîne dans l’ADN de la plante.

Entends mes chants d’hommage à celle dont nous sommes redevables, celle que l’on massacre. Pas la Révolution Permanente ! Là-dessus, j’ai évolué. Non, celle sans qui nous ne serions plus. Pour de vrai. La Nature.

Voilà, le temps est compté. La mélodie du timer retentit. C’est la fin, ma seule amie. Just the end. J’avais envie de te l’écrire. Tu sais, je t’observe au fil des jours. C’est plus fort que moi, plus nous allons de l’avant, plus je te préfère mon animalité. Pourtant, je t’aime, toi, mon humanité.