La pièce du fond

La pièce du fond
C’est une pièce. Pas ronde avec deux faces. Non, une pièce du fond.
La pièce du fond. La seule.
Elle garde ses secrets dans l’armoire rouge, celle qui voit et entend tout.
Elle est minuscule mais bien remplie. Pas l’armoire, non. La pièce.

C’est un lit d’enfant. Très haut mais sans barreau.
Il est vert, selon les jours. Il devient jaune ou bleu avec le temps.
Des bateaux métalliques voguent sur les côtés.
Des mouettes les suivent.
Le lit a trouvé sa place dans la pièce du fond.
Aucun bruit aujourd’hui.
À côté du lit, la machine à tricoter s’est tue.

C’est un nid. Un pigeon couve ses œufs.
La femelle va le remplacer. Elle se lave dans la rigole.
Le nid est coincé entre les volets entrebâillés.
Personne n’approche. On évite d’effrayer les oiseaux.
On retient son souffle. La pièce du fond accueille dans l’ombre.

C’est un silence. Un silence incompris. Un rire silencieux et terrifié.
Il revient encore et encore. Personne ne tourne.Tout est réel. Et pourtant,
silence.
L’enfant a quitté son lit, il l’a aidé à sortir.
Ça commence à peine. Va savoir.
Trop calme pour que rien ne se passe.
C’est ainsi.

Pourquoi

Pourquoi
Trop jeune pour les questions
Ni pourquoi ?
Ni comment ?
Encore moins pourquoi moi ?
Elle pense, c’est comme ça
C’est ainsi, c’est ma vie
Une toute petite fille qui n’avait pas compris
Juste quatre ans, un bébé presque
Alors elle a baissé la tête
Ça a duré dix ans.
Elle n’imaginait pas sa vie autrement
Un peu comme on se brosse les dents
Elle savait compter le temps
La porte s’ouvrait sur lui
Maman était partie
C’était ainsi
Ni pourquoi ?
Ni comment ?
Ni pourquoi moi ?
Quelques minutes et ce sera fini
Serre les dents
Trois petits tours et puis s’en vont
Combien d’enfants dans la pièce du fond ?
Combien d’enfants aux aguets ?
Combien ?

Sans cris, ni pleurs
Juste des corps
Des petits êtres inertes, survivants
Mais comment ?

Je t’aime

Cette nuit, lorsque tu es parti
Le soleil m’a couchée
Son rayon m’a transpercée
Le couteau m’a plantée
Le froid m’a mordue
Je ne sais quoi m’a perdue.

Où es-tu ?
Que cherches-tu ?
Pour quelle langue te tais-tu ?
Je t’aime avec ma peau nue
Je t’aime avec mon vernis
Je t’aime avec mes cicatrices
Tout au bord du précipice.

Cette nuit, tu es parti.
Et la lune m’a levée
Et son croissant m’a basculée
Et le verre m’a dépolie
Et ce clou m’a rouillée
Et l’éponge m’a effacée
J’ai cessé d’exister.

Où rêves-tu ?

Qui penses-tu ?
Pour quelle langue es-tu toi ?
Je t’aime avec prière
Même sans préliminaire
Je t’aime avec ma rage
Même sans un présage
Je t’aime avec mes tripes
Même si tu m’étripes
Je t’aime.

Le cambodge

1977
De la fumée au loin. Maman m’a expliqué . Une fois, deux fois, dix fois.
Maman m’a répété.
Si tu les vois, réfléchis pas, cours. Fuis.
La fumée, c’est eux.
Je suis encore loin. Je me retourne et je cours, je cours, je cours.
Vite, encore plus vite . Loin, encore plus loin. Je fuis. Je fuis mon village. Je ne
réfléchis pas. Je fuis.

1981
À mon arrivée, je comptais le temps.
Au début, je faisais des traits. De petites lignes bien droites gravées sur la
pierre. 4 verticales 1 horizontale par-dessus.
Maintenant le mur est rayé, complet.
Maintenant je suis un homme. Chef de quartier du camp.
Le camp protège, paraît-il. Les barbelés aussi ? Plus personne n’entre.
Personne ne sort.
Des milliers de survivants dans ce camp. Tous réfugiés. Le camp est un refuge,
c’est bien. C’est ce qu’on nous dit.
Je n’ai pas revu mes parents. Ne pas penser. Agir. L’eau. La nourriture. Les
vêtements.
Survivre. C’est ma loi.

1984
Dans la cale du bateau. Cinq. Juste cinq.
Cachés, agglutinés. Pas de bruit. Surtout pas d’air.
Autour, des caisses. Des containers empilés. Des rouges. Des verts. Des bleus.
La tête penchée sur le côté, une paille dans la bouche, j’aspire.

Juste cinq pailles. Une chacun. Une fente dans la coque. La longueur d’une
paille. Quinze centimètres de survie.
Ne pas bouger. Inspire. Expire. Pas trop fort. Ne pas avoir peur sinon je meurs.
J’ai faim. J’ai froid . J’ai soif. Ne pas lâcher la paille. Inspire. Souffle. Doucement.
Ce bateau nous emmène. Où ? Zéro question. Respire c’est tout.
Ne pas penser. Mes doigts tremblent. Tenir. La bave coule le long de la paille.
Survivre. C’est ma loi.
Combien de jours sans bouger ? Odeur abominable. Mélange de merde, de
pisse, de sueur, de mort. Mon voisin de gauche, mort. Sa paille est tombée.
Il a fermé les yeux. Mon voisin de droite, froid, les yeux grands ouverts. Il sourit
à sa mort.
Surtout ne pas dormir. Inspire. Expire. Plus que trois. Ne pas réfléchir. C’est
maman qui l’a dit. Ça fait si longtemps.
S’habituer au roulis du bateau. Prier. Demander à Dieu. Pas de tempête.
Survivre. C’est ma loi.
Plus que deux. Celui d’en face a vomi. C’est fini.
Ne bouge pas. Ne pense pas. Des images dans ma tête. Une femme me parle.
Un feu. La fumée. La fuite. Non. Efface, les souvenirs. Fabrique un futur. Ne
lâche pas la paille. Pisse toi dessus.
Pas de larmes. Inspire. Souffle. Ne dors pas. Ne réfléchis pas. C’est maman qui
l’a dit. Mais c’est qui maman ? C’était quand ? Ça fait si longtemps.
Survivre. C’est ma loi.
Paris. On m’a dit Paris. Je suis sorti. Seul. L’autre est mort aussi.
Plus que moi . Moi et le froid. Pas de chaussure. Des journaux autour des pieds
froids. L’endroit est froid. Il pleut blanc et froid. Jamais vu ça. Immense. Des
maisons à étages.
Une seule pensée, toujours la même, survivre. Avancer. Stopper les images. Le
blanc se dit neige. Un morceau de pain dans ma main. Un abri. Apprendre les
mots. Ici, personne ne me voit. Je suis transparent.
Survivre. C’est ma loi.

2007
Un accent qui fait sourire. Peu importe. Marié, deux enfants. Je nettoie le sol
au volant d’une machine. Je n’ai plus faim ni froid. Je gagne de l’argent. J’ai bien
appris la vie d’ici.
Parfois, seul dans un coin, je pleure et je prie pour mon village et mes parents.
Pas trop souvent pour rester vivant.
Les souvenirs, les images envahissent mon âme. Je laisse la porte ouverte.
Je vis. C’est ma loi.

2011
Dieu m’a écouté. Je lui ai tant parlé.
Retour au Cambodge. Chez moi ? Mon pays ?
Mon cœur s’affole. Mon pied foule la terre rouge de mon village. Encore
quelques pas…
Elle est là ? Elle est là. Elle est là ! Je l’ai toujours su.
J’écarte les bras.
Et la vieille femme qui vit sans ses dents.
Et la vieille femme s’y jette dedans.
Et la vieille femme pousse un cri strident.
Cette vieille femme que j’appelle maman.

Le vieux

Le vieux
Une cuisine ensoleillée. Cuisinière à charbon.
Chaleur. Cheveux blancs.
Un tablier à carreaux blancs et bleus ou roses
Ou les deux, peut-être.
Un dos à carreaux sans visage.
Une odeur de café moulu à la main. Un bol de café brûlant, fumant.
Fumée. Dans un nuage, un son. Un son à la radio.
Une chanson, peut-être.

Un peu plus tard. Un béret. Un béret noir et un bleu. Un bleu de travail.
C’est ce qu’il dit. Son bleu. Pour moi une salopette.
Oui, ce sont ses mots, peut-être.
Une main. Une grande main. Une main de grand.
Un arbre à cinq branches tordues.
Oui, c’est ça. Une main à l’écorce traversée par deux rivières très bleues.
Vieux.
C’est ce qu’il dit, peut-être.
Un coup d’œil à ma menotte. Si lisse. Si minuscule.
Au bout d’une branche, l’arbre tend un croissant. Un croissant chaud.
Une odeur magique, feuilletée, beurre fondu.
Ferme les yeux. Une odeur ou un goût.
Oui, les deux peut-être.
Une saveur de dimanche. Un délicieux moment.

Puis là-haut un visage, ou plutôt deux yeux.

Deux yeux souriants, malicieux.
Des yeux qui savent. Un regard étoilé efface la pièce.
C’est un jeu peut-être
Un plaisir, une joie d’enfant. Un rire qui emplit tout l’espace.
Ferme les yeux et devine. Devine l’autre arbre.
S’ouvre sur un malabar.
Un malabar enveloppé de jaune. Un vrai. Un rose.
Oui, un rose et un tatouage.
Un bonhomme aux gros bras, cheveux jaunes, peut-être
Dans les yeux du grand père, le bonheur
Une larme d’amour peut être.
Dans le cœur de l’enfant, un miracle
Une petite main qui se glisse sous l’écorce
Une grande main avale la petite
Engloutie en une seule bouchée
Une petite main juste pour dire merci.

Ils disent

Ils disent
Ils disent que je suis cinglée
C’est le mot qu’ils emploient
Ils ne connaissent rien de moi
Ils n’entendent que mon silence
Je sais ce qu’ils pensent de moi
Leurs mots envahissent mon âme
À leurs yeux je suis coupable
Je ne suis pas perméable
Je sais bien qu’ils ne me croient pas
Je suis si seule
Si seulement ils savaient

Ils disent que je suis plusieurs
Des petits bouts de moi partout
Je ne suis pas en morceaux
Je suis enfermée dans mes mots
Je ne pense qu’à demi-mot
Je suis rongée de l’intérieur
Je suis agitée par des maux
Je ne suis pas malléable
Je sais bien qu’ils se rient de moi
Je suis si seule
Si seulement je pouvais

Ils disent que je suis malade

C’est ainsi qu’ils me perçoivent
Je ne connais pas la sentence
Car déjà je ne suis plus là
Je suis emportée par la danse
Je suis debout sur l’arc en ciel
Je frôle un rayon de soleil
Mon cœur s’éclaire en points brillants
Du bout de mes doigts scintillants
Je ne suis plus seule
Si seulement ils m’oubliaient
La porte s’ouvre délivrez- moi
Ils disent que je suis cinglée.

La peur

La peur
Elle en fait voir de toutes les couleurs
Accélère le cœur
Sort de l’ombre
Surgit d’un coin sombre.
Inutile de chercher, elle est là, monte, déborde.
Maligne, insidieuse, s’installe au creux de l’estomac.
Joueuse, court le long des bras jusqu’au bout des doigts, désaccorde.
Tapie sans bruit, guette pour mieux réapparaître.
Avril ou mai, elle fait ce qui lui plaît.
Dites-lui: « Même pas peur ! »
Ça la fait rire avec le plus grand sérieux.
Elle ne tourne pas autour du pot, ne passe pas l’éponge
Tape dans le mille, fait mouche, la pluie et le beau temps.
Débile, elle ne réfléchit pas, en animal, elle agit à l’instinct.
Surtout ne pas la nourrir, ne pas l’entretenir.
Mais elle se nourrit de tout, oui, elle se nourrit d’un rien.
Elle devient habitude, refuse de se faire oublier
Et quand on croit que c’est gagné, elle ressurgit.
Elle bondit et vous avec, pour un bruit inhabituel, une simple pensée,
Une image, un geste, une couleur ou parfois une odeur.
La voilà qui revient comme par erreur,
Toujours au taquet, elle prend son pied,
Poussant le bouchon, le plus loin possible, sournoise.
Elle n’a pas sa langue dans sa poche, mon petit doigt me l’a dit.
Quand elle met des bâtons dans les roues, ça marche comme sur des roulettes.

Quand vous êtes au bout du rouleau, elle a bon pied bon œil,
gai comme un pinson, tirée à quatre épingles, elle vous tient le crachoir,
n’y va pas par quatre chemins.
Vous voilà d’une humeur de chien, dans une impasse. Elle le sait.
Faîtes semblant de ne pas la voir, ignorez-la et elle fera de grands gestes.
Ce n’est pas très efficace,
Quand on la croit partie elle refait surface.
Alors, écoutez-moi bien,
Suivez ce conseil, au pied de la lettre, voici une solution pour qu’elle
Débarrasse le plancher.
Touchez du bois, tatez le terrain et attention : bouche cousue !
Tirez-lui son chapeau, flattez-la, marchez à ses côtés.
Créez des liens , soyez bon Prince et enfin là, seulement là
Apprivoisée, elle vous lâchera la main.

Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Je n’ai pas l’âme bien née
Je n’étais pas désirée
N’ai pas désiré venir
Je ne suis pas née aimée
Avec un bel avenir
Sur mon berceau
Pas de don soufflé
Je suis à moitié
Je ne suis pas droite
Je ne suis pas penchée
Je suis maladroite
Je suis bancale
Je suis devant derrière
Je suis sur un côté
Je suis là
Où on ne m’attend pas

Je suis transparente
Pas indifférente
Je suis différente
Je suis volontaire
Ne sais pas me taire
Je suis volontiers
De l’autre côté

Je ne suis pas intellectuelle
Mais plutôt conflictuelle
Je ne suis pas diplômée
Je ne suis pas diplomate
Mais plutôt échec et mat
Je n’ai pas les idées claires
Ni le son ni la lumière
J’ai connu la pâleur
Et la peur qui domine
J’ai appris la douceur
Je suis devenue câline

Je ne suis pas jolie ni belle
Sex symbol ou top model
J’ai trouvé la force d’aimer
À mes petits donne des baisers
Je suis celle qui vous guérit
Je vous rassure et vous sourit
Je ne suis pas la fée méchante
Je suis une main bienveillante
J’ai appris la gentillesse
La tendresse d’une caresse
Je suis une nymphe adulée
Le soir venu je fais rêver

Je suis la déesse du vent

Femme avant tout, je suis serpent
Je suis la muse du sorcier
Sensible et gaie je fais vibrer
Je rythme les peines et les joies
La vie, l’amour, la mort, la foi
Rien ne se décide sans moi
Je donne le tempo des émois
Je sais vous sortir du néant
Je sais vous guérir des tourments
Je rends visible le soleil
Je m’écrie pour qu’en vous s’éveille
L’envie de vivre, étonnamment

Le grimoire

Un carnet gris de poussière
Trouvé sur une étagère
Dès la première page
On déchiffre un message :
« Prenez garde à ce grimoire !
Surtout n’allez pas croire
En un simple répertoire.
Faîtes-en bon usage
Réservez-le aux sages.
Respectez le privilège
De connaître ces sortilèges . »

Contre la douleur, celle qui tiraille
Celle qui tenaille
Qui tous les jours persiste
Qui tous les jours résiste
Celle qui vous déchire
Celle qui fait gémir
Qui brûle tous vos membres
Qui hante votre ventre
Celle qui vous réveille
Qui vous tient en éveil

Faites chauffer de l’eau
Versez dans des bocaux
Pour moitié ajoutez
3 brins de caresse
5 branches de tendresse
7 gousses de douceur
1 pincée de pudeur
1 soupçon d’humour
Et le reste d’amour.
Faîtes infusez le tout
Et ensuite buvez…buvez
Buvez à volonté.

Je chantonne

Pourquoi je chantonne sans cesse ? Impensable
De passer une journée sans chanter pour
Garder l’équilibre
Mettre un pied devant l’autre sans
Tomber
Afin d’avancer
Prendre la place avec ces notes
Occuper l’espace de ma tête
Afin de la vider
Remplir ma tête
Blanches, noires
Fa dièse, ré majeur
Distraire le malheur
Dissiper la peur
Ne garder que le bonheur
Faire fuir ces idées qui veulent me
Grignoter
Les détruire une à une
Sur une portée de sol glissant
Pour que toute la gamme
Emporte au loin les drames
Ne garder que croches et double croches
Donner le rythme avec mon cœur
Survivre
Battre la mesure
Oublier les blessures
Sortir les mots de mes lèvres
m’évader
Découvrir
Qui je suis vraiment
Bien loin des tourments
Retenir le joli
Cesser de faire semblant
Monter le son en moi
En écho à ta voix
Pour trouver le courage
De supporter mes maux
En un mot
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