La musique de l’âme

C’était lui désormais son compagnon le plus fidèle. A force, elle connaissait les différentes facettes de sa personnalité, reconnaissait son pas lorsqu’il arrivait et savait caractériser ses subtiles nuances, ses différents timbres, son intensité. Si bien qu’elle ne savourait pas le silence, mais les silences, qu’elle s’amusait à réécouter pour procurer un peu de musique à son âme.


« Chut ! En voilà un qui arrive. Je le reconnais à son pas humide celui-là, le silence mélancolique. Il me rapporte le bruit des minuscules graviers, un jour de mars, sur lesquels tu marchais pour me faire un cadeau. Il s’enveloppe du tapage de nos rires éclatant au soleil dans la brisure des vagues d’été sur les rochers. J’y perçois jusqu’au frôlement délicat de ta main passant sur mon épaule, jusqu’à la caresse de tes yeux, plus silencieuse encore, et, parfois, jusqu’aux tristes variations de toutes nos paroles tues. »


Mais, ce silence mélancolique était tantôt rompu par le bruit de ses larmes qui coulaient sur sa joue, tantôt par le sourire des souvenirs déplissant la finesse de ses lèvres et plissant celle de jolies pattes d’oies, ornant le coin de ses yeux. Pour échapper à sa mélopée, elle plongeait à nouveau dans le monde des silences, d’où lui parvenaient alors des modulations infinies, qui l’embarquaient dans de nouveaux paysages aux sonorités intérieures.


« En voici un autre. Qu’il est tonitruant, celui-là ! J’aime ce silence poétique, joyeux, frivole. Il tintinnabule au rythme de ses mots, où résonnent les rimes, s’entrechoquent leurs échos. Il remplit les vers, ceux de Sepúlveda, Sand et puis ceux de Prévert. Il prend même un stylo pour le faire crisser sur n’importe quel
carnet, le bleu de préférence, c’est lui le plus discret. Lorsqu’il est pressé, je l’entends tapoter des lettres sur le clavier. Et puis toute cette musique qui se joue en silence, fait résonner les cordes, les pieds, les strophes et les sonnets. Je les répète dans ma tête et me laisse porter par leur douce mélodie. »

Régénérée par ce silence poétique, elle pouvait à présent pénétrer la respiration du monde. A ce moment-là, tout lui parlait. Le silence était fort, puissant, rassasiait tout son être.
« Ah, te voilà enfin ! Laisse-moi t’admirer et te respirer un peu. Approche encore plus près. Que m’apportes-tu aujourd’hui ? … Laisse-moi deviner, le son de la lumière qui bouge et

des couleurs du vent ; les murmures de la pluie, l’ostinato de la pie, les pas feutrés du chat et toute la joie des fleurs … Le frémissement des frênes ou les pleurs du saule, les battements ailés de toutes ces troupes d’insectes ou l’attente mutique de ce noble échassier dans l’aube ligérienne, … »

Ça y est, elle vagabondait dans l’univers des silences, attentive à la respiration du monde. C’est à cet instant précis que quelque chose d’explicable, d’inaudible, d’inouï se produisait en elle. Elle atteignait le Silence des silences.


« C’est bien Toi, cette fois ? Je t’attendais, je sais que tu te plais à me faire languir, Silence des silences… Mais, je sais que tu es là, je te vois, je te hume, je te touche, je t’entends. Tu me transporte dans toute ta symphonie, celle de ma respiration lente, régulière, du tempo de mon cœur, des mouvements de mes
mains, du clignement de mes yeux et tous ces infrasons se mêlent à la respiration du monde pour me rasséréner. Nos deux respirations n’en forment alors plus qu’une. Et, j’entends le chœur, l’empilement de nos voix, Silence des silences, tel Le Chant du monde, venu pour m’apaiser et faire taire tous les bruits. »

La petite fabrique

Viens, approche, il faut que tu saches, je vais te parler de cette chose,…
De cette chose précieuse, unique même,
De cette chose à saisir, à prendre à bras le corps,
De cette chose à ne pas regarder passer, mais parfois à contempler,
De cette chose au caractère incertain et grandiose,
De cette chose rien qu’à toi … Qui sera ce que tu en feras dans ta petite fabrique.

De cette chose
Tellement intense et parfois si monotone,
Tellement joyeuse et parfois si triste,
Tellement courte et parfois si longue,
Tellement remplie et parfois si vide,
Tellement changeante,
Tellement éphémère,
Tellement surprenante,
Tellement étrangère.
Alors lance-toi sans retenue,
Travaille dans ta petite fabrique avec enthousiasme,
Même si tout n’est pas parfait, c’est vrai,
Fais preuve de courage, de persévérance, d’abnégation parfois,
Ne réduis jamais la voilure
Pour t’engager dans la folle aventure de cette chose : la Vie

Que ma joie demeure !

Sois souriante, ma tristesse
Soulève les brumes et les voiles
Sois implacable, vengeresse
Et sous les larmes, ton âme, dévoile

Sois impatiente, ma tristesse
De quitter cette humaine peau
Sois volubile, pars en vitesse
Vers d’autres êtres, d’autres maux

J’ai confiance en toi, ma tristesse
Infidèle, tu me seras
Je vois là toute ta noblesse
Se détachant de mon cœur las

Le mixer des rêves

Émerge comme l’espoir
Mets tous les ingrédients de ta vie ordinaire dans le mixer des rêves
Mixe à vitesse maximale
Chante les arômes, les épices, les fumets, les saveurs
Réserve-les bien au chaud
Dans un bol cristallin aux reflets de diamant
Appelle les papillons, les libellules, les hibiscus
Réclame le papier d’argent pour les mettre en papillotes
Rayonne le papier doré à point sur les ailes de feu des chimères
Expose tous tes rêves, des plus simples aux plus fous
Épluche-les ensuite un à un
Change la garniture selon tes saisons et tes humeurs
Ajoute ta sauce à toi
Celle que ta mère t’a transmise
Arrose de sirop de temps en temps
Saupoudre de paillettes à discrétion
Sers sans attendre, accompagné de miel, de vanille, de gingembre

Les hydrangeas

Je regardais les hydrangeas.
Les hydrangeas dans l’ombre des grands arbres. Je regardais.
Je voyais du rose, non. Du blanc, non. Du violet, non.
Plutôt du mauve … Pas bien regardé, dans l’ombre incertaine.
Ombre des souvenirs mélange les couleurs sous les grands arbres.
Les hydrangeas.

Dans le parc, les saisons sont passées.
Impossible de distinguer la couleur dans le vent.
Le vent dans les frondaisons. Le murmure des trembles.
Pas sûr. Murmures, frémissements. Frémissements des feuillages des bouleaux.
Mal entendus dans l’ombre incertaine. Bouleaux. Trembles. Hêtres.
Mal entendu le vent dans les arbres.
Le bruit des minuscules cailloux, un songe. Tes pas, peut-être.
Les hydrangeas.

L’attente. La gorge sèche. Le souffle coupé. Les yeux humides.
La gorge sèche. Oui, l’attente, l’espoir.
Non, les yeux humides. La pluie inondant le banc. Non, les larmes. Aucune attente.
Le souffle coupé dans la grande allée des arbres.
Le cœur s’arrête. Espoir noyé dans le vent, les larmes et l’ombre incertaine.
Les hydrangeas.

Les hydrangeas. Qu’est-ce que c’est déjà ?
Les voix des enfants me regardent. C’est çà ? …
Sans doute. Ta voix me regarde. Puis elle se détourne et part.
C’est moi qui m’en vais. Trop court. Ah bon, déjà. L’éternité. Je ne sais plus.
La gorge sèche. Les yeux humides. Le cœur qui s’arrête. Ne sait plus dans l’ombre incertaine.
Les hydrangeas.

Les mots

Les mots, réservoirs vides, fleuve ininterrompu
Les mots,  rengaine insipide, on ne sait plus
Les mots privés de leur sens, de leur essence
Les mots décharnés, cherchant leur sens, à contresens

Les mots, l’incroyable magie de l’enfance
Les mots, tous les accents de l’innocence
Les mots, le doux creuset des connaissances
Les mots, de la pensée la quintessence

Les mots, lames tranchantes des colères
Les mots, bouteilles jetées comme ça à l’amer
Les mots, véhicules vils des mensonges
Les mots, affres de la manipulation et des songes

Les mots, en dose homéopathique, juste à demi
Les mots, remèdes aux maux et aux ennuis
Les mots, du poète, les vers, la musique, les quatrains
Les mots, miel sirupeux de l’écrivain

Les mots, des résonances à l’unisson,
Les mots, décrire le monde, une illusion
Les mots, les émotions en toutes lettres
Des mots, la voix parfois étouffe la part secrète

Dénouer les rubans

Il est né en pleine rue,
Pourtant personne ne l’a vu,
Il est arrivé un jour d’août,
Sans que personne ne s’en doute.
C’était près d’un très haut portail
Qu’il a tissé ses premières mailles,
Toutes les nuances de ses couleurs
Et leur invisible douceur.
Jaune, rouge, vert,
Pour bousculer tout l’univers.
Violet, orange et bleu
Le rendaient encore plus précieux.
Bien à l’abri le long des murs,
Il grandissait à fière allure.

Il a poursuivi sa croissance
Entre poésie et innocence,
Plongeant ses racines sous les cailloux
Et dans la ville un peu partout.
Il se faisait tellement discret
Personne ne voyait qu’il grandissait,
Au cœur d’un parc, dans un jardin,
Cela lui donnait joli teint,
Ou sur un arbre en épiphyte,
Pour que la sève lui profite,
Près d’un clocher ou près d’un pont,
Ce qui le rendait plus fécond,
Sous quelques pierres, dans une cavité,
Il aimait se dissimuler.

Mais il voulut jouer à cache cache
Sans que personne ne le sache,
Pour cela pas besoin d’eau,
Il a hissé ses voiles haut
Et navigua sur les réseaux.
Difficile de rester caché
Sur les toiles par milliers.
Un jour, il croisa la jalousie
D’un être vil sans empathie.
Pourquoi il était combattu,
Personne ne l’a vraiment su.
Don de la vie, précieux cadeau,
On ne dénouera jamais les rubans
De cet Amour pur en suspens.

Soie patiente

La patience, comme un cocon immaculé, dont je déroule très lentement le fil soyeux,
Ce fil, parfois je le prends, souvent je le perds,
J’aime y flâner, en équilibre,
Il m’emmène si loin, sur des mètres et des mètres,
Je remonte doucement à son origine,
A cette énorme et insatiable chenille blanche,
A son inlassable gourmandise,
Qui fera du vert, le blanc,
De la feuille du mûrier,
Le satin, la soie, le velours éclatants,
J’en confectionnerai une robe à la couleur lente,
Et je m’envelopperai de ce précieux cadeau,
Donnée par celle qui maintenant est devenue imago.

Les laisser filer

M’asseoir sur le pont. Et puis, les laisser filer. Les heures. Les voix des passants. Les bateaux.
Les bruits de la rue. Les oiseaux de passage. Les voiles nuageux. Les feuilles qui s’affolent par terre et dans les airs.
Et puis toutes mes pensées. Juste me laisser porter par les notes d’une guitare. Les rayons du soleil.

Pourquoi le mouvement finit-il toujours par gagner ?

Le laisser filer. Le temps. Le mouvement du vent. L’air sur mon visage. Le fleuve qui coule.
Et l’avion qui passe. Je laisse aussi filer la vie qui gesticule. Juste m’immobiliser. Me suspendre.
Quelques secondes. Et puis l’éternité.