Je passe la porte vitrée du magasin. Je prends une lente et profonde inspiration. Et tandis que j’avance au milieu des allées sous les néons et les promotions, mes yeux voient tout ça, tous ces objets pour tous ces gens. Toutes ces choses dont on n’a pas besoin et qui deviennent attractives. On les veut pour soi. Et alors

je me demande qu’est-ce qu’ils nous vendront
quand tout sera plein
toutes les maisons
tous les appartements
de tous les français
les salons, remplis
les tiroirs, bouchés
tout tout sera plein
le sol on le verra plus
ma bouche sera pleine
ta bouche sera pleine aussi et vomit dans la mienne
tout tout sera plein
les placards déborderont et on chiera des objets
une fourchette
un canapé dernier cri
je décore ta maison de merdes en plastique
tout tout sera plein
et on mangera du papier d’emballage et des sacs compostables

Une puissante alarme déchire ma pensée. Je me tourne et observe la vitrine brisée par la violence de l’impact. Des gens se sont énervés. C’est dangereux de laisser croire au désir illimité d’objets. Des gens qui ne pouvaient pas les acheter et des gens qui ne voulaient pas les vouloir. Ils se sont énervés, ils ont tout cassé. Je cours au milieu du verre brisé.

Je range mes souvenirs dans une boîte à chaussures. Je les entasse tous, les uns sur les autres. Elle déborde. Je collectionne les cailloux, les coquillages, les timbres, les pin’s et les peaux de clémentines épluchées en spirale. Je les entasse avec. Le fil de ma vie se mêle à ceux de mes rencontres et nous formons une boule de nœuds minuscules et d’entrelacs béants, au parfum peau d’agrumes.

Quand la boîte est pleine, je la retourne. Je la vide dans mon salon. J’expose son contenu sur le tapis, entre la table basse et le canapé du chien. Je regarde mes souvenirs et je me dis que je ne produis que des déchets. J’y mets le feu et j’imagine que tu brûles avec. Tu souffres beaucoup. Tu te plis de douleur et je te regarde. Ta cage thoracique se calcine os par os, ton cœur explose et des lambeaux de chair liquide coulent de ton nez. Tu sens le cochon grillé. Même ton sang est impropre à faire du boudin. Tu ne sers vraiment à rien. J’aurais aimé ne jamais te rencontrer.

Quand j’ai su que tu ne m’aimais plus, j’aurais voulu brûler la maison. Et toi avec.

J’ai compris trop tard que tu ne m’as jamais aimé.

Menteur volage.

L’amour est un alibi de qualité pour qui veut tricher.

Mariage mirage.

Ta femme te crache à la gueule et te dit : Pourquoi donc m’as-tu épousée ? Pourquoi m’as-tu pris sept années de ma vie ? Sept années si précieuses pour moi.

Je ne décolère pas.

Tu aurais dû me prévenir que tes sentiments étaient avariés, déjà périmés, qu’ils ne passeraient pas l’usure des années, que tu voulais simplement me dominer. Je te soupçonne de les avoir improvisés par pure opportunité.

J’ai rangé ma vie avec toi et j’ai su que je m’étais trompée.

Trop tard. J’ai compris trop tard.

Je n’ai plus la force de recommencer.