Ce livre, je l’ai bâti comme les anciens inuits érigeaient des inuksuit – ces cairns de pierres aux formes variées dont la signification est « qui agit comme un humain » ou « qui vient en aide aux humains ».


Les inuksuit étaient dressés par les nomades dans la toundra pour laisser des informations utiles sur des directions à suivre, de bonnes zones de chasse, des lieux sacrés. Ils étaient des messagers silencieux destinés aux nomades qui savaient les décrypter, habitants minéraux de ce territoire stérile.


Les inuksuit, assemblages simples de pierres ramassées sur les lieux, à l’équilibre d’apparence précaire, ont traversé des millénaires. Rien ne les a fait s’écrouler sur le sol. Leur forme et leur message demeurent intacts. Leur construction est un art très étudié, transmis par oralité. Un art de choisir les bonnes pierres, de les assembler dans un ordre optimal, d’avoir réfléchi en amont à la forme et au sens que l’on veut donner au message. La maitrise d’un alphabet mystérieux.


J’ai tenté, sans m’en rendre compte, de transposer leur méthode à l’écriture. Il s ‘agit d’abord d’avoir un message à faire passer et de connaitre la silhouette générale qu’il prend, son alphabet. Ensuite, il faut passer beaucoup, beaucoup de temps à ne rien faire d’autre qu’observer. Observer toutes ces pierres autour de soi, parce que le nomade n’a pas le temps de réaliser plusieurs essais, la première tentative doit être la bonne. Laisser défiler dans son esprit les fragments d’idées éparpillées, d’éléments, de mots, la géologie de phrases, les fissures d’histoires, de lieux, tout ce qu’on possède à notre humble portée pour construire cet objet, qu’il y ait de nombreuses bonnes pierres ou juste quelques éparses cailloux. Soudain, il ya ce moment où le nomade voit dans son esprit le puzzle s’assembler. Il discerne quelle pierre choisir comme base, laquelle poser en second, par laquelle terminer, pour que la structure finale soit solide et le message clair. Lorsqu’il est sûr de lui, il n’hésite plus. Il se saisit des pierres et rapidement, réalise son œuvre. S’il réussit, l’inukshuk tiendra debout, viendra à l’être perdu qui cherche réconfort, orientation, abris, information. Il traversera les âges bien plus longtemps que son bâtisseur, ne craignant aucune tempête.


Je n’ai pas la prétention que mon livre soit un inukshuk très solide. Il est un peu bancal. Je manque d’initiation. Il m’a fallu longtemps d’observation pour choisir les pierres, proposer un ordre, me satisfaire de sa silhouette, décider de continuer ma route lorsque la sculpture m’a semblé afficher son équilibre final. Je ne suis pas même certaine du message qu’il contient. J’espère simplement qu’il sera celui dont le lecteur aura besoin au fil de sa nomade quête.

J’hésite. Je tourne ma langue sept fois dans ma bouche. Je formule ce qui est déjà écrit. J’écris mille fois la même histoire, j’écris mille histoires en une seule fois. Je prends des chemins, je crée des débuts. Mon cœur cherche le juste dessein, ma main trace les sillons de mon passé. Je sors des ornières dans lesquelles je suis enlisée. C’est ma ligne de vie que j’écris au présent. Je me débats avec des moments de doutes et des moments d’espoir qui me projettent dans des tourbillons d’incertitude et d’euphorie. Je crée pour me rassurer car ce qui est là existe.

Est-ce qu’on peut naître plusieurs fois ?

Tout ce qui existe est vrai.

Les erreurs du passé existent dans les pleurs du présent.

Je renonce à :

– me justifier

– devoir expliquer

– me venger

Je dessine ma vérité.

Je cherche la concentration solitaire dans les dialogues des êtres aimés.

Je refuse d’être :

– un papillon dans le vent

– une marionnette au long nez

– une girouette dans ma tête

Je refuse d’être. Je suis las. Tout ce qui est las existe.

Éruption spontanée : je suis un volcan longtemps endormi.

Éteint.

Mon livre est un rocher, une pierre volcanique longtemps chauffée dans le magma de mon intériorité. Seul un tremblement de terre peut le déloger. Il est ma plus profonde vérité.

Je le crache pour m’en délivrer.