Autour de la table, je range ma famille.
Mon père doit se mettre debout et reculer de dix pas les bras ouverts
Je demande à ma sœur de fermer sa bouche, ravaler ses larmes et de lever la main
Ma mère descend sur terre, je lui dis de s’asseoir les mains sur la table, au contact.
Et moi je les regarde
J’allume la lumière, et l’ombre nous quitte
Elle s’envole par la fenêtre que j’ai ouverte.
On doit tous respirer fort et l’air sort de notre bouche en râles.
Je mets les assiettes sous la table, nous mangerons la terre
Pour retrouver le sens du commun et nos racines.
Nous devenons du mycélium humain,
Et je n’ai plus besoin de faire semblant.
Tag / Écrire à partir de soi
Je me suis levée
j’ai déplié mon corps du milieu vers les extrémités
j’ai marché dans le couloir
j’ai commencé à descendre l’escalier
j’ai senti ma cheville droite craquer et ce n’était pas en rythme
je me suis arrêtée
j’ai mis ma main sur le mur
j’ai senti les conduits ronronner et c’était en rythme
j’ai regardé le soleil descendre sur le cyprès
j’ai respiré par le nez avec le nez
j’ai sauté les dernières marches
j’ai pensé que ce n’était plus de mon âge et qu’il ne fallait plus le faire
j’ai pensé que je le referais demain
j’étais arrivée là où je voulais aller
je n’avais plus d’autre endroit où aller après
alors
j’ai attaché mes cheveux en une seule entité
j’ai enlevé mes bagues
je les ai posées sur le pupitre
j’ai vu que mon reflet était plus droit que moi
j’ai levé le menton baissé les épaules desserré la mâchoire
j’ai fait comme j’ai pu
j’ai fait comme j’ai toujours fait
j’ai passé de la colophane sur les crins de l’archet
j’ai essuyé celle de la veille sur le bois
j’ai tourné les chevilles pas les miennes jusqu’à une fréquence
j’ai écouté les intervalles et c’était parfaitement exact
il était bientôt dix-huit heures
j’ai laissé tout
j’ai posé tous mes organes
j’ai posé mon cerveau mon foie mes intestins ma douleur ma colère
j’ai tout posé quelque part ailleurs mais pas ici
je me suis ouverte en deux comme une orange
et
j’ai parlé à travers toi
Je range mes souvenirs dans une boîte à chaussures. Je les entasse tous, les uns sur les autres. Elle déborde. Je collectionne les cailloux, les coquillages, les timbres, les pin’s et les peaux de clémentines épluchées en spirale. Je les entasse avec. Le fil de ma vie se mêle à ceux de mes rencontres et nous formons une boule de nœuds minuscules et d’entrelacs béants, au parfum peau d’agrumes.
Quand la boîte est pleine, je la retourne. Je la vide dans mon salon. J’expose son contenu sur le tapis, entre la table basse et le canapé du chien. Je regarde mes souvenirs et je me dis que je ne produis que des déchets. J’y mets le feu et j’imagine que tu brûles avec. Tu souffres beaucoup. Tu te plis de douleur et je te regarde. Ta cage thoracique se calcine os par os, ton cœur explose et des lambeaux de chair liquide coulent de ton nez. Tu sens le cochon grillé. Même ton sang est impropre à faire du boudin. Tu ne sers vraiment à rien. J’aurais aimé ne jamais te rencontrer.
Quand j’ai su que tu ne m’aimais plus, j’aurais voulu brûler la maison. Et toi avec.
J’ai compris trop tard que tu ne m’as jamais aimé.
Menteur volage.
L’amour est un alibi de qualité pour qui veut tricher.
Mariage mirage.
Ta femme te crache à la gueule et te dit : Pourquoi donc m’as-tu épousée ? Pourquoi m’as-tu pris sept années de ma vie ? Sept années si précieuses pour moi.
Je ne décolère pas.
Tu aurais dû me prévenir que tes sentiments étaient avariés, déjà périmés, qu’ils ne passeraient pas l’usure des années, que tu voulais simplement me dominer. Je te soupçonne de les avoir improvisés par pure opportunité.
J’ai rangé ma vie avec toi et j’ai su que je m’étais trompée.
Trop tard. J’ai compris trop tard.
Je n’ai plus la force de recommencer.