Tu devras repartir

A cet instant
Tu grandiras par toi-même
Tu comprendras le vide au fond des émotions
En creusant le sol de tes doigts calleux
Tu chercheras l’eau sous tout rapport
Tu diras je cherche l’eau sous tout rapport
Et les autres répondront
Tu as quitté tes mères et ta famille
Pour venir gratter la terre à t’en déchirer la peau
Regarde le sang sous tes ongles
Tu as grandi ça y est

Alors
Tu porteras à ta bouche sans salive
La somme des épines du monde
De celles qui se logent sous ton derme
Cela te fera mal
Tu pleureras doucement
Et les autres diront
Tu as trouvé l’eau sous un rapport
Et ils riront longtemps
Tu devras repartir

Dans un chemin en spirale tu trouveras
Le bruit des ailes de papillons en tourmente
La fumée de paille soulevée par le vent
Le secret des écorces sanguinolentes
Le langage des pins murmuré aux enfants
Tu devras repartir

Le seuil

Me voici au seuil. Des autres et de ma vie, à ce tranchant de l’âge qui fait tumulte. Depuis mon seuil, je vous contemple. Vous les autres, à d’autres seuils, seuils d’autres vies. Nous nous observons et l’inflexion de vos regards voudrait réconforter. Vos yeux signifient je comprends, du bout des paupières, de l’ancien seuil de ma vie traversé pour cette île où tout te paraît calme. En vérité, on oublie ce qui est désagréable, les sandwichs avalés trop vite pour mieux les faire descendre, les feux d’incendie qui retardent nos trains et les messages laissés sans réponse, on oublie qu’hier nous étions trop pressés de vivre.

Depuis mon seuil, je m’évertue à grandir et à rester petite. A porter cette envie de créer qui me dépasse, s’étend, s’épanche, et alors vous savez détourner le regard comme s’il y avait quelque chose d’indulgent à ne pas vouloir voir les autres faire leurs armes. Nous portons l’impatience des grandes révolutions. Nous nous évertuons. Je le sens dans mon ventre, sous mes cils et sur ma peau toujours marquée par l’acné. Je le sens quand je dors, quand je me réveille, les rêves à moitié dissipés et que je refuse de faire semblant de vouloir autre chose que ce que je veux, parce que je sais ce que je ne veux pas, me résigner.

Depuis mon seuil, j’aime votre seuil. Votre seuil qui dit patience, vos ridules d’expression et vos fronts marqués d’avoir trop parlé sans mots, rien qu’en levant les sourcils. J’aime votre seuil parce qu’il me donne de l’espoir. Vos visages ont assez vécu pour dire tout passe et le penser. Nous luttons pour un billet de train mal composté, les sandwichs descendus trop vite, nos amours mal dessinés, nous luttons pour nous connaître, nous luttons pour publier, nous luttons par vanité, par jeunesse. Vous souriez, parce que vous savez que tout passe. De seuil en seuil. Mais pas le désir.

Cuisine lascive

poêle sur le feu
pellicule d’huile sur le mur blanc
cuisine lascive soudain je n’ai
envie de rien
que de ta peau
du jus brûlant
jaune d’oeuf
gicle dans ma bouche
les pupilles
salives dilatées
mâchoire contre mâchoire
envie de rien
que de tes canines
contournées par voie d’eau
pour que coule le jus
de ta langue
sur le palais humide
de t’avoir attendu
quand tu respires dans ma bouche
l’air opaque
se convulse

Raisons vernaculaires

Un cyclone
Des parois dévastées
Dans le cerveau ombilical
Le bruit sourd du tumulte
En dedans
Ici tout est calme
Le château flotte dans le coton
Molletonné
Il faudra s’y blottir
Véhicule lunaire
Rompre la pesanteur
Elle dit
J’étais accrochée par la racine et j’ai mangé de la terre
Pour que pousse dans la tête
Des fleurs non venimeuses
Le corps est lourd
Je n’ai pas d’inquiétude
Regarde l’absence de plis sur mon front
Je souris légèrement
Les lèvres remontent vers le ciel et le visage s’anime
Elle dit
Je veux rester dans la vie (que se passe-t-il à coté ?)
Le visage est une surface
Une façade poreuse
Il cache la plateforme
L’intérieur
Cossu et sombre
Des rats grignotent les fils de la raison
Une fée passe régulièrement les recoudre
Elle dit
Regarde, je t’apprend à faire tes lacets
De jolis nœuds
Que les rats ne voudront plus ronger
Le silence est profond
Il fait bon ici

Corps aqueux

Les cheveux blancs — un nuage qui s’oublie
Un carré de soleil — la trace
Des années de teinture imprimées
En petites taches sur
La boîte cranienne
Le cou hégémonique — le balancement des échassiers
La voix sourde qui enfle — une baleine surgit
L’humilité des fanons — les muscles distendus
Par le temps
Les yeux cristallins — un miroir sur le monde
Derrière les vitres épaisses comme une couche de protection
Sur le bleu de la sagesse
Voilé de quelques maladies
Du tissu conjonctif
Les mains tordues en bâtonnets de bois noueux
Les veines saillantes — la sève sous l’écorce
Repliées sur le ventre rebondi — un simple ballon d’hélium
Gonflé au fil des jours (des préoccupations)
La poitrine anémone
Le corps d’algues marines
Transfiguré par les courants
D’air — éprouvé par la vie

Légère

Je suis une femme légère. J’aime les bulles de savon qui remontent vers le ciel pour éclater, inconsistantes.

Je suis légère et je crois que parfois cela dérange.

À ma naissance on a béni l’émerveillement
Le regard nouveau porté sur le monde.

La bénédiction consistait
A me donner le choix

De mes désirs profonds
À me laisser porter

Au gré des courants d’air

À soulever les images

Qui heurtent l’imaginaire

Je suis légère et c’est ainsi

Le rire jaillit souvent pour révéler

L’élan de vie

Plus tard quand j’ai grandi

A la verticale

J’ai compris que ma légèreté pouvait peser
À ceux qui préfèrent accrocher

Les ballons d’hélium à leurs branches

Qu’il faudrait tailler dans le vif

À chaque saison nouvelle

Les attaches superflues

Jouer aux rites mortuaires.

Pour voyager léger

Je porte les racines dans mon ventre

Aujourd’hui je sais reconnaître ce que la légèreté provoque d’insoutenable. Je laisse filer les rayons de lumière.

Le vent souffle sur la colline
Et moi je m’amourache

Des étés indiens
Du soleil qui se propage
J’ai conscience que l’autodérision est la seule manière de survivre à la pesanteur.

Alors je ris encore

Et dans les fines particules

S’envolent les oiseaux
Elémentaires

Loin de nos perpétuelles déconvenues

Trop terre à terre

le flot les choses et l’âme

il y a dans le flot de l’écriture quelque chose – plus grand que nous. les yeux regardent le monde et le monde vrille l’intention jusqu’au bord des mots. nous sentons une force qui nous anime nous sommes semblables aux feuilles mortes quand elles traversent la route sans prêter attention aux feux rouges. le vent les a soulevées pour impulser ce mouvement un élément extérieur. les feuilles existent simplement pourtant il faut les dire. le flot célèbre rend autonomes ces instants fragiles que nous passons habituellement sous silence. le pinceau qui caresse la joue poudrée une forme de bleu qui nous plaît nous rappelle à la nuit. les images s’ancrent sur la rétine sans qu’on les comprenne elles sont pareilles à la voix d’une étrangère qui emplit le wagon d’un TER, indéchiffrable.
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avec elle l’espace s’ouvre – elle habite les choses.
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le flot donne un nom aux regards croisés dans la foule quand tout le monde se ressemble et que notre âme est triste. je lis le poème d’un inconnu. même si l’affiche dans la rue est à moitié arrachée et que la pluie a coulé sur les signes imprimés ou peut-être pour cette raison, j’ai l’impression de le connaître. le flot soulève la poussière et le vacarme au-dessus de la ville. de la ville écrasée de l’oppression exercée sur nos vies malmenées. l’écriture est une déflagration qui répond à celle des manifs elle arrache aux injonctions comme les membres sectionnés par la police ou le pas de chance fallait pas passer par là t’avais qu’à pas être ici. elle reprend à la gorge les insultes vociférées l’effarement du monde face à ce qui ne saurait exister.

le flot dessine les ilots de résistance, les bulles d’oxygène qui éclatent à la surface du monde lisse et de ses horloges tournant dans le sens horaire. les mots mêlés les voix perdues les chants scandés et le langage nourrissent la possibilité d’un autre discours.

écrire un poème c’est choisir le nom de son âme – rencontrer sa puissance.

Colères ordinaires

Ils disent je suis jolie
Moi je suis en colère
Ils pensent avoir le droit
De dire qui je suis
Que ça puisse me plaire
J’aimerais les forcer
À regarder
Le fond de mon âme
Si vraiment c’est joli
La colère
Pourtant je veux parfois
Baisser la garde
Et la culotte
Pour le plaisir
Rallier la chair
Un autre tour de manège
Le sexe souillé par leur désir
Et mon désir d’être désirée par eux
L’effraction sanctuaire d’un pieux dans mes entrailles
Oui mais ce silence
Me vrille
Combien de fois faut-il répéter
Abyssal
Pour le faire exister
J’aime danser la nuit sur le parvis des églises
Mais je ne peux plus le faire
Seule
La rue ne m’appartient pas
Leurs mots parlent pour moi
Ils disent je suis bonne
À force
Presque aimable
Moi je me tais
Je désire le silence
Ma parole intérieure
Me divertir
De l’anéantissement moral
D’une civilisation collectionneuse d’enveloppes
Parce qu’elle ne sait plus lire
Je suis nue sous ma chair
Vous ne me regardez pas

Sub.versive/sub.normale

Si j’étais un visage, je choisirais celui de l’inconnue, qui nous dépasse d’une épaule et s’absout dans la nuit, le long d’une ruelle, martelée de ses talons, de sa robe rouge qu’on aperçoit, lointaine, un halo de couleur dans ce qu’il reste de visible, dans ce champ de vision raccourci par l’obscurité, qu’elle seule égaye. Je serais ce mystère, les traits qu’on imagine un instant percevoir sans qu’ils impriment sur la rétine leurs contours définis, ceux qu’on espère familiers et la promesse fugitive d’un jour avoir l’audace, oui l’audace d’élever la voix pour interpeller le visage, enfin le rencontrer.
Si j’étais l’audace, je serais lettre manuscrite et enveloppe cachetée. Tous ces fragments de phrases qui croupissent de ne pas avoir été expulsés de la matrice de nos cerveaux, des neurones déjà mortes et infécondes, privées de leurs germes. J’inventerais les noms qu’on donne aux choses pour les faire exister, la révérence d’un substantif pour reconnaître la beauté : ce qui émeut.
Si j’étais la beauté, je me glisserais dans les interstices de la normalité, j’irais me loger dans les fissures des taudis et les fenêtres arrachées. Je déchirerais la toile de la cordialité, le tableau de campagne et des vies alignées. Je tendrais la main à la dissonance, au doute, à l’excès et à la luxure. Je poserais mes lèvres sur les corps voûtés, la graisse, les cheveux sales, les yeux gonflés et la rage.
Si j’étais la rage, je me voudrais orpheline. Aimée pour ce que je suis, pour la liberté qui exulte, pour les champs de coquelicot et les ruines. Pour la perte de l’humanité, ou son accomplissement, qui figurent les deux pôles de sa condition et le moteur de l’Histoire. Je serais apatride, j’abolirais les limites. J’aimerais pouvoir dire : je ne sais pas qui je suis et j’y tiens.
Si je savais qui j’étais, je serais sans doute moins soucieuse. Mais je ne saisirais pas la beauté de l’indéfini. La beauté de l’inconnue sans visage, des fragments de phrases qui croupissent, des fenêtres arrachées, des champs de coquelicot et des ruines.
Alors je dis : Je ne sais pas qui je suis.
Et j’y tiens.

Négations

Je préfèrerais ne pas
Avoir à m’excuser
Pour vivre un peu trop fort
Le monde trop grand pour moi
Ne pas cacher mes failles
Ne pas les exposer
Au grand jour et
Dans mes addictions
Ne pas rompre les serments
Passés avec moi-même
Ne pas recommencer
Le lendemain matin
Je préfèrerais ne pas
Avoir besoin de plaire
Connaître le pouvoir
Ne pas l’utiliser
Ne pas déborder
De ce cœur trop plein
Trop grand
Pour moi
Ne pas faire peser sans cesse
Ma culpabilité
Sur les autres
Qui s’aventurent à m’aimer
Je préfèrerais ne pas
Aimer l’odeur du sexe
La présence étrangère
Sur mes draps souillés
Ne pas avoir à trahir
Par ma légèreté
Ne pas avoir à dire
Je suis une planche pourrie
Recouverte d’un vernis
Que j’ai nommé poème
Je préfèrerais ne pas
Avoir à demander
La permission ou
Le pardon
Pour le cœur qui déborde
Les questions dans ma tête
Ou pour les draps souillés
Ne pas demander qui suis-je
A chaque seconde
Peut-on jamais le savoir
Je préfèrerais savoir
Et seulement exister
Repeindre les blessures
D’un peu d’humilité
Les forcer à partir
Lorsqu’ils pensent mériter
Un peu mieux que tout ça
De l’ordre dans le chaos
Ou leur demander de m’aimer
Sans doute pour ce que je suis
Un poème abîmé
Qui attend qu’on le lise.