Séquences ciel

Au bord du chemin roule quelque chose qui ressemble à une pierre.
Elle pourrait s’envoler si on soufflait dessus. Alors je souffle dessus.
Le vent m’aide dans mon entreprise.
Rafale ou saccade, la chamade du cœur de la pierre, à brides rabattues. Blanc, le ciel bat son unisson.

Regarder le mont gardien de ses neiges jadis. Leur fonte en rigoles, en rivières. Une berceuse à tremper entre deux rochers avant l’heure de la sieste. S’approcher des cimes, troisième à gauche derrière l’écran total des sapins. Ici, étang à poissons, ciel à rapaces, le pressentiment d’un orage à venir dans la zèbrure du jour.

C’était au bord du lac, bientôt la nuit, bientôt le soleil fondu au fond. Gesticulent les lézards, leur dernier soubresaut. Tout se cache, chassé par l’unique coup de balai de l’obscurité. La poussière sous le tapis d’herbes.

Le paysage de ta peau

la peau tiède étale
s’effleure se soulève
elle se déroule sous mes doigts
sans s’éloigner des fleurs
elle ondule sous le vent
planté de plein champs
je vois les vagues qui l’envolent
les stries de frissons
les rides et les ravins
la lente dérive
elle tremble blanche
criblée de percées à vif
une forêt se balance
sur ton bras encerclé
la tension rouge d’un sentier
brûlée à quel degré de
blessures ou de caresses
quel passage de baisers
quelles vibrations sans briser
le courant et les rives
en descente de mes dents
en dictions de mes voies
je me laisse guider
j’ai tombé les voiles
si je vogue sur ton corps
si je me perds en chemin
si je m’absorbe dans tes paysages
si je tombe dans chacun
de tes précipices
je me rattrape à tes cimes
les falaises je les gravis
à la force de mes poignets
j’établis ici mon campement
je glisse ma tête dessous
tout mon être à bouger
en même temps que
le paysage de ta peau

Parenthèse(s)

Douces, incurvées mais assassines
Si elles s’ouvrent on ne sait quand
elles se refermeront
d’elles-mêmes ou repoussées (par une main autre)
par un cœur (ou un corps)
par une tête qui attend autre chose

Ou laisser en suspens
en aile (latérale)
gonflement d’une voile
qui prendrait l’air sans revenir

La liberté de penser et de s’interrompre
celle de ne rien forcer du tout
dans l’instant qui dure ou qui s’anéantit (aussitôt)
serait un bréchet d’oiseau
ou son bec qui me pique à vif
mais avec douceur (lenteur)

Je chéris la première et je redoute l’autre
celle qui clot l’espace (grand ouvert)
devenu prison

Soit il obtempère, soit pas.

S’il n’obtempère pas cela signifie sans doute soit qu’il se fiche des conséquences, soit qu’il se croit au-dessus de tout ça.

S’il se fiche vraiment des conséquences, soit il finira par le regretter, soit il est totalement
insensible.

Mais s’il s’avère qu’il est totalement insensible, cela veut sans doute dire qu’il est malade, à moins qu’il ne le soit pas.

Mais alors, s’il n’est pas malade, il est forcément soit un sociopathe soit un mort vivant.

Si c’est un sociopathe, soit c’est de naissance, soit c’est la société l’a rendu ainsi.

Si c’est la société qui l’a définitivement abîmé, soit il peut péter un plomb à tout moment, soit il restera dans son coin toute sa vie.

S’il peut péter un plomb à tout moment soit c’est un danger en puissance, soit il est parfaitement capable de se maîtriser.

S’il est un danger, une bombe humaine, soit il l’est pour lui-même, soit il l’est pour les autres.

S’il l’est pour tout le monde, s’il s’avère qu’il est non seulement un sociopathe mais aussi un psychopathe, soit il faut s’en tenir éloigné, soit on prend vraiment des risques à le fréquenter.

Si on prend des risques avec lui, soit on se sent suffisamment fort pour le désamorcer, soit pas.

Si l’on n’est pas apte à le désamorcer, cela signifie sans doute qu’on est soit inconscient, soit suicidaire.

S’il s’avère qu’on est suicidaire, soit nous souhaitons vraiment mourir, soit nous nous leurrons
sur nous-même.

Si nous souhaitons vraiment disparaître de cette terre, soit nous ferions mieux de trouver un meilleur moyen que lui, soit on pourrait finalement trouver ça fun de mourir par son entremise, directe ou indirecte.

Si on trouve ça fun, soit on est taré soit on est cynique.

Si l’on est cynique, soit c’est par misère affective soit c’est par nihilisme pur.

Si l’on est nihiliste, soit on naît nihiliste, soit on le devient.

Si on le devient, soit c’est un mauvais concours de circonstances, soit c’est la société qui nous a définitivement abîmé.

la cosse s’ouvre
les pois s’écoulent
en pluie

ils tombent
bruts
dans un excès de lumière
inox leur reflet
pâli
terni
contre la paroi
ronds
dans le prolongement
du geste

ils s’arrondissent
à ma main
leur forme plastique
appliquée
un modelé vert et mat
façonné à mon souffle

il y a matière à user
les doigts
épuiser
la caresse
la patience

J’entends la chute
qui égrenne le son
en écho
le bol

Portnawak

Franchement, cela devient n’importe quoi. Aucun sens à tout ça. Aucune raison, aucune substance. On a beau dire, on n’y croit plus. On se persuade, on se laisse bercer par cette espèce de béatitude mièvre, de bienveillance mollassonne, d’indolence. Ce truc sans pattes avec un cœur qui déborde, qui dégouline.
Franchement, qui a besoin de ça ? Alors je sais ce qu’elle dirait. Elle se persuaderait elle aussi « aie confiance, tu sais bien comment ça se passe, c’est toujours comme ça ». Cela retentirait comme un ongle qui crisse au tableau noir « toujours comme ça », tu parles ! « aie confiance » et là on entendrait le chuintement, le sifflement du serpent dans le dessin animé de Disney, celui qui t’endort, qui t’hypnotise.
« Qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? » Ils sont partout, ces serpents ! Ils nous entourent, ils nous espionnent, ils nous inspirent nos pires actions, ils nous dépassent, ils nous débordent. On passe et repasse devant leur langue effilée et on ne peut s’empêcher de les suivre.
Lui, on l’entend à l’avance, on le connaît par coeur « normal », « pas mieux », c’est tout ce qu’il trouverait à redire.
On les scrolle, on les follow, on les like, on se like pareil. L’autolike c’est plus sûr.
Moi, j’ai rangé mon rss et je ne le trouve plus, trop bien planqué, trop bien foutu. Trop de détails tuent les détails, trop de hashtags tuent les hashtags.
On se hashag même irl, tu vois ? On se poke, mon pote. On ne se touche plus assez à mon goût.
Toi, tu n’en penses pas moins, je sais bien ce que tu dirais « aseptie, ton masque tu le gardes, ta main tu le gardes, ton corps tu le gardes, ton cœur tu le gardes. Un point c’est tout » Mais bon c’est pas une vie si rien ne se partage. On ne passe pas sa vie on line, si ? On ne vit pas virtuellement, si ? OK Google, c’est quoi une aseptie ? On te donnera une définition au ras des pâquerettes qui n’explique pas le pourquoi du comment. Google, c’est pas un assistant, c’est un rigolo programmé par des rigolos. Aujourd’hui, on met de la rigolade dans tout, ça tambouille sec, ça rissole, ça racle les fonds de casseroles, ça finit toujours plus ou moins par attacher, ça colle, tu ne le sais que trop. La brûlure est partout sur tes doigts, dans ta peau, derrière l’orbite oculaire et dans ta nourriture. Heureusement tu as la dent dure, toi aussi. Facebookiens tous jusqu’aux chicots, twitte et retwitte la couleur du ciel ou celle des armes. On vit comme on veut, on parle à côté et personne ne se préoccupe de nous au fond, pas vrai.
« Oui mais non, l’autre là, il a dit de s’aimer les uns les autres, on aurait de la considération que ce ne serait pas plus mal » et elle, elle surenchérirait sûrement « et les animaux, tu penses aux animaux, ils ne sont pas sur facebook eux, ils n’emmerdent personne eux ».
Humains trop humains, amis-ennemis, moi et mon surmoi, ma dent creuse et ma fausse modestie, mes superlatifs et mes pseudonymes, mon cul googlisé à l’occasion, la malchance comme la bourse ou la vie. Ben la vie quand même mais plutôt ailleurs que sur Internet.

Où, la vie ?

Où est-elle la vie
qui surgit à l’improviste
derrière toutes nos portes

Où est-elle la vie
qui sème ses graines
de désir et de force

Où est elle la vie
qui ouvre en grand
les barrières des chemins

Où est-elle la vie
qui nous aspire
et nous serre dans ses bras

Où est-elle la vie
qui nous promet
tant de ciels

Où est-elle la vie
qui nous renverse
et nous secoue

Où est-elle la vie
qui nous aspire
dans son tourbillon

Où est-elle la vie
qui a quitté ma peau
qui déserte mon corps

Où est-elle la vie
qui dit quand
elle reviendra

Sortilèges

________ contre l’oeil qui fait face
________ pupille terreuse de désert
________ rance de cirage noir
________ oeil cerné de ses vides
________ ne voit que d’un et pourtant aveugle

________ contre la peau qui s’écarte
________ percutée du sang froid
________ tannée raidie de sa nuit
________ se parsème poussière
________ tombée avant l’heure

________ contre les corps ruinés
________ dépecés percés à vif
________ sectionnés au premier nerf
________ tant de mutilations d’avant-scène
________ temps de rapines et de violences

________ contre l’invective des mots
________ n’ayant de cesse répétés
________ sans ivresse fausses
________ vérités répercutées
________ dans le haut des crânes

________ contre les silences qu’assiègent
________ des visages réduits à rien
________ tous sens inversés tenus entre
________ tenailles d’absence d’incertitude
________ d’absolue tristesse

magie des mains jointes
je jure par l’image
par la chambre noire
je conjure le mauvais sort
je lance mes propres chants
mes sortilèges

Sur l’image

De cette photographie statique, trois détails, trois sourires s’augmentent devant mon œil qui se rappelle la scène. L’espacement des personnages, leur mobilité comme d’hier, leur bruissement dans l’air doux, l’emplacement, l’embrasure de l’air. D’aussi loin, ils se meuvent, marchent dans ce paysage de villégiature.
Autre temps, autre âge. La mélancolie a son mouvement propre qui dépasse de loin les aiguilles de l’horloge numérique. J’ignore quelle heure il est maintenant. A cet instant, je suis ailleurs, loin, auparavant. Je me promène dans ma mémoire comme une solitaire en compagnie. Les mots n’existent pas mais les pensées, les souvenirs peuplent et se meuvent entre les tempes, la percée c’est le temps qui passe.
Le temps qui va son train lent à rebrousse-poil, à retrousse-chemin. Le temps me caresse l’avant-bras, me chuchote les choses passées. Et je marche dans ma propre machine à le remonter, boîte à musique, caméra de privilèges, les événements ne se nomment pas, ils se vivent dans mon cerveau, mon projectionniste privé, mon film quatre étoiles, ma fiction ré-orchestrée dans laquelle je bouge, je tourne, je danse. J’erre, je voyage dans ma mémoire comme dans un vaisseau fantôme ou sur un chemin de campagne. J’aimerais parfois t’emmener avec moi dans mes souvenirs mais tu restes au bord. Ce chemin n’est pas le tien.
J’avance et tu restes immobile, loin de moi.

S’il était

S’il était un peu plus censé que la moyenne, peut-être changerait-il de tactique, de conduite de vie, sans doute mettrait-il un peu plus de vraisemblance dans les choses, sans doute un peu plus de volonté, de coudées franches, de percées à cœur. Il pourrait s’offrir davantage de soleils et plus de ciel autour. Il pourrait se prendre à bras de corps pour se transporter ailleurs. Mais il vit ailleurs, entre deux mondes celui d’ici et l’autre.


S’il était ne serait-ce que la moitié de lui-même augmenté d’un ou deux sens supplémentaires, cela ne ferait pas de lui ni un robot ni un extra-terrestre mais un être sensible, doué de raison avec un surplus de cœur à laisser battre entre deux ailes. S’il était animé d’une veine plus vive, flambant neuve qui accélère toutes pulsations, il sauterait dans le grand bain, plein de sève et de vie. S’il déliait ses plumes, s’allégeait les pennes, il pourrait s’envoler plus souvent et même au-delà de son corps. Il pourrait s’imaginer toucher les autres. Loin.


S’il était ange plus que fantôme, s’il pouvait traverser les chairs et les portes, sans chaîne aux pieds, s’il pouvait voler au lieu d’errer en faisant du sur-place, il ne hanterait plus les esprits, il ne graviterait pas non-stop autour des têtes en faisant dresser les cheveux. Il exploserait dans les cervelles molles toutes ses couleurs. Il génèrerait trois fois plus de pluies torrentielles à ruisseler dans les nerfs, trois fois plus d’émotions à brûler vives sur son bûcher. Il expulserait les grises mines pour ne susciter que sourires.


S’il était l’impossible à atteindre, même en tendant très loin les mains, l’impossible à attendre même d’une grande patience, je finirais sans doute par tomber de moi-même, à plat ventre dans la neige qui tombera bien un jour ou l’autre. Je finirais par racler mes fonds de tiroir pour me couturer pleine face, pour me recoudre des yeux, pour tamiser le sel qui me coule dessus. Je moudrais ma peau comme mouron et je l’éparpillerais pour nourrir les oiseaux.
Ainsi aurais-je peut-être moi aussi la sensation de voler, d’être un ange.