Dans un écho sombre, elle s’est perdue. Elle n’a plus rien d’humaine, elle est entourée de vide, de steppes où plus rien ne dépasse. Elle se déploie dans ce vide, encore et encore, elle passe de colline en colline, rien ne peut l’arrêter car il n’y a plus rien pour faire obstacle. Elle est un souffle quand tout a déjà été soufflé, couché, amenui. Elle n’a plus de forme, à se demander si elle en avait une au départ. Puisqu’il n’y a personne pour la recevoir, c’est comme si elle n’existait pas ; sauf qu’elle existe. Même si aucun pavillon n’est là pour la témoigner, elle est. Elle voyage en cercles concentriques autour du monde, comme une onde sourde, comme une dernière vibration.

J’ouvre la fermeture éclair et mon bide sort, chaud et humide, d’un coup. Je sens que je transpire, je brûle à l’intérieur. Je crie, je bondis et je fourre tout ce que je peux dans ma bouche, par poignées. Les aliments, avalés. Les poubelles,  avalées. Les livres, avalés. L’ordi, avalé. La monnaie, avalée. Les ampoules, avalées. Les bijoux, avalés. La petite radio, avalée. Les épingles, avalées. Les  serviettes, avalées. Les fourchettes, avalées. J’avalerai tout jusqu’au moment où il n’y aura plus rien dans cet appartement, où je serai plein·e de tout ce que j’ai thésaurisé. J’accélère. Je gémis de plaisir à l’idée qu’il faudra ensuite sortir, et manger tout le reste.

Nous marchons sur la terre
Pourquoi est-ce que la gravité existe ?
Pourquoi avons nous un corps pesant ?
Pourquoi ne pouvons-nous pas flotter ?
Flotter comme les astronautes
Flotter comme les bulles de savon
Nous sommes attirés par la terre
La terre nous appelle
Nous y revenons toujours
Quand nous dormons
Quand nous roulons de printemps
Quand nous mourons
La vie est une chute empêchée
Nous défions la gravité
Et la gravité gagne à la fin

J’aimerais échapper à la gravité                                                                             .
Onduler et gonfler
Comme une bulle
M’envoler
Ne plus dormir 
Ne plus mourir
Voler et ne pas revenir

J’aimerais fuir loin de l’univers
Hors des cadres
Hors des lois
Dans des cercles différents                                                                              .
Des comètes
Des non-lieux
Hors des cadres

Ne va pas au travail aujourd’hui
Ne va nulle part                                                                                      .
Ne te lève pas
Ne marche pas
Reste immobile et                                                                      i
Vole
Envole-toi                                                               O
En    –       v  o        l        e             t                          

Nous
Ni je ni vous Nous
Ni eux ni elles Nous
Surtout pas on Nous
Nous
C’est à dire toi et moi et tous les autres
C’est à dire le cercle et la multitude
C’est à dire le torrent et le lit
C’est à dire le chant commun
N   o   u   s

Il y a des jours comme ça
Il y a des jours
C’est déjà bien
Il pourrait ne pas y en avoir
Juste une nuit pure interminablement
Il y a des jours
Des jours comme ça
Des jours qui chantent et qui résonnent
Des jours qui sonnent l’alarme
Des jours qui rayonnent et des jours qui pleuvent
Ils sont notre gageure
Ils nous disent à chaque fois notre impossibilité
Ils la répètent
Nous ne les écoutons pas
Nous partons à l’assaut et ils se dérobent
Jusqu’au jour suivant
Ils jouent à ce petit jeu les jours
Ils dessinent de petites coquilles d’escargot
Sans y paraître
Sans crier gare
Tout doucement
Sur nos yeux
Et s’en vont
Jusqu’au lendemain

Les déboutés

Inviolable
Nul ne peut être condamné
Toute personne a droit
Libre et éclairé
Selon les modalités
En tant que tels
Ni à des peines
Conformément aux traités
Une source de profit
De s’établir ou de fournir
Protégée
Nécessaire à l’intérêt général
Interdiction
Nul ne peut être tenu
Ni à des traitements
L’accomplissement des rites
Ni en servitude
Soumis au contrôle
Nul ne peut être soumis
Qui en régissent l’exercice
Liberté de recevoir
Respectés
Ce droit comporte la faculté
Sans considération de frontières
Librement choisie ou acceptée
Nul ne peut être éloigné
Sans considération de frontières
Toute discrimination fondée
Sans préjudice
L’union respecte
Soins nécessaires
Soins nécessaires
En temps utiles
Nul ne peut être astreint
Nul ne peut être
Condamné

Comment apprivoiser la vieillesse ?

D’abord, armez vous de patience – patience et moteurs de temps font plus que morses ni que pages : il se peut que la vieillesse tarde à venir. Ne désespérez pas, elle finit toujours par se présenter. Au besoin, faites des mots croisés ou trouvez un emploi en attendant.

Une fois cela fait, baissez les armes. S’armer et se désarmer sont des signaux envoyés à la vieillesse : nous avons les capacités de tenir le siège, mais nous l’accueillerons en amie. (En réalité nous n’avons pas le choix, mais l’illusion du choix nous rassure).

Deuzio, parlez-lui cinq minutes chaque jour. Le matin, par exemple, avant de vous brosser les dents. L’oublier serait le meilleur moyen de la vexer. Elle ne viendrait plus effleurer nos épaules. On la croirait disparue. Elle nous tomberait dessus à l’improviste, et nous écraserait d’un coup. 

Puis, prenez un objet coupant, une râpe à fromage par exemple. Faites glisser la râpe sur votre visage, au coin des yeux, de telle sorte que de petits sillons apparaissent. Répétez l’opération jusqu’à ce que la vieillesse vienne s’y lover. La ride est le ramage de l’âge. 

Pensez aussi à faire l’inventaire de vos organes invisibles. La vieillesse raffole des organes usagés. Sélectionnez les plus amochés, servez-les dans un petit bol d’argent, comme les croquettes du chat. Vous verrez, dès la première bouchée elle ne vous quittera plus. 

Voilà pour l’aspect corporel. Vous êtes en bon chemin. Mais il vous manque l’essentiel. Pour apprivoiser la vieillesse, il faut aussi transformer votre âme. Commencez par oublier tout ce qui est oubliable. Ce ne sera pas long. Regardez droit devant vous, à l’intérieur, le plus loin possible.

Ensuite, réunissez le matériel nécessaire et fabriquez-vous des souvenirs. Ne lésinez pas sur les moyens, c’est une étape importante. Quand vous aurez tous vos souvenirs devant vous, ils prendront vie et deviendront vos amis. Ils vous diront de les suivre. Suivez-les. 

Levez la tête. La vieillesse est là, devant vous, pour la première fois. Elle est affreuse, régalienne, repoussant remugle. Ne courez pas. Ne fuyez pas. Si vous courez, elle vous rattrapera et vous dévorera. Regardez là en face. Peu à peu, elle vous semblera plus belle. 

Enfin, faites la ronde autour d’elle avec vos souvenirs. Chantez, dansez, changez les os en flûtes à bec. Souriez-lui, embrassez-là. Laissez là picorer dans votre main, et quand il n’y aura plus de grain, fermez les yeux.

Foyers

Creusée et remplie. Creusée la terre, lignes des murs invisibles, pas encore montés. Remplie la terre, encore humide et déjà remplie de ce qui n’est pas elle. Oubliée la terre, quand on l’a coulée et recouverte. Dissimulée, abasourdie la terre par le bruit des travaux. Le bruit recouvre tout, et les enrobés, et les mots comme un tapis. Ça s’empile par couches, jusqu’à perte de la base. Ça tient debout, ça tient tout seul, ça lévite. Les papiers peints tendent leurs voiles, et le placo lunaire. Les jours et les années, et la déchirure minuscule, jusqu’au grand retour.

No ou la légèreté

Il n’y avait plus personne dans le couloir des brasses. Le dernier nageur était sorti dans un nuage de vapeur et s’était jeté vers l’escalier des vestiaires, il devait être en retard.

No reprenait sa respiration, elle avait enchainé cinquante minutes de nage libre, c’était pas mal pour une reprise. Son corps lui semblait léger. Elle bascula sur le dos, se propulsa d’un mouvement des jambes et se laissa dériver en planche, les bras le long du corps, les cheveux lâchés. Elle se sentait comme un nuage de lait dans une tasse de thé chaud.
Les yeux fermés, il lui semblait que la frontière du derme, ce millimètre de chair censé marquer dans la vie de tous les jours la limite entre soi et le monde, n’avait plus la même continuité. Des plaies indolores béaient projetant son être partout en photophore, infusant l’entièreté du bassin et au-delà, blutant sa lumière bleutée aux coins de l’univers. Elle retrouvait cette même sensation, si
nette le jour de l’accident, de façon plus diffuse mais plus enveloppante.
Ce jour-là, quand le scooter l’avait percutée par derrière, elle avait compris pour la première fois qu’elle n’était pas dans le monde, qu’elle n’avait pas plus d’individualité qu’un sachet de thé n’a d’individualité. Elle n’était qu’un intervalle entre le monde et lui-même, dans le temps. C’est étrange que les accidents de la route provoquent des prises de conscience existentielles, mais c’est ce qui est arrivé.
Quand elle a senti le goudron sur elle, après le premier choc (elle traversait le passage piéton, le scooter arrivait vite, les gens sont pressés), elle n’a pas eu mal, la douleur est venue après – quand elle a senti le goudron, elle s’est dit, pour la première fois peut-être depuis sa naissance : je ne suis rien et je n’ai peur de rien. Je suis libre.

L’escalier

Je descends.
Chaque marche porte mes pas
Et me rapproche de la rue
Chaque marche
Porte mes espoirs quotidiens
Je monte.
Chaque marche salue mon retour
Me rapproche de chez moi
Je monte et je descends
Je suis toujours le même
Comme lui
Nous continuons bêtement nos vies
Nostalgiques
Opiniâtres

Chaque jour. Chaque marche.L’escalier pousse son lot de trilles
Sourdes et usées
Rossignol de bois élimé
Barré de métal peint
Barré d’impossibles envies
De dérouler sa vrille
D’ouvrir la rambarde, la grille
Une bonne fois
De s’échapper
De courir loin des hauteurs
Dans un pays parfaitement plat
De se rouler en boule
De devenir autre,
Cabane, montre, oreiller
Comme je le comprends
L’escalier
Ses humeurs mêlées
Son tempérament fluctuant
Ses hauts et ses bas
Ses abysses
Ses contre-plongées
Ses demi-tours
Espérer
S’échapper des vitraux grenus
S’échapper du limon de guingois
Trouver d’autres terres
D’autres formes
Ne plus monter
Ne plus descendre
Changer.