Pelouses vertes

J’étais là quand ils sont venus planter la pelouse
pour recouvrir de brins pareils la terre
qui occupait tes mains du matin au soir
j’étais là

pour l’enterrement de la terre

j’étais là

j’ai senti la pelouse fière
plantée
comme un premier jour de quartier pavillonnaire
la tournée des voisins
c’est nous – sourire sourire
c’est nous maintenant
J’étais là
planté
j’ai détesté une pelouse verte
pour la première fois

J’aurais voulu filmer

comme portables sur police dans scène de lynchage
consigner l’ostentatoire
j’aurais voulu quand
le dernier coup de bêche
sous tes yeux
et les loupes qui les grossissaient absurdes
tes yeux bille
qui commençaient à rejoindre les pierres
tes yeux ahuris tes yeux poisson
roulés au sable d’une mauvaise nuit quand
le dernier coup de bêche
pénible
et que les larmes coulent en silence
j’aurais voulu
te dire des choses qui repoussent
mais l’herbe avait déjà tout pris

J’étais là et ce carré de jardin était la preuve que
tout passe
la preuve que
ce que l’on aime
tout
pourra être recouvert d’une pelouse verte

J’étais là et c’était la preuve que
tout ce que l’on aime mérite d’être aimé
Que les pelouses
aussi
peuvent recueillir le pardon.

Soleil couchant

Extinction des feux

et le brasier intérieur s’allume.

Rejouer sa vie les yeux fermés

le cerveau grand ouvert.

Cette phrase que j’aurais dû répondre

ce rendez-vous qu’il ne faut pas que je manque

cette personne qui me manque

et qui n’est plus là.

Les ribambelles de pensées

attendaient patiemment

se déplient

font les chauve-souris

dans la cave de mon intimité.

C’est comme une douche

mais ici l’eau est tiède

et collante.

Elle coule

s’immisce dans chaque interstice de mon corps-fourmilière.

Et le corps

qui s’efforce d’obéir à la tête qui fait

pars – mmm non reviens – va t’en – non, reste.

Le corps

qui ne sait plus où donner de la tête qui lui dit

muscle par muscle

abandonne-toi

relaxe

malaxe

Mais elle n’en fait qu’à sa tête, la tête

tactiquement

insaisissable

elle le ghoste.

Et le portable

veilleuse comme un flash dans la tronche

désactive le mode avion

et la cohue du métro débarque dans mon lit.

Se plonger dans un autre bassin

couvrira peut-être

les voix de ma vie imparfaite.

Et les moutons

qui au début sautaient docilement la barrière

de fils en aiguilles se dérobent

disparaissent

échappent à l’attention de mon berger distrait.

Parfois, je lui tends la main

je le prends comme il est

on se disperse ensemble

on saute de pensée en pensée sans s’attacher

on goûte l’air et on repart

là où nous menons le vent

là où

le soleil couchant.