Tu ignores encore tout de l’histoire que je vais te conter. 
Tu ignores encore tout du lieu et des actions passées. 
Je perçois une curiosité dans ton regard, un appétit pour la nouveauté. 
Mais je viens de l’affirmer : cette histoire est passée. 
Tes sourcils interrogent, dessinent à la plume une ligne de questions. 

Je ne le dis qu’à toi : dans ce massif de l’étoile, il y a une grotte.
Un ermite y a vécu presque deux années, puis a repris la route. 
Un autre a séjourné 30 ans, ce n’est pas rien 30 ans, ce n’est pas rien, jusqu’à sa mort. 

Mais ce n’est pas dans cette grotte que mes yeux se sont plissés pour mieux écouter. 

C’est dans une autre, une qui parle de vie, une grotte formant chapelle pour la parole d’une poétesse habituée aux falaises de craie. 
Pupilles dilatées en découvrant le lieu, bougies dans anfractuosités attirent nos yeux, forment couronne pour celle qui va nous dire, nous souhaiter d’être nous, nous éveiller aux regards du dedans, aux regards du dehors. 
Aux aguets, nos rétines transforment les signaux lumineux en ouverture de l’esprit et du corps. 

Il fait froid, et ce n’est pas un détail dans mon récit. Il fait froid. 
Visualise le lieu comme un endroit où nous nous sommes couverts, où nous nous serrons les coudes, où nous sommes très proches, où nous cherchons chaleur humaine afin que nos yeux brillent. 
Les paupières se ferment de temps en temps, goûtent les paroles nues. 
Les paupières s’ouvrent à nouveau sur celle qui lance trois dés, forme des poèmes pour une personne présente, et pour une autre, et pour une autre encore. 

Est-ce divination ? Est-ce présage ? 
Dans les cavités de nos globes oculaires, les mots se déplacent, diffusent un parfum récolté sur le chemin. 
Dans les profondeurs de nos cellules, les lettres se mélangent avec les fleurs, avec les graines et les cailloux. 
Nous gagnons ensemble une vue à 360 degrés.

Bleu électrique

Il y a presque 17 ou 18 ans…
Il y avait eu la neige…
On était restés bloqués une semaine,
comme ça,
tout le village, sans électricité ni rien.

Toute la vie à pas plus lents,
dans l’horizon calme du blanc.

Au coeur de chaque maison, le feu.
Cheminée, bougies, tisane fumante,
alcool fort dans bouteilles de verre.

On était restés seuls, entre nous, au village,
toute une semaine,
comme ça.

Seuls, coupés du monde.
Sans électricité ni rien.

Je crois qu’on nous avait oublié.
Le téléphone ne passait plus, ni la radio.
Tout restait bloqué, à l’arrêt,
comme ça.

C’est toujours les mêmes que l’on oublie, pas vrai ?
Ceux qui vivent au bout de la route.
Les paysans, les villageois.

Le boulanger avait remis en service le four à bois.
C’est ce qui nous a sauvé, l’odeur du pain chaud.
C’est ce qui a réchauffé nos mains, nos bouches, nos ventres.
On s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux
pour cette odeur de pain, pour la croûte bien cuite.

Le vieux a voulu y aller lui aussi.
Les vieux font semblant d’écouter.
Les vieux gardent leurs idées en tête.

On lui avait dit de ne pas sortir,
et lui, il a enfilé ses bottes usées.
Comme ça.

Il voulait voir le four à bois d’autrefois.

Les vieux aiment retrouver les odeurs de l’enfance.
Les vieux cherchent où ont disparu les saisons.
Les vieux rêvent de bonhommes de neige.

Alors, il a laissé ses traces dans le blanc.

Le chemin avait été un peu dégagé,
mais la neige avait gelé.
Le vieux a continué.

Il a marqué une pause,
le temps d’un de ces bonbons à la menthe
dont ses poches étaient emplies.
Il a laissé tomber le papier sur le sol.
Comme ça.

Une tâche bleue électrique sur tout ce blanc.

Fragments du temps

Il faut toujours marcher en sens inverse
pour mieux contempler
la richesse de sa propre existence,
l’enfance de ses jardins solitaires
au milieu d’un sous-bois,
rond et délicat.


Au moment où le soleil se couche,
alors on peut changer d’avis,
donc de peau, en quelque sorte,
et cheminer à nouveau
sur le fil de nos circonvolutions.


Y voir passer nos pensées,
dans le même caractère
unique et changeant,
presque semblable
au cours d’un ruisseau.


Accrochés au ciel, les nuages blancs
ont l’air de s’amuser
à dessiner des traces éphémères.


L’enfant les a interprétées,
puis il les a laissées passer,
s’est couché sur le ventre,
joue contre l’herbe fraîche.


L’enfant
modèle le monde,
comme s’il n’était
qu’à lui.


Et les nuages
le regardent,
avant de changer
de forme.
Rien que pour ses
beaux yeux ébahis.


Se mêle à ce tableau,
des années après,
un homme,
au caractère d’enfant.
On le reconnaît bien !


Il se penche lentement
sur un fragment du temps,
et le ciel d’automne,
ce majestueux ciel d’automne,
invoque les nuages à nouveau.


L’homme tourne la tête,
dans une drôle de contorsion.

Enthousiaste et courageux,
craintif et peureux,
il retourne sur la terre
de ses ancêtres.

Le ciel laiteux en bord de mer,
le froid pénétrant jusque sous la peau,
une étendue de sable sur lequel
de rares personnes
emmitouflées
marchent à contre-courant
du vent.
Un chien blanc, fox terrier,
les précède.
Ils baissent tous la tête.
Moi aussi.
C’était l’hiver juste avant.

Etincelles de soleil,
ils sont presque nus,
le sable se recouvre de ces corps étendus,
odeur de crème solaire, de beignets gras.
Un chien blanc cherche
l’ombre
inefficace d’un parasol
coloré,
sur lequel une marque de boisson
trop sucrée
apparaît inscrite
en lettres penchées.

Je me lève,
cours vers l’eau,
y trempe les pieds,
nage quelques mouvements
de brasse,
marche
sur le sable encore mouillé, puis sec, puis brûlant.
Je cherche des yeux le paréo qui est le mien,
mon corps désorienté par le courant et par la foule
d’un 14 juillet.

Tu es celui
qui va loin devant moi.
Tu es celui
qui a de grandes jambes.
Tu es celui
qui ne m’attend pas vraiment.
Tu m’as dit : Les Pyrénées c’est beau.
Je le savais déjà, et j’ai dit oui.

Tu es celui
qui porte sur son long dos,
notre abri pour la nuit,
notre toute première nuit.
Dans ta poche un altimètre,
une boussole,
dans la mienne, un petit caillou
ramassé sur le sol.
Tu m’as dit : La nuit va tomber.
Je le savais déjà, et j’ai dit oui.

Tu allumes le feu,
je te regarde faire.
Quelques branches de bois,
ton souffle sur les braises,
au-dessus de nous, le ciel grand étoilé.
Je t’ai dit : allons maintenant nous aimer !
Tu le savais déjà, et tu as dit oui.
Au petit matin, la rosée à nos pieds.

Rester chez soi, rien de pire par temps clair.
Assignée à résidence, tourneboulis.
Vagues à l’âme de mon corps malade.
Les autres, dehors, existent-ils encore?

Rester chez soi, délice sans faille, surtout par temps clair.
Exil volontaire, manège enchanté.
Randonnée silencieuse dans les plis de mon corps en vie.
Les autres? Quels autres?

Cataclysme intérieur de l’en-moi,
mes pas ne me portent plus,
ma tête fait des loopings,
y-a-t-il quelqu’un dans le coin?

Rester chez soi, liberté suprême, ciel étoilé,
Etre, rêver, vagabonder,
à l’unisson du corps et de l’esprit,
l’autre en moi ne fait plus qu’un.

Rester en soi, s’imaginer cabanon au coeur d’une merveilleuse
calanque, solitude des jours heureux, brouhaha des gens passant devant,
levons nos verres à la santé de nos maisons de chair et de sang!

Elle est belle comme le jour, et pourtant la nuit devient sombre, parfois.

Des heures durant, elle regarde le même film sur le même écran, et la minute suivante ne sait plus si oui ou non il voulait du thé.

Le matin, elle oublie souvent de manger; le midi, elle s’en souvient, c’est déjà trop tard, cela attendra encore un peu, se dit-elle.

Elle trouve ses chats très drôles, ne trouve pas du tout que les gens sont intelligents à leurs façons. Elle va même jusqu’à dire que les gens sont cons…

Et enfin, aujourd’hui, elle en parle, elle cherche à comprendre, elle ne veut plus porter sa souffrance seule, alors elle porte des tresses qui lui vont bien et décide d’en parler. Elle cherche à comprendre pourquoi d’une minute à l’autre elle ne sait plus si oui ou non il voulait du thé. Elle cherche à comprendre pourquoi il était si difficile de supporter l’école, pourquoi elle acceptait sans rechigner la discipline du cours de danse classique, chignon bien épinglé, justaucorps ajusté, collants roses non filés, professeure archi-sévère et photos du calendrier annuel.

A 10 ans, elle dévore les livres écrits en langue anglaise -cela lui parle mieux-, vomit les manuels de mathématiques et de physique. Elle crie « Je déteste les musées » mais ce n’est pas vrai, elle adore contempler le même tableau pendant de longues minutes, ce qu’elle déteste vraiment c’est aller de l’un à l’autre…C’est là, je crois, qu’il faut chercher, contempler le même tableau pendant de longues minutes.Tu as 20 ans et tout reste à écrire.