Ça commence entre chien et loup, ce moment où la lumière s’émousse doucement. L’ombre bleue survient progressivement. Elle envahit d’abord la terre, les arbres. Elle se dessine en nappes, en nébuleuse un peu floue qui recouvre ce qu’il reste à voir. C’est le moment où les yeux se plissent pour distinguer encore quelque chose dans l’obscurité. Pour s’habituer au noir. Elle s’avance à son rythme, s’étend, se répand. Elle repeint. S’éternise. Le paysage se brouille dessous, puis disparaît.
Toujours ce mouvement lent, comme ralenti, suspendu, surprend par sa radicalité.
On dit qu’elle tombe mais c’est faux, la nuit noie.
Tag / atelier avec les pharaons
Foyers
Creusée et remplie. Creusée la terre, lignes des murs invisibles, pas encore montés. Remplie la terre, encore humide et déjà remplie de ce qui n’est pas elle. Oubliée la terre, quand on l’a coulée et recouverte. Dissimulée, abasourdie la terre par le bruit des travaux. Le bruit recouvre tout, et les enrobés, et les mots comme un tapis. Ça s’empile par couches, jusqu’à perte de la base. Ça tient debout, ça tient tout seul, ça lévite. Les papiers peints tendent leurs voiles, et le placo lunaire. Les jours et les années, et la déchirure minuscule, jusqu’au grand retour.
Rha
Crache tes dents,
Sèche dans le vent, sèche et trique dans le sang
Coince le franc qui se pompe et se repends
Soulèves la marque du cycle lent
Fond ton pardessus pardessus
Racle tout racle encore
Encore plus fort
Pigne chigne choigne
Rauque de vie rauque de la, rauque de si
Effouille ta marmouille
Flotte ta lotte, rote
Contre moi mon ame
La c’est fini rote, rote encore
Encore plus fort.
Viens la motte contre, la
Si bête si prête, enlarmouillée de ras
Toute menue nue , toute chenue
Pose ta tête la. la.
Pète, hocquete , sur le tas
Tatatère douce pétulère
Chelmine un peu la, tout bas,
Pur murmure, éraflure si tant
Que jamais ne fut la pauvre bête aimant.
Reste la , dans mes bras.
Fluide écartelé de larmes
Fibre de doux remords
Sommeille en mon corps
Dors dors et rêve encore
De chasses carnassières,
de petites mortes en bière
de flou, de doux de douces famouilles,
scrabouille qui me mouille et me mords encore,
abandon de la bête, abandon du bandon, lachez les sons
lachez le fond.
Viens sors de ton corps et viens éclore la tout bas, tout chat ,
doucement la, si la, di da, ta tête sur.
Depuis qu’il fait bleu
les hommes confondent
le jour et la nuit
leurs yeux sont rouges
à force de scruter
l’horizon en quête
d’étoiles ou de soleil
Depuis qu »il fait bleu
les sons ont déserté
les villes et les foyers
et les voitures écrasent
mollement les piétons
dans un silence acqueux
Depuis qu’il fait bleu
les oiseaux se cognent
contre les murs rèches
et leur sang se fige
dans l’air glacial
du jour ou de la nuit
Depuis qu’il fait bleu
les arbres ont perdu
leurs racines et
leurs branches desséchées
crachent leurs feuilles
sur les sols qu’aucune
ombre ne berce
Depuis qu’il fait bleu
les saisons ont le goût
acide des oranges
elles s’empilent sans
se succéder
les unes aux autres
Depuis qu’il fait bleu
moi qui vous parle
attend fataliste
d’être englouti par
la vague du remord
d’être à l’origine
du bleu carnivore
Le temps des arts
Le temps a un côté rassurant.
Son tic-tac incessant, fuyant vers l’avant, éloigne tout sentiment.
Le temps passe et marque les gens. Il n’écoute pas le vent.
Comme un battement, sans ralentissement ni élan, il se moque des éléments.
Il est sans changement, on pourrait même le croire chiant.
Et pourtant l’orchestre du vivant s’accorde sur ses gestes lents.
Des instruments dansants sous la voie lactée, de manière répétée.
La lune laisse place au soleil. Le soleil laisse place à la lune.
Thot se nourrit des événements, sans fondement il prend.
38
Pendant que les veines se marquent, les muscles du bras disparaissent. Et pendant que les genoux se cognent, les cuisses se creusent. Quand les yeux s’agrandissent, les joues disparaissent. Et quand la pointe du coccyx blesse, l’abdomen se creuse.
La chair devient malade, le corps cris et crampes, ne demeure que la chute.
Le squelette prend vie, les seins le cul meurent, ne demeure que la chute.
La chute qui s’imprime à ma tête. Qui l’imprime à mon corps. Qui intrigue et effraie, qui repousse les regards.
Le jour où j’ai arrêté de manger, même le mien de regard je n’ai plus supporter.
On a le temps posé
sur l’étagère de la cuisine
tu attends
dans la langueur de l’été
on s’égare on t’oublie
à la lumière crue du matin
tu attends tremblant
affaibli à l’agonie
tu attends
et puis on se souvient
deux mains désolées t’emportent
il est grand temps
deux mains creusent ta place
dans la croûte de terre
tout près du thym
il suffit pourtant de presque rien
un peu d’eau de paille chaque jour
pour que ton pouls batte à nouveau
dans ce petit bout de jardin
deux mains t’espèrent attendent
l’élancement vers la lumière
il suffit pourtant de presque rien
caresser tes joues prendre soin
pour que ton corps se relève
courageux vaillant
basilic
On l’appelait la voyageuse immobile.
On évoquait le voyage de Proust dans sa chambre lorsqu’on parlait d’elle.
On lui disait que c’était malsain de rester assise sur son canapé le regard en dedans.
On se demandait ce qui passait dans ses yeux opaques.
Elle répondait.
Rien.
Il ne se passe rien.
Je suis un vase.
Plein de larmes.
Si je bouge, les larmes vont couler.
Se déverser.
Sur le canapé.
Dans la pièce.
Dans le couloir.
Sur le trottoir.
Et noyer la ville.
Je ne veux pas bouger.
Me déverser.
Tourner la tête.
Et puis.
Il est entré.
Il n’est pas resté sur le seuil.
Il a ouvert la porte.
Il a apporté.
Son odeur de mer.
De vent.
De ciel.
De sable.
Il a dit.
Je vais vider le vase.
Assécher les marais salants.
Tisser des passerelles.
Tu n’auras rien à faire.
Juste danser sur le bout de tes pieds.
Et partir.
Seule.
Là où le vide se remplit.
Là où la nuit s’éclaircit.
Là où le seuil devient passage.
Là où le charbon devient diamant.
J’ai revu la maison
Naturellement,tu n’es plus là
La maison aussi semble disparaître
lentement
Comme si elle reconnaissait ton absence
La mauvaise herbe a conquis la cour
Les murs d’autrefois ont été pilonnés par les pluies
Le toit accueille avec profondeur les vents
Et les coins sont maintenant habités par les araignées
Leurs toiles recouvrent nos souvenirs
Ta voix s’est tue
Le silence a remplacé la musique de l’enfance
Et ton corps doit être depuis longtemps entièrement uni à la terre…
Moi aussi j’ai changé
Au lieu d’un sourire, j’ai un rictus
désormais
Et le temps dessine ses lignes sur mon visage
J’ouvre le livre de la fin
Ca commence par un baiser
chaste, presque fraternel
tu te recules, tu me regardes
tu reviens, tu t’accroches
tu t’en vas je te rattrappe
ta bouche s’entrouvre un peu
laisse entrer ma langue
plus loin
on ne se touche pas
le temps que nos bouches se reconnaissent
je lèche doucement tes lèvres
en bas en haut je sais
de ma joue à mon cou tes doigts
descendent pendant que ma langue s’enroule un peu plus
à la tienne tes doigts
jouent de moi comme d’un instrument
passent dessus dessous tes doigts
écartent s’éloignent
savent mieux que moi
quoi faire comment pourquoi
je suis toujours surprise
par l’éclair vif comme un coup d’épée dans toute cette eau
au milieu des vagues longues et lentes
vite tu dis monte viens
je monte tu glisses
glisse est ton mot
et la vague gonfle jusqu’à la gorge
chaque cellule existe pour les autres
le rythme est à moi mais parfois tes doigts
impriment sur mes hanches
quelque chose de plus dense
commence à résonner je ralentis
j’aime te sentir à peine j’aime
que le mouvement soit si lent presque inexistant
chaque cellule se cristallise se tend
comme un flocon, un diamant
je me rapproche
tu sais tu mets tes doigts
dans ma bouche
et délicatement touches
mes tétons comme des boutons
ça devient aigu lancinant
les eaux montent
les cristaux se multiplient derrière mes yeux
autour de moi tu sais parfois
tu dis mon nom et parfois pas
parfois tu me regardes tu me souris tu dit l’amour et l’abandon
tu t’enfonces au fond de mes yeux
tu fonds à l’intérieur de moi
tu n’existes plus
un tsunami rose violet, translucide
submerge et absorbe à la fois un cri
transperce les étendues désertes
et le plaisir est la seule chose qui reste
avec tes doigts.