Nous
sommes multiples, riches et effrayées de notre propre puissance.
C’est une énergie au pouvoir cannibale,
des tourbillons dévastateurs émergeant par des bouches grandes ouvertes.
Ce sont des cris de foudre qui nous ont fait naître
matrices au cœur vert tendre,
le rouge profond qui nous habite érupte par nos pores,
l’astre du jour affole l’écorce molle dont nous sommes vêtues,
seule la caresse du vent est capable de nous apaiser.

Certaines mains sont plus habiles que les langues,
froissures d’hier qui ornent et racontent
des lézardes intimes qui s’écrivent au fil des jours.
Je caresse des murs chauds aux interstices vivants, la pierre exhale son histoire.
Puis il y a des mains blocs, des mains lourdes qui confisquent le futur
elles s’abattent sur les os et écrasent, pilent, condamnent
la terre noire se transforme,
humus odorant s’effritant entre les doigts
enraciné dans la terre, le regard pâle suit le mouvement du soleil.
D’autres mains encore apportent la jouissance
elles œuvrent dans le pli des détails
dentellière du plaisir, elles cajolent, caressent et ouvrent
irriguant la jeune pousse à l’intérieur de ma hanche.
Des mains tendues, solides et souples comme les branches des trembles
je me blottis au creux des paumes offertes
je m’ensommeille.

Veuves

Elle a enroulé sur sa tête
un châle sombre qui retombe
sur ses épaules.
Elle avance pieds nus
dans ses chaussures déformées
pressant un maigre ballot de linge
contre sa poitrine.
Sa chevelure a blanchi.
Son regard est aussi froid
que l’air de la montagne
aussi limpide que l’air
du Mont Qassioun.
Ses chevilles et ses poignets
sont couverts de terre
de sang et de poussière.
Le ciel peut gronder
ou passer à l’orage
le sol peut trembler
ou se fendre
elle poursuit sa route
elle emprunte des voies
défoncées
elle vacille sur les pierres
tranchantes
elle tombe
elle se relève
elle tombe
se relève encore
elle
dévastée.


Ces ombres entrevues
ces femmes, ces fantômes
où vont-elles, qui sont-elles ?


Elles n’ont plus de voix
pour le dire
elles ont soif
elles ont faim.
elles souffrent.
Sur tous les chemins
les maisons sont en ruine
la terre a brûlé sous les bombes
les hommes font la guerre
et les enfants sont morts.
Alors, elles vont là-bas
ou ailleurs qu’importe
puisqu’elles ont tout perdu.
Elles marchent entre les tombes
sur les cendres
et parmi les décombres
sans espoir et sans but
hormis peut-être celui de fuir
le désastre et la mort.

Je
est une bile, crachée
dans le crachoir réfectoire de nos plaintes. 
Je est un immonde crachat épais,
immonde crachin de nos reins.
Cette épaisse œuvre visqueuse, ce vile miasme…
Drache ! 
C’est le projectile de ta bouche que tu n’entrouvres qu’en moue détestée. 
Tu baves du vide, tu rejettes du vide 
que même tes poumons méprisent. 
Tu n’es rien. Tu es sordide. Tu n’est qu’un crachat gluant.
Certains crachoirs sont en argent. 
Érigés en colonnes de bave, vaillantes tours 
aux pourtours pollués de jets élastiques. 
Nos fières muqueuses coulantes 
y sillonnent et dégoulinent en splash répétés:
chaotiques tac dans ce vibrant réceptacle d’argent. 
Et pendant que nos mentons s’huilent de cette bile tenace
que la bave blanchâtre inonde nos lèvres
Recevons ce respectable vide méprisable.
Une pluie fine bruine de toi. 
Détourne le visage, déleste-toi.
Car ta gueule est déjà un rejet d’écumes.


paume
pastel grossier
aplats du bout des doigts
pigments à même la peau
tentatives d’effacement


profondeurs denses
noir qui se refuse
visages dans l’obscurité


doute tenace
innocence
trace
hors de – jaune vif –
questions
sans cesse répétées

certaines questions contiennent l’immensité
certaines se glissent sous la peau
s’immiscent sous la langue
tracent des frontières des fissures
construisent des ponts
délimitent clairement
émergent

nous préservent de l’oubli

Nous
Ni je ni vous Nous
Ni eux ni elles Nous
Surtout pas on Nous
Nous
C’est à dire toi et moi et tous les autres
C’est à dire le cercle et la multitude
C’est à dire le torrent et le lit
C’est à dire le chant commun
N   o   u   s

Il y a des jours comme ça
Il y a des jours
C’est déjà bien
Il pourrait ne pas y en avoir
Juste une nuit pure interminablement
Il y a des jours
Des jours comme ça
Des jours qui chantent et qui résonnent
Des jours qui sonnent l’alarme
Des jours qui rayonnent et des jours qui pleuvent
Ils sont notre gageure
Ils nous disent à chaque fois notre impossibilité
Ils la répètent
Nous ne les écoutons pas
Nous partons à l’assaut et ils se dérobent
Jusqu’au jour suivant
Ils jouent à ce petit jeu les jours
Ils dessinent de petites coquilles d’escargot
Sans y paraître
Sans crier gare
Tout doucement
Sur nos yeux
Et s’en vont
Jusqu’au lendemain

Je
est un ruban obscène
Il se doit de l’animal

Certains animaux sont cachés couchés ils observent
Certains animaux couvrent des aires ondoyantes et des corps souffrants
Certains animaux chassent de mémoire
Certains animaux offrent leur corps
Certains animaux lèchent les frontières
Les animaux n’approchent pas la ville
Ils attendent que le rideau se lève

Elle –
taciturne dans le coin tout au fond.
On disait d’elle – elle n’a pas la langue dans sa poche
et depuis qu’il lui a dit – je me suis toujours senti seul avec toi,
son coeur est sourd.

L’avalanche en plein dans le corps,
elle n’entend plus la neige tomber.

Certaines blessures sont enfouies, celles dont on se souvient
comme un rayon de soleil en hiver, sur la brise endormie du matin,
celles dont elle s’accommode.
Et puis il y a les blessures béantes qui suintent sous sa peau intacte ;
brûlantes dans chaque recoin,
elles n’épargnent aucun sourire.
Il y a aussi celles 
freinant la vie sans vergogne, 
qui soudain se laissent panser par des promesses,
choyer par l’irrésistible abri de l’amour ;
soudain se laissent épauler par un brin de lumière,
un élan de folie,
un demi centimètre d’espoir.

Certaines blessures arrachent et recollent,
d’autres
éteignent les goûts et les couleurs.

Hydrophiinae

Elle est belle cette ruelle.
Lumineuse à midi, ténébreuse à minuit.

Un passe-temps pour les habitants.
Un jeu de dames au milieu des flammes.

C’est l’artère de la cité.
Elle mène à la Méditerranée.

Un vent doux salé, après la tablée.
Cépage raffiné pour oublier de se parler.

Couleurs pastels, la marelle est naturelle.
Les pavées s’enivrent en fin de semaine.

Le plus important c’est d’y danser, d’y rire, et d’aimer.
La vie aime s’y promener.

Tu…
es l’absence qui fait le vide
le mystère qui demeure
l’autre comme un miroir
l’ailleurs que l’on espère
l’énigme à jamais résolue
Tu martèles le temps


Voilà une danse rituelle
incessante qui appelle depuis la préhistoire
dans les cavernes habitées
un battement, un rythme
une sentence qui tel un couperet
ordonne et éclaire et vient déverser 
sa vibration son fluide sacré
la chair abdique et l’âme exulte silencieuse
le feu brûle dans la poitrine
la peau tambour devient nuage poussière
Danse de tous les âges
qui ôte les voiles, largue les amarres
voyage entre ciel et terre
emprunte les chemins inconnus, bien connus.