Un chez toi

Les années passent 

Un village terne
Un arrêt de bus imprécis 
Des étreintes folles 
De rendez-vous en imprévus

Une maison austère 
Murs blancs
Façades blanches 

Au dehors un noyer 
Des mûres et des framboises 
Un banc pour déjeuner 
Au son d’une radio 

Personne n’y vient jamais 
Le temps y passe lent
Et nous aimons cela

En d’autre temps 

Les années passent 

Une façade de vigne-vierge 

Un clair-obscur à travers les vitraux 
Plume d’or à l’encre turquoise 
Sous-main de cuir brun
Que j’aime et qui m’effraie 

Des horloges à rebours 
Confinent aux aïeux 
On y cherche le jour 
Les jeux sont pétrifiés 

Devant la vigne-vierge 
On dessine une marelles 
À quoi bon la terre et le ciel
Quand on lance seul le galet 

Les papiers peints trop sombres 
Me guettent en insomnies
Et me mènent en rêve 
vers une autre maison

Une toute petite
Aux chambres mansardées 
Les lits à même le sol
De livres parsemés 

Au rez-de-chaussée 
Un vaisselier chinois antique
Une télévision obsolète 
Des cigarettes consumées 

Un café à partager
Pour des amis 
venus se réchauffer 
Au foyer des conversations 

Les années passent

Derrière les façades blanches 
Chacun a pris sa place
Toi le domaine des toiles immenses 
Moi l’étendue des cordes qui résonnent 

Peu de mots échangés 
Dans l’absolue complicité

Fragments gastéropodes

L’escargot se love dans le cerveau
crâne éveillé │ microgravité
ralenti sous la voûte des mots
le corps mou sans squelette
enfouit sous les astres de l’oubli
cherche la coquille│ses débris
après la pluie et l’insomnie.
L’escargot s’est échappé
de la boite aux lettres
sa langue rappeuse sur l’enveloppe
creuse des trous │ papivore
papier émissaire d’une absence
la missive illisible s’enroule
à jamais sans destinataire.
L’escargot fait le grand saut
du prunier au figuier
juste à l’instant où tu appelles
voix viscérale │ alanguie
ses tentacules célestes
décélèrent le trouble
pressé contre l’écorce.
Tu passe un pacte
avec l’escargot
il laisse l’herbe folle
celle que tu raffoles
tu lui confies le secret
de ton squelette précaire
ses spirales │ ses volutes
creusées par l’entaille
où il pourra dormir.

P.

L’œil cligne, ne décline pas. Elle a une course en torsion, genoux torves, pieds suivent le mouvement. Son corps débile s’élance tout sourire. Elle ne rattrape jamais la balle.
Elle éclate et c’est de la joie pure.

Il a posé sa main sur son menton pour le saisir. Ils se sourient. Les yeux dans les yeux. Sans lunettes. Elle ne voit plus jamais ce baiser de six ans placardé au dessus de son lit.
Ici comme ailleurs, le temps si long à passer. Rien ne déplace plus jamais les montagnes depuis la mort de la mère.
Elle multiplie les gris-gris pour conjurer le sort. C’est sa façon de tordre le cou. Mais le temps a un cou de cygne. Un cou infiniment long.
Elle plante sa fourchette comme si ça vie en dépendait. C’est comme trancher le cou du cygne.
Elle gobe tout à la même vitesse. Elle avale. Tout rond. Il lui dit qu’elle se goinfre. Parfois, ça la fait rire.
Elle ne craint pas de s’étouffer. Peut-être que parfois elle aimerait s’étouffer ?
Elle a perdu ses dents après avoir perdu sa langue. Parfois, l’une hache ce mot prononcé. Il reste en
suspens. Jamais la nourriture. Elle n’a pas perdu sa bouche.
Tu sais bien toi aussi que ça remplit le vide.
Elle dit « ma sœur », elle est hilare et cela veut dire heureuse.
Trois années de distanciation, de sœurs vieillissantes à sept cent kilomètres l’une de l’autre, elle semble plus petite.
Elle a toujours les mêmes beaux cheveux noirs et brillants. Ils les lui ont mal coupés.
Ce qui cisaille ne fait jamais défaut.
Quand surgissent ces moments de refus, de détresse sourde, où elle repousse la main, qui sait ce qui doit
être lu dans le regard. Ces moments où elle refuse d’être touchée, où elle s’engouffre seule aspirée.
Dit laisse moi ou ne dit rien. Te regarde comme si tu n’existais pas. Comme si rien n’existait. Comme si dans l’instant, il serait préférable que tout s’arrête.
Ce regard là me terrasse. Il émerge et fige comme ne digère plus rien.
Je me demande si parfois je l’ai aussi qui me pousse au visage, ce même regard.

Chair, chair, fleur

Ton corps est étendu,
Nu,
Sur le canapé défoncé.
Tes muscles sont tendus sous ta peau,
Mes lèvres s’entrouvrent.
Affamées.

La carcasse gronde,
Désossée,
Sur le plan de travail ensanglanté.
Chanson des faims passées.
Mes lèvres s’entrouvrent.
Dégoûtées.

Les fleurs meurent,
Ensanglantées,
Dans le vase renversé à tes pieds.
Ses pétales tombent sur tes orteils aux ongles sales.
Mes lèvres s’entrouvrent.
Désirées.

L’Autre

Il a compris les codes
depuis toutes ces années
à les avoir observés
à se les être fait
inoculer intégrer assimiler

Ils ne les comprennent pas
ils n’en ont pas besoin
ils les créent les vivent décident
si et quand ils les respectent

Il travaille pour eux
polir leurs murs l’a rendu
plus blanc que la souche
dont ils se revendiquent

Alors tout se passe bien
il est doué disponible pas cher

Ils ne le regardent pas
mais apprécient sa présence
discrète
ça le dérangerait
mieux vaut le laisser travailler
tranquille

Il ne la regarde pas
ça ne se fait pas
se trompe de code
quoi que

Plus tard elle dit :
c’est vrai qu’il travaille bien
Plus tard elle ajoute 
un mais

Elle n’aime pas
comme il est avec les femmes
il fait comme tous ceux de
là-bas

Elle dit :
il ne me regarde pas